Akirill.com

1984 by Georges Orwell Bilingual book English/French page 9

Ce n’est pas une traduction mots a mots mais les livres dans les deux languages mis côte a côte. Vous pouvez le lire en Français, en anglais ou parallèlement.

This is not a word-by-word translation but the books in the two languages put side by side. You can read it in French, in English or both.

1984 by Georges Orwell

1984 by Georges Orwell1984 par Georges Orwell
PART 2PARTIE 2
< < <> > >
CHAPTER IXChapitre IX
 In the years following the Revolution it was able to step into this commanding position almost unopposed, because the whole process was represented as an act of collectivization. It had always been assumed that if the capitalist class were expropriated, Socialism must follow: and unquestionably the capitalists had been expropriated. Factories, mines, land, houses, transport — everything had been taken away from them: and since these things were no longer private property, it followed that they must be public property.Dans les années qui suivirent la Révolution, il était possible d’atteindre ce poste de commande presque sans rencontrer d’opposition, car le système tout entier était représenté comme un acte de collectivisation. Il avait toujours été entendu que si la classe capitaliste était expropriée, le socialisme devait lui succéder et, indubitablement, les capitalistes avaient été expropriés. Manufactures, mines, terres, maisons, transports, on leur avait tout enlevé, et puisque ces biens n’étaient plus propriété privée, il s’ensuivait qu’ils devaient être propriété publique.
Ingsoc, which grew out of the earlier Socialist movement and inherited its phraseology, has in fact carried out the main item in the Socialist programme; with the result, foreseen and intended beforehand, that economic inequality has been made permanent.L’Angsoc, qui est sorti du mouvement socialiste primitif et a hérité de sa phraséologie, a, en fait, exécuté le principal article du programme socialiste, avec le résultat, prévu et voulu, que l’inégalité économique a été rendue permanente.
Akirill.com
But the problems of perpetuating a hierarchical society go deeper than this. There are only four ways in which a ruling group can fall from power. Either it is conquered from without, or it governs so inefficiently that the masses are stirred to revolt, or it allows a strong and discontented Middle group to come into being, or it loses its own self-confidence and willingness to govern.Mais les problèmes que pose la volonté de rendre permanente une société hiérarchisée vont plus loin. Pour un groupe dirigeant, il n’y a que quatre manières de perdre le pouvoir. Il peut, soit être conquis de l’extérieur, soit gouverner si mal que les masses se révoltent, soit laisser se former un groupe moyen fort et mécontent, soit perdre sa confiance en lui-même et sa volonté de gouverner.
These causes do not operate singly, and as a rule all four of them are present in some degree. A ruling class which could guard against all of them would remain in power permanently. Ultimately the determining factor is the mental attitude of the ruling class itself.Ces causes n’opèrent pas seule chacune et, en général, toutes quatre sont présentes à un degré quelconque. Une classe dirigeante qui pourrait se défendre contre tous ces dangers resterait au pouvoir d’une façon permanente. En fin de compte, le facteur décisif est l’attitude mentale de la classe dirigeante elle-même.
After the middle of the present century, the first danger had in reality disappeared. Each of the three powers which now divide the world is in fact unconquerable, and could only become conquerable through slow demographic changes which a government with wide powers can easily avert. Après la moitié du siècle actuel, le premier danger avait en réalité disparu. Chacune des trois puissances qui, maintenant, se partagent le monde, est, en fait, invincible, et ne pourrait ne plus l’être qu’après de lents changements démographiques qu’un gouvernement aux pouvoirs étendus peut aisément éviter.
Akirill.com
The second danger, also, is only a theoretical one. The masses never revolt of their own accord, and they never revolt merely because they are oppressed. Indeed, so long as they are not permitted to have standards of comparison, they never even become aware that they are oppressed.Le second danger n’est, lui aussi, que théorique. Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu’elles sont opprimées. Aussi longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées.
The recurrent economic crises of past times were totally unnecessary and are not now permitted to happen, but other and equally large dislocations can and do happen without having political results, because there is no way in which discontent can become articulate. As for the problem of overproduction, which has been latent in our society since the development of machine technique, it is solved by the device of continuous warfare (see Chapter III), which is also useful in keying up public morale to the necessary pitch.Les crises économiques du passé étaient absolument inutiles et on ne les laisse plus se produire, mais d’autres désorganisations également importantes peuvent survenir, et surviennent, sans avoir de résultat politique, car il n’y a aucun moyen de formuler un mécontentement. Quant au problème de la surproduction, qui est latent dans notre société depuis le développement de la technique par la machine, il est résolu par le stratagème de la guerre continue (voir chapitre III) qui sert aussi à amener le moral public au degré nécessaire.
From the point of view of our present rulers, therefore, the only genuine dangers are the splitting-off of a new group of able, under-employed, power-hungry people, and the growth of liberalism and scepticism in their own ranks. Du point de vue de nos gouvernants actuels, par conséquent, les seuls dangers réels seraient : la scission d’avec les groupes existants d’un nouveau groupe de gens capables, occupants des postes inférieurs à leurs capacités, avides de pouvoir ; le développement du libéralisme et du scepticisme dans leurs propres rangs.
The problem, that is to say, is educational. It is a problem of continuously moulding the consciousness both of the directing group and of the larger executive group that lies immediately below it. The consciousness of the masses needs only to be influenced in a negative way.Le problème est donc un problème d’éducation. Il porte sur la façon de modeler continuellement, et la conscience du groupe directeur, et celle du groupe exécutant plus nombreux qui vient après lui. La conscience des masses n’a besoin d’être influencée que dans un sens négatif.
Given this background, one could infer, if one did not know it already, the general structure of Oceanic society. At the apex of the pyramid comes Big Brother. On pourrait de ces données inférer, si on ne la connaissait déjà, la structure générale de la société océanienne. Au sommet de la pyramide est placé Big Brother.
 Big Brother is infallible and all-powerful. Every success, every achievement, every victory, every scientific discovery, all knowledge, all wisdom, all happiness, all virtue, are held to issue directly from his leadership and inspiration. Nobody has ever seen Big Brother. He is a face on the hoardings, a voice on the telescreen. We may be reasonably sure that he will never die, and there is already considerable uncertainty as to when he was born. Big Brother is the guise in which the Party chooses to exhibit itself to the world. His function is to act as a focusing point for love, fear, and reverence, emotions which are more easily felt towards an individual than towards an organization. Big Brother est infaillible et tout-puissant. Tout succès, toute réalisation, toute victoire, toute découverte scientifique, toute connaissance, toute sagesse, tout bonheur, toute vertu, sont considérés comme émanant directement de sa direction et de son inspiration. Personne n’a jamais vu Big Brother. Il est un visage sur les journaux, une voix au télécran. Nous pouvons, en toute lucidité, être sûrs qu’il ne mourra jamais et, déjà, il y a une grande incertitude au sujet de la date de sa naissance. Big Brother est le masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde. Sa fonction est d’agir comme un point de concentration pour l’amour, la crainte et le respect, émotions plus facilement ressenties pour un individu que pour une organisation.
Below Big Brother comes the Inner Party, its numbers limited to six millions, or something less than 2 per cent of the population of Oceania. Below the Inner Party comes the Outer Party, which, if the Inner Party is described as the brain of the State, may be justly likened to the hands. En dessous de Big Brother vient le Parti intérieur, dont le nombre est de six millions, soit un peu moins de deux pour cent de la population de l’Océania. En dessous du Parti intérieur vient le Parti extérieur qui, si le Parti intérieur est considéré comme le cerveau de l’État, peut justement être comparé aux mains de l’État.
Below that come the dumb masses whom we habitually refer to as ‘the proles’, numbering perhaps 85 per cent of the population. In the terms of our earlier classification, the proles are the Low: for the slave population of the equatorial lands who pass constantly from conqueror to conqueror, are not a permanent or necessary part of the structure.Après le Parti extérieur viennent les masses amorphes que nous désignons généralement sous le nom de prolétaires et qui comptent peut-être quinze pour cent de la population. Dans l’échelle de notre classification, les prolétaires sont placés au degré le plus bas. Les populations esclaves des terres équatoriales, en effet, qui passent constamment d’un conquérant à un autre, ne constituent pas un groupe permanent et nécessaire de la structure générale.
In principle, membership of these three groups is not hereditary. The child of Inner Party parents is in theory not born into the Inner Party. Admission to either branch of the Party is by examination, taken at the age of sixteen.L’appartenance à ces trois groupes n’est, en principe, pas héréditaire. Un enfant d’un membre du Parti intérieur n’est pas, en théorie, né dans le Parti intérieur. L’admission à l’une ou l’autre branche du Parti se fait par examen, à l’âge de seize ans.
Nor is there any racial discrimination, or any marked domination of one province by another. Jews, Negroes, South Americans of pure Indian blood are to be found in the highest ranks of the Party, and the administrators of any area are always drawn from the inhabitants of that area. In no part of Oceania do the inhabitants have the feeling that they are a colonial population ruled from a distant capital. Oceania has no capital, and its titular head is a person whose whereabouts nobody knows. Except that English is its chief lingua franca and Newspeak its official language, it is not centralized in any way. Its rulers are not held together by blood-ties but by adherence to a common doctrine. Il n’y a non plus aucune discrimination sociale ni aucune domination marquée d’une province sur une autre. Aux rangs les plus élevés du Parti, on trouve des Juifs, des Nègres, des Sud-Américains de pur sang indien, et les administrateurs d’un territoire sont toujours choisis parmi les habitants de ce territoire. Les habitants n’ont, dans aucune partie de l’Océania, le sentiment d’être une population coloniale gouvernée par une lointaine capitale et leur chef titulaire est quelqu’un dont personne ne connaît le siège. Sauf que l’anglais est sa principale langue courante et le novlangue sa langue officielle, l’Océania n’est centralisée d’aucune manière. Ses dirigeants ne sont pas unis par les liens du sang, mais par leur adhésion à une doctrine commune.
It is true that our society is stratified, and very rigidly stratified, on what at first sight appear to be hereditary lines. There is far less to-and-fro movement between the different groups than happened under capitalism or even in the pre-industrial age. Il est vrai que notre société est stratifiée, et très rigidement stratifiée, en des lignes qui, à première vue, paraissent être des lignes héréditaires. Il y a beaucoup moins de mouvements de va-et-vient entre les différents groupes qu’il n’y en a eu à l’époque du capitalisme, ou même aux périodes préindustrielles.
 Between the two branches of the Party there is a certain amount of interchange, but only so much as will ensure that weaklings are excluded from the Inner Party and that ambitious members of the Outer Party are made harmless by allowing them to rise. Proletarians, in practice, are not allowed to graduate into the Party. The most gifted among them, who might possibly become nuclei of discontent, are simply marked down by the Thought Police and eliminated. Entre les deux branches du Parti, il y a un certain nombre d’échanges, dans la limite où il est nécessaire d’exclure du Parti intérieur les faibles, et de rendre inoffensifs, en les faisant monter, des membres ambitieux du Parti extérieur. En pratique, l’accès au grade qui permet de devenir membre du Parti n’est pas ouvert aux prolétaires. Les plus doués, qui pourraient peut-être former des noyaux de mécontents, sont simplement repérés par la Police de la Pensée et éliminés.
But this state of affairs is not necessarily permanent, nor is it a matter of principle. The Party is not a class in the old sense of the word. It does not aim at transmitting power to its own children, as such; and if there were no other way of keeping the ablest people at the top, it would be perfectly prepared to recruit an entire new generation from the ranks of the proletariat. Mais cet état de choses n’est pas nécessairement permanent, il n’est pas non plus une question de principe. Le Parti n’est pas une classe, dans le sens ancien du mot. Il ne vise pas à transmettre le pouvoir à ses enfants, parce qu’ils sont ses enfants, et s’il n’y avait pas d’autre moyen de maintenir au sommet les gens les plus capables, il serait parfaitement prêt à recruter une génération entièrement nouvelle dans les rangs du prolétariat.
 In the crucial years, the fact that the Party was not a hereditary body did a great deal to neutralize opposition. The older kind of Socialist, who had been trained to fight against something called ‘class privilege’ assumed that what is not hereditary cannot be permanent. He did not see that the continuity of an oligarchy need not be physical, nor did he pause to reflect that hereditary aristocracies have always been shortlived, whereas adoptive organizations such as the Catholic Church have sometimes lasted for hundreds or thousands of years. Pendant les années cruciales, le fait que le Parti n’était pas un corps héréditaire fit beaucoup pour neutraliser l’opposition. Le socialiste d’ancien modèle, qui avait été entraîné à lutter contre le « privilège de classe », supposait que ce qui n’est pas héréditaire ne peut être permanent. Il ne voyait pas que la continuité d’une oligarchie n’a pas besoin d’être physique, il ne s’arrêtait pas non plus à réfléchir que les aristocraties héréditaires n’ont jamais vécu longtemps, tandis que les organisations fondées sur l’adoption, comme l’Église catholique par exemple, ont parfois duré des centaines ou des milliers d’années.
 The essence of oligarchical rule is not father-to-son inheritance, but the persistence of a certain world-view and a certain way of life, imposed by the dead upon the living. A ruling group is a ruling group so long as it can nominate its successors. The Party is not concerned with perpetuating its blood but with perpetuating itself. Who wields power is not important, provided that the hierarchical structure remains always the same.L’essentiel de la règle oligarchique n’est pas l’héritage de père en fils, mais la persistance d’une certaine vue du monde et d’un certain mode de vie imposée par les morts aux vivants. Un groupe directeur est un groupe directeur aussi longtemps qu’il peut nommer ses successeurs. Le Parti ne s’occupe pas de perpétuer son sang, mais de se perpétuer lui-même. Il n’est pas important de savoir qui détient le pouvoir, pourvu que la structure hiérarchique demeure toujours la même.
All the beliefs, habits, tastes, emotions, mental attitudes that characterize our time are really designed to sustain the mystique of the Party and prevent the true nature of present-day society from being perceived. Physical rebellion, or any preliminary move towards rebellion, is at present not possible. From the proletarians nothing is to be feared. Left to themselves, they will continue from generation to generation and from century to century, working, breeding, and dying, not only without any impulse to rebel, but without the power of grasping that the world could be other than it is. Les croyances, habitudes, goûts, émotions, attitudes mentales qui caractérisent notre époque, sont destinés à soutenir la mystique du Parti et à empêcher que ne soit perçue la vraie nature de la société actuelle. Une rébellion matérielle, ou un mouvement préliminaire en vue d’une rébellion, sont actuellement impossibles. Il n’y a rien à craindre des prolétaires. Laissés à eux-mêmes, ils continueront, de génération en génération et de siècle en siècle, à travailler, procréer et mourir, non seulement sans ressentir aucune tentation de se révolter, mais sans avoir le pouvoir de comprendre que le monde pourrait être autre que ce qu’il est.
Akirill.com
They could only become dangerous if the advance of industrial technique made it necessary to educate them more highly; but, since military and commercial rivalry are no longer important, the level of popular education is actually declining. What opinions the masses hold, or do not hold, is looked on as a matter of indifference. They can be granted intellectual liberty because they have no intellect. In a Party member, on the other hand, not even the smallest deviation of opinion on the most unimportant subject can be tolerated. Ils ne deviendraient dangereux que si le progrès de la technique industrielle exigeait qu’on leur donne une instruction plus élevée. Mais comme les rivalités militaires et commerciales n’ont plus d’importance, le niveau de l’éducation populaire décline. On considère qu’il est indifférent de savoir quelles opinions les masses soutiennent ou ne soutiennent pas. On peut leur octroyer la liberté intellectuelle, car elles n’ont pas d’intelligence. Mais on ne peut tolérer chez un membre du Parti, le plus petit écart d’opinion, sur le sujet le plus futile.
A Party member lives from birth to death under the eye of the Thought Police. Even when he is alone he can never be sure that he is alone. Wherever he may be, asleep or awake, working or resting, in his bath or in bed, he can be inspected without warning and without knowing that he is being inspected. Nothing that he does is indifferent. His friendships, his relaxations, his behaviour towards his wife and children, the expression of his face when he is alone, the words he mutters in sleep, even the characteristic movements of his body, are all jealously scrutinized. De sa naissance à sa mort, un membre du Parti vit sous l’œil de la Police de la Pensée. Même quand il est seul, il ne peut jamais être certain d’être réellement seul. Où qu’il se trouve, endormi ou éveillé, au travail ou au repos, au bain ou au lit, il peut être inspecté sans avertissement et sans savoir qu’on l’inspecte. Rien de ce qu’il fait n’est indifférent. Ses amitiés, ses distractions, son attitude vis-à-vis de sa femme et de ses enfants, l’expression de son visage quand il est seul, les mots qu’il marmonne dans son sommeil, même les mouvements caractéristiques de son corps, tout est jalousement examiné de près.
Not only any actual misdemeanour, but any eccentricity, however small, any change of habits, any nervous mannerism that could possibly be the symptom of an inner struggle, is certain to be detected. He has no freedom of choice in any direction whatever. On the other hand his actions are not regulated by law or by any clearly formulated code of behaviour. In Oceania there is no law. Thoughts and actions which, when detected, mean certain death are not formally forbidden, and the endless purges, arrests, tortures, imprisonments, and vaporizations are not inflicted as punishment for crimes which have actually been committed, but are merely the wiping-out of persons who might perhaps commit a crime at some time in the future. Non seulement tout réel méfait, mais toute excentricité, quelque bénigne qu’elle soit, tout changement d’habitude, toute particularité nerveuse qui pourrait être le symptôme d’une lutte intérieure, sont détectés à coup sûr. Il n’a, dans aucune direction, la liberté de choisir. D’autre part, ses actes ne sont pas déterminés par des lois, ou du moins par des lois claires. Les pensées et actions qui, lorsqu’elles sont surprises, entraînent une mort certaine, ne sont pas formellement défendues et les éternelles épurations, les arrestations, tortures, emprisonnements et vaporisations ne sont pas infligés comme punitions pour des crimes réellement commis. Ce sont simplement des moyens d’anéantir des gens qui pourraient peut-être, à un moment quelconque, dévier.
A Party member is required to have not only the right opinions, but the right instincts. Many of the beliefs and attitudes demanded of him are nerve
Akirill.com
On exige d’un membre du Parti, non seulement qu’il ait des opinions convenables, mais des instincts convenables. Nombre des croyances et attitudes exigées de lui ne sont pas clairement spécifiées, et ne pourraient être clairement spécifiées sans mettre à nu les contradictions inhérentes à l’Angsoc. S’il est naturellement orthodoxe (en novlangue : bien-pensant), il saura, en toutes circonstances, sans réfléchir, quelle croyance est la vraie, quelle émotion est désirable. Mais en tout cas, l’entraînement mental minutieux auquel il est soumis pendant son enfance, et qui tourne autour des mots novlangue arrêtducrime, blancnoir, et doublepensée, le rend incapable de réfléchir et de vouloir réfléchir trop profondément.
On attend d’un membre du Parti qu’il n’éprouve aucune émotion d’ordre privé et que son enthousiasme ne se relâche jamais. Il est censé vivre dans une continuelle frénésie de haine contre les ennemis étrangers et les traîtres de l’intérieur, de satisfaction triomphale pour les victoires, d’humilité devant la puissance et la sagesse du Parti. Les mécontentements causés par la vie nue, insatisfaisante, sont délibérément canalisés et dissipés par des stratagèmes comme les Deux Minutes de la Haine. Les spéculations qui pourraient peut-être amener une attitude sceptique ou rebelle, sont tuées d’avance par la discipline intérieure acquise dans sa jeunesse.
La première et la plus simple phase de la discipline qui peut être enseignée, même à de jeunes enfants, s’appelle en novlangue arrêtducrime. L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut le pouvoir de ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les erreurs de logique, de ne pas comprendre les arguments les plus simples, s’ils sont contre l’Angsoc. Il comprend aussi le pouvoir d’éprouver de l’ennui ou du dégoût pour toute suite d’idées capable de mener dans une direction hérétique. Arrêtducrime, en résumé, signifie stupidité protectrice.
Mais la stupidité ne suffit pas. Au contraire, l’orthodoxie, dans son sens plein, exige de chacun un contrôle de ses processus mentaux aussi complet que celui d’un acrobate sur son corps. La société océanienne repose, en fin de compte, sur la croyance que Big Brother est omnipotent et le Parti infaillible. Mais comme, en réalité, Big Brother n’est pas omnipotent, et que le Parti n’est pas infaillible, une inlassable flexibilité des faits est à chaque instant nécessaire.
Le mot clef ici est noirblanc. Ce mot, comme beaucoup de mots novlangue, a deux sens contradictoires. Appliqué à un adversaire, il désigne l’habitude de prétendre avec impudence que le noir est blanc, contrairement aux faits évidents. Appliqué à un membre du Parti, il désigne la volonté loyale de dire que le noir est blanc, quand la discipline du Parti l’exige. Mais il désigne aussi l’aptitude à croire que le noir est blanc, et, plus, à savoir que le noir est blanc, et à oublier que l’on n’a jamais cru autre chose. Cette aptitude exige un continuel changement du passé, que rend possible le système mental qui réellement embrasse tout le reste et qui est connu en novlangue sous le nom de doublepensée.
Le changement du passé est nécessaire pour deux raisons dont l’une est subsidiaire et, pour ainsi dire, préventive. Le membre du Parti, comme le prolétaire, tolère les conditions présentes en partie parce qu’il n’a pas de terme de comparaison. Il doit être coupé du passé, exactement comme il doit être coupé d’avec les pays étrangers car il est nécessaire qu’il croie vivre dans des conditions meilleures que celles dans lesquelles vivaient ses ancêtres et qu’il pense que le niveau moyen du confort matériel s’élève constamment.
Mais la plus importante raison qu’a le Parti de rajuster le passé est, de loin, la nécessité de sauvegarder son infaillibilité. Ce n’est pas seulement pour montrer que les prédictions du Parti sont dans tous les cas exactes, que les discours statistiques et rapports de toutes sortes doivent être constamment remaniés selon les besoins du jour. C’est aussi que le Parti ne peut admettre un changement de doctrine ou de ligne politique. Changer de décision, ou même de politique est un aveu de faiblesse.
Si, par exemple, l’Eurasia ou l’Estasia, peu importe lequel, est l’ennemi du jour, ce pays doit toujours avoir été l’ennemi, et si les faits disent autre chose, les faits doivent être modifiés. Aussi l’histoire est-elle continuellement récrite. Cette falsification du passé au jour le jour, exécutée par le ministère de la Vérité, est aussi nécessaire à la stabilité du régime que le travail de répression et d’espionnage réalisé par le ministère de l’Amour.
La mutabilité du passé est le principe de base de l’Angsoc. Les événements passés, prétend-on, n’ont pas d’existence objective et ne survivent que par les documents et la mémoire des hommes. Mais comme le Parti a le contrôle complet de tous les documents et de l’esprit de ses membres, il s’ensuit que le passé est ce que le Parti veut qu’il soit. Il s’ensuit aussi que le passé, bien que plastique, n’a jamais, en aucune circonstance particulière, été changé. Car lorsqu’il a été recréé dans la forme exigée par le moment, cette nouvelle version, quelle qu’elle soit, est alors le passé et aucun passé différent ne peut avoir jamais existé. Cela est encore vrai même lorsque, comme il arrive souvent, un événement devient méconnaissable pour avoir été modifié plusieurs fois au cours d’une année. Le Parti est, à tous les instants, en possession de la vérité absolue, et l’absolu ne peut avoir jamais été différent de ce qu’il est.
Le contrôle du passé dépend surtout de la discipline de la mémoire. S’assurer que tous les documents s’accordent avec l’orthodoxie du moment n’est qu’un acte mécanique. Il est aussi nécessaire de se rappeler que les événements se sont déroulés de la manière désirée. Et s’il faut rajuster ses souvenirs ou altérer des documents, il est alors nécessaire d’oublier que l’on a agi ainsi. La manière de s’y prendre peut être apprise comme toute autre technique mentale. Elle est en effet étudiée par la majorité des membres du Parti et, certainement, par tous ceux qui sont intelligents aussi bien qu’orthodoxes. En novlangue, cela s’appelle doublepensée, mais la doublepensée comprend aussi beaucoup de significations.
La doublepensée est le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes deux. Un intellectuel du Parti sait dans quel sens ses souvenirs doivent être modifiés. Il sait, par conséquent, qu’il joue avec la réalité, mais, par l’exercice de la doublepensée, il se persuade que la réalité n’est pas violée. Le processus doit être conscient, autrement il ne pourrait être réalisé avec une précision suffisante, mais il doit aussi être inconscient. Sinon, il apporterait avec lui une impression de falsification et, partant, de culpabilité.
La doublepensée se place au cœur même de l’Angsoc, puisque l’acte essentiel du Parti est d’employer la duperie consciente, tout en retenant la fermeté d’intention qui va de pair avec l’honnêteté véritable. Dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement, oublier tous les faits devenus gênants puis, lorsque c’est nécessaire, les tirer de l’oubli pour seulement le laps de temps utile, nier l’existence d’une réalité objective alors qu’on tient compte de la réalité qu’on nie, tout cela est d’une indispensable nécessité.
Pour se servir même du mot doublepensée, il est nécessaire d’user de la dualité de la pensée, car employer le mot, c’est admettre que l’on modifie la réalité. Par un nouvel acte de doublepensée, on efface cette connaissance, et ainsi de suite indéfiniment, avec le mensonge toujours en avance d’un bond sur la vérité.
Enfin, c’est par le moyen de la doublepensée que le Parti a pu et, pour autant que nous le sachions, pourra, pendant des milliers d’années, arrêter le cours de l’Histoire.
Toutes les oligarchies du passé ont perdu le pouvoir, soit parce qu’elles se sont ossifiées, soit parce que leur énergie a diminué. Ou bien elles deviennent stupides et arrogantes, n’arrivent pas à s’adapter aux circonstances nouvelles et sont renversées ; ou elles deviennent libérales et lâches, font des concessions alors qu’elles devraient employer la force, et sont encore renversées. Elles tombent, donc, ou parce qu’elles sont conscientes, ou parce qu’elles sont inconscientes.
L’œuvre du Parti est d’avoir produit un système mental dans lequel les deux états peuvent coexister. La domination du Parti n’aurait pu être rendue permanente sur aucune autre base intellectuelle. Pour diriger et continuer à diriger, il faut être capable de modifier le sens de la réalité. Le secret de la domination est d’allier la foi en sa propre infaillibilité à l’aptitude à recevoir les leçons du passé.
Il est à peine besoin de dire que les plus subtils praticiens de la doublepensée sont ceux qui l’inventèrent et qui savent qu’elle est un vaste système de duperie mentale. Dans notre société, ceux qui ont la connaissance la plus complète de ce qui se passe, sont aussi ceux qui sont les plus éloignés de voir le monde tel qu’il est. En général, plus vaste est la compréhension, plus profonde est l’illusion. Le plus intelligent est le moins normal.
Le fait que l’hystérie de guerre croît en intensité au fur et à mesure que l’on monte l’échelle sociale illustre ce qui précède. Ceux dont l’attitude en face de la guerre est la plus proche d’une attitude rationnelle sont les peuples sujets des territoires disputés. Pour ces peuples, la guerre est simplement une continuelle calamité qui, comme une vague de fond, va et vient en les balayant. Il leur est complètement indifférent de savoir de quel côté est le gagnant. Un changement de direction veut simplement dire pour eux le même travail qu’auparavant, pour de nouveaux maîtres qui les traiteront exactement comme les anciens.
Les travailleurs légèrement plus favorisés que nous appelons les prolétaires ne sont que par intermittences conscients de la guerre. On peut, quand c’est nécessaire, exciter en eux une frénésie de crainte et de haine, mais laissés à eux-mêmes, ils sont capables d’oublier pendant de longues périodes que le pays est en guerre.
C’est dans les rangs du Parti, surtout du Parti intérieur, que l’on trouve le véritable enthousiasme guerrier. Ce sont ceux qui la savent impossible qui croient le plus fermement à la conquête du monde. Cet enchaînement spécial des contraires (savoir et ignorance, cynisme et fanatisme) est un des principaux traits qui distinguent la société océanienne. L’idéologie officielle abonde en contradictions, même quand elles n’ont aucune raison pratique d’exister.
Ainsi, le Parti rejette et diffame tous les principes qui furent à l’origine du mouvement socialiste, mais il prétend agir ainsi au nom du socialisme. Il prêche, envers la classe ouvrière, un mépris dont, depuis des siècles, il n’y a pas d’exemple, mais il revêt ses membres d’un uniforme qui, à une époque, appartenait aux travailleurs manuels, et qu’il a adopté pour cette raison. Il mine systématiquement la solidarité familiale, mais il baptise son chef d’un nom qui est un appel direct au sentiment de loyauté familiale.
Les noms mêmes des quatre ministères qui nous dirigent font ressortir une sorte d’impudence dans le renversement délibéré des faits. Le ministère de la Paix s’occupe de la guerre, celui de la Vérité, des mensonges, celui de l’Amour, de la torture, celui de l’Abondance, de la famine. Ces contradictions ne sont pas accidentelles, elles ne résultent pas non plus d’une hypocrisie ordinaire, elles sont des exercices délibérés de doublepensée.
Ce n’est en effet qu’en conciliant des contraires que le pouvoir peut être indéfiniment retenu. L’ancien cycle ne pouvait être brisé d’aucune autre façon. Pour que l’égalité humaine soit à jamais écartée, pour que les grands, comme nous les avons appelés, gardent perpétuellement leurs places, la condition mentale dominante doit être la folie dirigée.
Mais il y a une question que nous avons jusqu’ici presque ignorée. Pourquoi l’égalité humaine doit-elle être évitée ? En supposant que le mécanisme du processus ait été exactement décrit, quel est le motif de cet effort considérable et précis pour figer l’histoire à un moment particulier ?
Nous atteignons ici au secret central. Comme nous l’avons vu, la mystique du Parti, et surtout du Parti intérieur, dépend de la doublepensée. Mais c’est plus profondément que gît le motif originel, l’instinct jamais discuté qui conduisit d’abord à s’emparer du pouvoir, puis fit naître la doublepensée, la Police de la Pensée, la guerre continuelle et tous les autres attirails nécessaires. Ce motif consiste en réalité…
Winston prit conscience du silence, comme on devient conscient d’un nouveau son. Il lui sembla que, depuis un moment, Julia était bien immobile. Elle était couchée sur le côté, nue jusqu’à la taille, la main sous la joue, et une boucle noire lui tombait sur les yeux. Sa poitrine se soulevait et s’abais­sait lentement et régulièrement
– Julia !
Pas de réponse.
– Julia, tu dors ?
Pas de réponse. Elle était endormie. Il ferma le livre, le déposa soigneusement sur le parquet, se coucha et tira la couverture sur eux deux.
Il pensa qu’il n’avait pas encore appris l’ultime secret. Il comprenait comment, il ne comprenait pas pourquoi. Le chapitre I, comme le chapitre III, ne lui avait en réalité rien appris qu’il ne sût auparavant. Il avait simplement systématisé le savoir qu’il possédait déjà. Mais après l’avoir lu, sa certitude de ne pas être fou était plus forte. Il y avait la vérité, il y avait le mensonge, et si l’on s’accrochait à la vérité, même contre le monde entier, on n’était pas fou.
Un rayon jaune et oblique du soleil couchant entra par la fenêtre et tomba sur l’oreiller. Il ferma les yeux. Le soleil sur son visage, et le corps lisse de la fille qui touchait le sien, lui donnaient une sensation puissante, reposante, de confiance. Il était en sécurité, tout allait bien. Il s’endormit en murmurant : « Il ne peut y avoir de statistique de la santé mentale », avec l’impression que cette remarque contenait une profonde sagesse.
CHAPITRE X
Quand il se réveilla, ce fut avec l’impression d’avoir dormi longtemps, mais un regard à la pendule démodée lui apprit qu’il n’était que vingt-trois heures. Il resta un moment à sommeiller, puis l’habituelle chanson, chantée à pleins poumons, monta de la cour :
Ce n’était qu’un rêve sans espoir,
Il passa comme un jour d’avril,
Mais un regard et un mot, et les rêves qu’ils éveillent,
Tordent encore les fibres de mon cœur !
La ritournelle semblait encore en vogue. On l’entendait par toute la ville. Elle tenait plus longtemps que la chanson de la Haine. Julia se réveilla au bruit, s’étira voluptueusement et sortit du lit.
– J’ai faim, dit-elle. Faisons encore un peu de café. Zut ! Le fourneau s’est éteint et l’eau est froide. – Elle prit le fourneau et le secoua. – Il n’y a plus de pétrole.
– Le vieux Charrington nous en donnera, je pense.
– C’est bizarre, je m’étais assurée qu’il était rempli.
Elle ajouta :
– Je vais m’habiller. Il me semble qu’il fait plus froid.
Winston se leva aussi et s’habilla. La voix infatigable continuait à chanter :
On dit que le temps apaise toute douleur,
On dit que tout peut s’oublier,
Mais les sourires et les pleurs, par-delà les années,
Tordent encore les fibres de mon cœur.
Quand il eut attaché la ceinture de sa combinaison, il alla à la fenêtre. Le soleil devait descendre derrière les maisons. Il n’éclairait plus la cour. Les pavés étaient humides comme s’ils venaient d’être lavés et Winston avait l’impression que le ciel avait été lavé aussi, tellement le bleu était frais et pâle entre les cheminées. La femme, infatigable, allait et venait, s’emplissait la bouche d’épingles, les enlevait, chantait, puis restait silencieuse, épinglait toujours plus de couches, encore et encore.
Il se demanda si elle lavait pour gagner sa vie ou était simplement l’esclave de vingt ou trente petits-enfants. Julia était venue près de lui. Ils regardaient ensemble, avec une sorte de fascination, la robuste silhouette d’en bas. Winston, frappé par l’attitude caractéristique de la femme, bras épais levés pour atteindre la corde, puissante croupe saillante de jument, se rendit compte, pour la première fois, qu’elle était belle. Il ne lui était jamais venu à l’idée que le corps d’une femme de cinquante ans, épanoui en des dimensions monstrueuses par les maternités, puis endurci, rendu rugueux par le travail jusqu’à être d’un grain plus grossier que celui d’un navet trop mûr, pouvait être beau. Mais il était beau. Et, après tout, pourquoi ne le serait-il pas ? Le corps solide et informe, comme un bloc de granit, et la peau rouge et rugueuse, avaient le même rapport avec le corps d’une fille que le fruit de l’églantier avec une rose. Pourquoi le fruit serait-il tenu pour inférieur à la fleur ?
– Elle est belle, murmura-t-il.
– Elle a bien un mètre d’une hanche à l’autre, facilement, dit Julia.
– C’est son style de beauté, répondit Winston.
Il entourait facilement de son bras la souple taille de Julia. De la hanche au genou, son flanc était contre le sien. Aucun enfant ne naîtrait jamais d’eux. C’était la seule chose qu’ils ne pourraient jamais faire. Ils ne pourraient transmettre le secret, d’un esprit à l’autre, que par les mots. La femme d’en bas n’avait pas d’esprit, elle n’avait que des bras forts, un cœur ardent, un ventre fertile. Il se demanda à combien d’enfants elle pouvait avoir donné naissance. Facilement à une quinzaine. Elle avait eu sa floraison momentanée. Une année, peut-être, elle avait eu la beauté d’une rose sauvage, puis elle avait soudain grossi comme un fruit fertilisé et elle était devenue dure, rouge et rugueuse. Sa vie s’était passée à blanchir, brosser, repriser, cuisiner, balayer, polir, raccommoder, frotter, blanchir, d’abord pour ses enfants, puis pour ses petits-enfants, pendant trente ans d’affilée. Au bout des trente ans, elle chantait encore.
Le respect mystique que Winston éprouvait à son égard était mêlé à l’aspect du ciel pâle et sans nuages qui s’étendait au loin derrière les cheminées. Winston pensa qu’il était étrange que tout le monde partageât le même ciel, en Estasia et en Eurasia, comme en Océania. Et les gens qui vivaient sous le ciel étaient tous semblables. C’était partout, dans le monde entier, des centaines ou des milliers de millions de gens s’ignorant les uns les autres, séparés par des murs de haine et de mensonges, et cependant presque exactement les mêmes, des gens qui n’avaient jamais appris à penser, mais qui emmagasinaient dans leurs cœurs, leurs ventres et leurs muscles, la force qui, un jour, bouleverserait le monde.
S’il y avait un espoir, il était chez les prolétaires. Sans avoir lu la fin du livre, Winston savait que ce devait être le message final de Goldstein. L’avenir appartenait aux prolétaires. Mais pouvait-on être certain que le monde qu’ils construiraient quand leur heure viendrait, ne serait pas aussi étranger à lui, Winston Smith, que le monde du Parti ? Oui, car ce serait du moins un monde sain. Là où il y a égalité, il peut y avoir santé. Tôt ou tard, la force deviendrait consciente et agirait. Les prolétaires étaient immortels. On ne pouvait en douter, quand on regardait la vaillante silhouette de la cour. À la fin, l’heure de leur réveil sonnerait. Et jusqu’à ce moment, même s’il n’arrivait que dans deux mille ans, ils resteraient vivants, malgré les intempéries, comme des oiseaux, transmettant d’un corps à l’autre la vitalité que le Parti ne pouvait partager et ne pouvait tuer.
– Te souviens-tu, demanda-t-il, de la grive qui chantait pour nous, le premier jour, à la lisière du bois ?
– Elle ne chantait pas pour nous, répondit Julia, elle chantait pour se faire plaisir à elle-même. Non, pas même cela. Elle chantait, tout simplement.
Les oiseaux chantaient, les prolétaires chantaient, le Parti ne chantait pas. Partout, dans le monde, à Londres et à New York, en Afrique et au Brésil et dans les contrées mystérieuses et défendues par-delà les frontières, dans les rues de Paris et de Berlin, dans les villages de l’interminable plaine russe, dans les bazars de la Chine et du Japon, partout se dressait la même silhouette, solide et invincible, monstrueuse à force de travail et d’enfantement, qui peinait de sa naissance à sa mort, mais chantait encore. De ces reins puissants, une race d’êtres conscients devait un jour sortir. On était des morts, l’avenir leur appartenait. Mais on pouvait partager ce futur en gardant l’esprit vivant comme ils gardaient le corps et en transmettant la doctrine secrète que deux et deux font quatre.
– Nous sommes des morts, dit-il.
– Nous sommes des morts, répéta Julia obéis­sante
– Vous êtes des morts, dit une voix de fer derrière eux.
Ils se séparèrent brusquement. Winston était glacé jusqu’aux entrailles. Il pouvait voir, tout autour des iris, le blanc des yeux de Julia, dont le visage était devenu d’un blanc de lait. La tache de rouge qu’elle avait encore sur chaque joue ressortait crûment, presque comme si elle n’était pas reliée à la peau.
– Vous êtes des morts, répéta la voix de fer.
– Il était derrière le tableau, souffla Julia.
– Il était derrière le tableau, dit la voix. Restez où vous êtes. Ne faites aucun mouvement jusqu’à ce que je vous l’ordonne.
Ça y était, ça y était à la fin. Ils ne pouvaient rien faire que rester debout à se regarder dans les yeux. Se sauver en courant, s’enfuir de la maison avant qu’il fût trop tard, une telle idée ne leur vint pas. On ne pouvait penser à désobéir à la voix de fer qui venait du mur. Il y eut un claquement, comme si un loquet avait été tourné et un bruit de verre cassé. Le tableau était tombé sur le parquet, découvrant le télécran.
– Maintenant, ils peuvent nous voir, dit Julia.
– Maintenant, nous pouvons vous voir, dit la voix. Debout au milieu de la chambre. Dos à dos. Les mains croisées derrière la tête. Sans vous toucher.
Ils ne se touchaient pas. Mais il semblait à Winston qu’il pouvait sentir trembler le corps de Julia. Ou peut-être était-ce le tremblement du sien. Il pouvait à peine empêcher ses dents de claquer. Ses genoux, eux, échappaient à sa volonté. Il y avait en bas, à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, un bruit de bottes. La cour paraissait pleine d’hommes. Le chant de la femme s’était brusquement arrêté. Il y eut un long bruit de roulement, comme si le baquet avait été lancé à travers la cour, puis une confusion de cris de colère qui se termina par un cri de douleur.
– La maison est cernée, dit Winston.
– La maison est cernée, dit la voix.
Il entendit Julia serrer les dents.
– Je suppose que nous ferions aussi bien de nous dire adieu, dit-elle.
– Vous feriez aussi bien de vous dire adieu, dit la voix.
Alors, une autre voix, tout à fait différente, la voix claire d’un homme cultivé, que Winston eut l’impression d’avoir déjà entendue, intervint :
– Et à propos, pendant que nous en sommes à ce sujet, voici une chandelle pour aller vous coucher, voici un couperet pour couper votre tête !
Quelque chose s’écrasa sur le lit, derrière Winston. Le haut d’une échelle avait été poussé à travers la fenêtre et avait fait tomber le cadre. Quelqu’un grimpait par là. On entendit le bruit des bottes qui montaient l’escalier. La pièce fut remplie d’hommes solides, en uniforme noir, chaussés de bottes ferrées et munis de matraques.
Winston ne tremblait plus. Il bougeait à peine, même les yeux. Une seule chose comptait, rester immobile ; rester immobile et ne pas leur fournir de prétexte pour vous battre. Un homme à la mâchoire de boxeur, dont la bouche ne formait qu’un trait, s’arrêta devant lui en balançant pensivement sa matraque entre le pouce et l’index. Winston rencontra son regard. L’impression de nudité qu’il ressentait, avec les mains derrière la tête et le visage et le corps exposés tout entiers, était presque insupportable. L’homme sortit un bout de langue blanche, lécha l’endroit où auraient dû se trouver ses lèvres, puis passa. Il y eut un nouveau fracas. Quelqu’un avait pris sur la table le presse-papier de verre et le réduisait en miettes contre la pierre du foyer.
Le fragment de corail, une fleur minuscule et plissée, comme un bouton de rose en sucre sur un gâteau, roula sur le tapis. « Combien, pensa Winston, combien il avait toujours été petit ! » Il y eut un halètement et le bruit d’un coup derrière lui et il reçut sur la jambe un violent coup de pied qui lui fit presque perdre l’équilibre. Un des hommes avait lancé à Julia un coup de poing en plein plexus solaire qui l’avait fait se plier en deux comme une règle de poche. Étendue sur le parquet, elle s’efforçait de retrouver son souffle. Winston n’osa tourner la tête, même d’un millimètre, mais le visage livide, haletant, venait parfois dans l’angle de sa vision. Même à travers sa terreur, il lui semblait sentir la douleur dans son propre corps, la douleur mortelle qui était cependant moins urgente que la lutte pour reprendre son souffle. Il savait ce qu’elle devait ressentir, la souffrance terrible, torturante, qui ne vous quitte pas, mais à laquelle on ne peut penser encore, car il est nécessaire avant tout de pouvoir respirer.
Deux des hommes la saisirent par les genoux et les épaules et l’emportèrent hors de la pièce, comme un sac. Winston entrevit rapidement son visage, retourné vers le bas, jaune et contorsionné, les yeux fermés, une tache rouge sur chaque joue. Et c’est la dernière vision qu’il eut d’elle.
Il était debout, immobile comme un mort. Personne ne l’avait encore frappé. Des pensées qui venaient d’elles-mêmes, mais qui paraissaient absolument sans intérêt, commencèrent à lui traverser l’esprit. Il se demanda si on avait pris M. Charrington. Il se demanda ce qu’on avait fait à la femme de la cour. Il remarqua qu’il avait une forte envie d’uriner et s’en étonna, car il n’y avait que deux ou trois heures qu’il avait uriné. Il vit que l’aiguille de la pendule indiquait le chiffre neuf, ce qui signifiait vingt et une heure. Mais la lumière semblait trop vive. Est-ce qu’à vingt et une heures la lumière ne diminuait pas, par les soirs d’août ? Il se demanda si, après tout, Julia et lui ne s’étaient pas trompés d’heure, s’ils n’avaient pas dormi pendant que l’aiguille faisait le tour du cadran, et pensé qu’il était vingt-trois heures alors qu’en réalité on était au lendemain matin neuf heures. Mais il ne suivit pas plus loin le fil de cette idée. Ce n’était pas intéressant.
Il y eut sur le palier un pas plus léger. M. Charrington entra. Le maintien des hommes en uniforme noir se fit soudain plus modéré. L’aspect de M. Charrington avait aussi changé.
– Ramassez ces morceaux, dit-il brièvement.
Un homme se baissa pour obéir. L’accent faubourien avait disparu. Winston comprit soudain quelle voix il avait entendue au télécran il y avait quelques minutes. M. Charrington portait encore sa vieille jaquette de velours, mais ses cheveux, qui avaient été presque blancs, étaient devenus noirs. Il ne portait pas non plus de lunettes. Il lança un seul coup d’œil aigu à Winston, comme pour vérifier son identité, puis ne fit plus attention à lui. Il était reconnaissable, mais il n’était plus le même individu. Son corps s’était redressé et semblait avoir grossi. Son visage n’avait subi que de minuscules modifications, mais elles avaient opéré une transformation complète. Les sourcils noirs étaient moins touffus, les rides étaient effacées, toutes les lignes du visage semblaient avoir changé. Même le nez semblait plus court. C’était le visage froid et vigilant d’un homme d’environ trente-cinq ans. Winston pensa que, pour la première fois de sa vie, il regardait, en connaissance de cause, un membre de la Police de la Pensée.
TROISIÈME PARTIE
CHAPTER ICHAPITRE I
He did not know where he was. Presumably he was in the Ministry of Love, but there was no way of making certain. He was in a high-ceilinged windowless cell with walls of glittering white porcelain. Concealed lamps flooded it with cold light, and there was a low, steady humming sound which he supposed had something to do with the air supply. A bench, or shelf, just wide enough to sit on ran round the wall, broken only by the door and, at the end opposite the door, a lavatory pan with no wooden seat. Winston ignorait où il se trouvait. Probablement au ministère de l’Amour, mais il n’y avait aucun moyen de s’en assurer. Il était dans une cellule au plafond élevé, sans fenêtres, aux murs blancs de porcelaine brillante. Des lampes dissimulées l’emplissaient d’une froide lumière et Winston entendait un bourdonnement lent et continu qui, pensa-t-il, avait probablement un rapport avec la fourniture de l’air. Un banc, qui était une sorte d’étagère juste assez large pour s’asseoir, faisait le tour de la pièce, coupé seulement par la porte et, au fond de la pièce, par un seau hygiénique qui n’avait pas de siège en bois.
There were four telescreens, one in each wall. There was a dull aching in his belly. It had been there ever since they had bundled him into the closed van and driven him away. But he was also hungry, with a gnawing, unwholesome kind of hunger. It might be twenty-four hours since he had eaten, it might be thirty-six. He still did not know, probably never would know, whether it had been morning or evening when they arrested him. Since he was arrested he had not been fed.Il y avait quatre télécrans, un dans chaque mur. Winston sentait au ventre une douleur sourde. Elle ne l’avait pas quitté depuis qu’on l’avait jeté dans un fourgon fermé et emporté. Mais il avait faim aussi, une sorte de faim malsaine qui le rongeait. Il pouvait y avoir vingt-quatre heures qu’il n’avait mangé, peut-être trente-six. Il ne savait toujours pas et probablement ne saurait jamais, si c’était le matin ou le soir qu’on l’avait arrêté. Depuis son arrestation, il n’avait rien eu à manger.
He sat as still as he could on the narrow bench, with his hands crossed on his knee. He had already learned to sit still. If you made unexpected movements they yelled at you from the telescreen. But the craving for food was growing upon him. What he longed for above all was a piece of bread. He had an idea that there were a few breadcrumbs in the pocket of his overalls. It was even possible — he thought this because from time to time something seemed to tickle his leg — that there might be a sizeable bit of crust there. In the end the temptation to find out overcame his fear; he slipped a hand into his pocket.Il était assis, les mains croisées sur les genoux, aussi immobile qu’il le pouvait, sur le banc étroit. Il avait déjà appris à rester assis sans bouger. Quand il faisait un mouvement inattendu, on criait sur lui, du télécran. Mais son désir de nourriture augmentait et le dominait. Ce qu’il désirait par-dessus tout, c’était un morceau de pain. Il avait dans l’idée qu’il y avait quelques miettes de pain dans la poche de sa combinaison. Il était même possible – il le pensait parce que de temps en temps quelque chose semblait lui chatouiller la jambe, – qu’il y eût là un morceau de croûte qu’il pourrait saisir. À la fin, la tentation de s’en assurer l’emporta sur sa crainte. Il glissa une main dans sa poche.
‘Smith!’ yelled a voice from the telescreen. ‘6079 Smith W.! Hands out of pockets in the cells!’– Smith ! glapit une voix au télécran. 6079 Smith W ! Dans les cellules, les mains doivent rester hors des poches !
He sat still again, his hands crossed on his knee. Before being brought here he had been taken to another place which must have been an ordinary prison or a temporary lock-up used by the patrols. He did not know how long he had been there; some hours at any rate; with no clocks and no daylight it was hard to gauge the time. Il s’immobilisa de nouveau, les mains croisées sur les genoux. Avant d’être amené là, il avait été conduit à un autre endroit qui devait être une prison ordinaire ou un cachot temporaire employé par les patrouilles. Il ne savait pas combien de temps il y était resté. Quelques heures, de toute façon. Sans pendule et sans lumière solaire, il est difficile d’évaluer le temps.
 It was a noisy, evil-smelling place. They had put him into a cell similar to the one he was now in, but filthily dirty and at all times crowded by ten or fifteen people. The majority of them were common criminals, but there were a few political prisoners among them.C’était un endroit bruyant, qui sentait mauvais. Il avait été placé dans une cellule analogue à celle où il se trouvait actuellement, mais qui était ignoblement sale et toujours remplie de dix ou quinze personnes. C’étaient, en majorité, des criminels ordinaires, mais, parmi eux, il y avait quelques prisonniers politiques.
 He had sat silent against the wall, jostled by dirty bodies, too preoccupied by fear and the pain in his belly to take much interest in his surroundings, but still noticing the astonishing difference in demeanour between the Party prisoners and the others. The Party prisoners were always silent and terrified, but the ordinary criminals seemed to care nothing for anybody. They yelled insults at the guards, fought back fiercely when their belongings were impounded, wrote obscene words on the floor, ate smuggled food which they produced from mysterious hiding-places in their clothes, and even shouted down the telescreen when it tried to restore order.Il était resté assis, silencieux, adossé au mur, bousculé par des corps sales, trop préoccupé par sa peur et son mal au ventre pour s’intéresser beaucoup à ce qui l’entourait. Il avait cependant noté l’étonnante différence entre le maintien des prisonniers du Parti et celui des autres. Les prisonniers du Parti étaient toujours silencieux et terrifiés, mais les criminels ordinaires ne semblaient avoir peur de personne. Ils vociféraient des insultes à l’adresse des gardes, luttaient férocement quand leurs effets étaient saisis, écrivaient des mots obscènes sur le parquet, mangeaient de la nourriture passée en fraude qu’ils tiraient de mystérieuses cachettes dans leurs vêtements, criaient même contre le télécran quand il essayait de restaurer l’ordre.
 On the other hand some of them seemed to be on good terms with the guards, called them by nicknames, and tried to wheedle cigarettes through the spyhole in the door. The guards, too, treated the common criminals with a certain forbearance, even when they had to handle them roughly. There was much talk about the forced-labour camps to which most of the prisoners expected to be sent. It was ‘all right’ in the camps, he gathered, so long as you had good contacts and knew the ropes. There was bribery, favouritism, and racketeering of every kind, there was homosexuality and prostitution, there was even illicit alcohol distilled from potatoes. The positions of trust were given only to the common criminals, especially the gangsters and the murderers, who formed a sort of aristocracy. All the dirty jobs were done by the politicals.Quelques-uns semblaient en bons termes avec les gardes, les appelaient par des surnoms et essayaient, par des cajoleries, de se faire passer des cigarettes par le trou d’espion de la porte. Les gardes, aussi, montraient envers les criminels ordinaires une certaine indulgence, même quand ils devaient les traiter durement. On parlait beaucoup des camps de travaux forcés où de nombreux prisonniers s’attendaient à être envoyés. Tout allait « très bien » dans les camps, aussi longtemps que l’on avait de bonnes relations et que l’on connaissait les ficelles. Il y avait la corruption, le favoritisme et les dissipations de toutes sortes, il y avait l’homosexualité et la prostitution, il y avait même l’alcool illicite obtenu par la distillation des pommes de terre. On ne donnait les postes de confiance qu’aux criminels communs, spécialement aux gangsters et aux meurtriers qui formaient une sorte d’aristocratie. Toutes les besognes rebutantes étaient faites par les criminels politiques.
There was a constant come-and-go of prisoners of every description: drug-peddlers, thieves, bandits, black-marketeers, drunks, prostitutes. Some of the drunks were so violent that the other prisoners had to combine to suppress them.Il y avait un va-et-vient constant de prisonniers de tous modèles : colporteurs de drogues, voleurs, bandits, vendeurs du marché noir, ivrognes, prostituées. Quelques-uns des ivrognes étaient si violents que les autres prisonniers devaient s’unir pour les maîtriser.
An enormous wreck of a woman, aged about sixty, with great tumbling breasts and thick coils of white hair which had come down in her struggles, was carried in, kicking and shouting, by four guards, who had hold of her one at each corner. They wrenched off the boots with which she had been trying to kick them, and dumped her down across Winston’s lap, almost breaking his thigh-bones. The woman hoisted herself upright and followed them out with a yell of ‘F — bastards!’ Then, noticing that she was sitting on something uneven, she slid off Winston’s knees on to the bench.Une femme énorme, épave d’environ soixante ans, aux grandes mamelles ballotantes, aux épaisses boucles de cheveux blancs défaits, fut apportée hurlante et frappant du pied par quatre gardes qui la tenaient chacun par un bout. Ils lui arrachèrent les bottes avec lesquelles elle avait essayé de les frapper et la jetèrent dans le giron de Winston qui en eut les fémurs presque brisés. La femme se redressa et les poursuivit de cris de « sales bâtards ! ». Remarquant alors qu’elle était assise sur quelque chose qui n’était pas plat, elle glissa des genoux de Winston sur le banc.
‘Beg pardon, dearie,’ she said. ‘I wouldn’t ‘a sat on you, only the buggers put me there. They dono ‘ow to treat a lady, do they?’ She paused, patted her breast, and belched. ‘Pardon,’ she said, ‘I ain’t meself, quite.’– Pardon, chéri, dit-elle. Je m’serais pas assise sur toi, c’est ces animaux qui m’ont mise là. Ils savent pas traiter les dames, pas ? – Elle s’arrêta, se tapota la poitrine et rota. – Pardon, dit-elle. J’suis pas tout à fait dans mon assiette.
She leant forward and vomited copiously on the floor.Elle se pencha en avant et vomit copieusement sur le parquet.
‘Thass better,’ she said, leaning back with closed eyes. ‘Never keep it down, thass what I say. Get it up while it’s fresh on your stomach, like.’– Ça va mieux, dit-elle en se rejetant en arrière, les yeux fermés. Faut jamais garder ça, je t’ dis. Faut le sortir pendant qu’ c’est comme frais sur l’estomac.
She revived, turned to have another look at Winston and seemed immediately to take a fancy to him. She put a vast arm round his shoulder and drew him towards her, breathing beer and vomit into his face.Elle reprenait vie. Elle se tourna pour jeter un autre regard à Winston et parut se toquer immédiatement de lui. Elle entoura l’épaule de Winston de son bras énorme et l’attira à elle, lui soufflant au visage une odeur de bière et de vomissure.
‘Wass your name, dearie?’ she said.– Comment qu’ tu t’appelles, chéri ? demanda-t-elle.
‘Smith,’ said Winston.– Smith, répondit Winston.
‘Smith?’ said the woman. ‘Thass funny. My name’s Smith too. Why,’ she added sentimentally, ‘I might be your mother!’– Smith ? répéta la femme. Ça c’est drôle. J’ m’appelle Smith aussi. Eh bien, ajouta-t-elle avec sentiment, j’ pourrais être ta mère !
She might, thought Winston, be his mother. She was about the right age and physique, and it was probable that people changed somewhat after twenty years in a forced-labour camp.« Elle pourrait être ma mère », pensa Winston. Elle avait à peu près l’âge et le physique voulus et il était probable que les gens changeaient quelque peu après vingt ans de travaux forcés.
No one else had spoken to him. To a surprising extent the ordinary criminals ignored the Party prisoners. ‘The polits,’ they called them, with a sort of uninterested contempt. The Party prisoners seemed terrified of speaking to anybody, and above all of speaking to one another. Only once, when two Party members, both women, were pressed close together on the bench, he overheard amid the din of voices a few hurriedly-whispered words; and in particular a reference to something called ‘room one-oh-one’, which he did not understand.Personne d’autre ne lui avait parlé. Les criminels ordinaires ignoraient dans une surprenante mesure les prisonniers du Parti. Ils les appelaient « les Polits » avec une sorte de mépris indifférent. Les prisonniers du Parti paraissaient terrifiés de parler à qui que ce soit et, surtout, de se parler entre eux. Une fois seulement, alors que deux membres du Parti, deux femmes, étaient serrées l’une contre l’autre sur le banc, il surprit, dans le vacarme des voix, quelques mots rapidement chuchotés et, en particulier, une allusion à quelque chose appelé « salle un-ho-un », qu’il ne comprit pas.
It might be two or three hours ago that they had brought him here. The dull pain in his belly never went away, but sometimes it grew better and sometimes worse, and his thoughts expanded or contracted accordingly. When it grew worse he thought only of the pain itself, and of his desire for food. When it grew better, panic took hold of him. There were moments when he foresaw the things that would happen to him with such actuality that his heart galloped and his breath stopped. He felt the smash of truncheons on his elbows and iron-shod boots on his shins; he saw himself grovelling on the floor, screaming for mercy through broken teeth. He hardly thought of Julia. He could not fix his mind on her.Il pouvait y avoir deux ou trois heures qu’on l’avait apporté là. La douleur sourde de son ventre était continuelle, mais parfois elle s’atténuait, parfois elle empirait, et le champ de sa pensée s’étendait ou se rétrécissait suivant le même rythme. Quand elle augmentait, il ne pensait qu’à la douleur elle-même et à son besoin de nourriture. Quand elle s’atténuait, il était pris de panique. Il y avait des moments où il imaginait ce qui devait lui arriver avec une telle intensité, que son cœur battait au galop et que sa respiration s’arrêtait. Il sentait les coups de matraque sur ses épaules et de bottes ferrées sur ses tibias. Il se voyait lui-même rampant sur le sol et criant grâce de sa bouche aux dents cassées. Il pensait à peine à Julia. Il ne pouvait fixer son esprit sur elle.
 He loved her and would not betray her; but that was only a fact, known as he knew the rules of arithmetic. He felt no love for her, and he hardly even wondered what was happening to her. He thought oftener of O’Brien, with a flickering hope. O’Brien might know that he had been arrested. The Brotherhood, he had said, never tried to save its members. But there was the razor blade; they would send the razor blade if they could. There would be perhaps five seconds before the guard could rush into the cell. The blade would bite into him with a sort of burning coldness, and even the fingers that held it would be cut to the bone. Il l’aimait et ne la trahirait pas, mais ce n’était qu’un fait, qu’il connaissait ; comme il connaissait les règles de l’arithmétique. Il ne sentait aucun amour pour elle et se demandait même à peine ce qu’elle devenait. Il pensait plus souvent à O’Brien, avec un espoir vacillant. O’Brien devait savoir qu’il avait été arrêté. La Fraternité, avait-il dit, n’essayait jamais de sauver ses membres. Mais il y avait la lame de rasoir. On lui enverrait une lame de rasoir si on pouvait. Il y aurait peut-être cinq secondes avant que les gardes puissent se précipiter dans la cellule. La lame lui mordrait la chair avec une froideur brûlante et les doigts mêmes qui la tenaient seraient coupés jusqu’à l’os.
Everything came back to his sick body, which shrank trembling from the smallest pain. He was not certain that he would use the razor blade even if he got the chance. It was more natural to exist from moment to moment, accepting another ten minutes’ life even with the certainty that there was torture at the end of it.Tout revenait à son corps malade qui se recroquevillait en tremblant devant la moindre souffrance. Il n’était pas certain de pouvoir se servir de la lame de rasoir, même s’il en avait l’occasion. Il était plus naturel de vivre chaque moment en acceptant dix minutes supplémentaires d’existence même avec la certitude que la torture était au bout.
Sometimes he tried to calculate the number of porcelain bricks in the walls of the cell. It should have been easy, but he always lost count at some point or another. More often he wondered where he was, and what time of day it was. At one moment he felt certain that it was broad daylight outside, and at the next equally certain that it was pitch darkness. In this place, he knew instinctively, the lights would never be turned out. It was the place with no darkness: he saw now why O’Brien had seemed to recognize the allusion. In the Ministry of Love there were no windows. His cell might be at the heart of the building or against its outer wall; it might be ten floors below ground, or thirty above it. He moved himself mentally from place to place, and tried to determine by the feeling of his body whether he was perched high in the air or buried deep underground.
Akirill.com
Il essayait parfois de compter le nombre de carreaux de porcelaine des murs de la cellule. Cela aurait été facile s’il n’en perdait toujours le compte à un point ou à un autre. Il se demandait plus souvent où et à quelle heure du jour il se trouvait. Parfois, il avait la certitude qu’il faisait grand jour au-dehors. L’instant suivant, il était également certain qu’il faisait un noir d’encre. Il sentait instinctivement qu’en ce lieu la lumière ne serait jamais éteinte. C’était l’endroit où il n’y avait pas d’obscurité. Il comprenait maintenant pourquoi O’Brien avait semblé reconnaître l’allusion. Au ministère de l’Amour, il n’y avait pas de fenêtres. Sa cellule pouvait être au cœur de l’édifice ou contre le mur extérieur. Elle pouvait se trouver dix étages sous le sol ou trente au-dessus. Il se déplaçait lui-même mentalement d’un lieu à un autre et essayait de déterminer par ses sensations s’il était haut perché dans l’air ou profondément enterré.
There was a sound of marching boots outside. The steel door opened with a clang. A young officer, a trim black-uniformed figure who seemed to glitter all over with polished leather, and whose pale, straight-featured face was like a wax mask, stepped smartly through the doorway. He motioned to the guards outside to bring in the prisoner they were leading. The poet Ampleforth shambled into the cell. The door clanged shut again.Il y eut au-dehors un piétinement de bottes. La porte d’acier s’ouvrit avec un son métallique. Un jeune officier, luisant de cuir verni, nette silhouette en uniforme noir dont le visage pâle, aux traits précis, était comme un masque de cire, entra rapidement. Il ordonna aux gardes d’amener le prisonnier qu’ils conduisaient. Le poète Ampleforth se traîna dans la cellule. La porte se referma avec le même bruit métallique.
Ampleforth made one or two uncertain movements from side to side, as though having some idea that there was another door to go out of, and then began to wander up and down the cell. He had not yet noticed Winston’s presence. His troubled eyes were gazing at the wall about a metre above the level of Winston’s head. He was shoeless; large, dirty toes were sticking out of the holes in his socks. He was also several days away from a shave. A scrubby beard covered his face to the cheekbones, giving him an air of ruffianism that went oddly with his large weak frame and nervous movements.Il fit un ou deux mouvements incertains à droite et à gauche, comme s’il pensait qu’il y eût une autre porte pour s’en aller, puis il se mit à marcher dans la cellule de long en large. Il n’avait pas encore remarqué la présence de Winston. Ses yeux troubles étaient fixés sur le mur à un mètre environ au-dessus du niveau de la tête de Winston. Il n’avait pas de chaussures. Des orteils longs et sales passaient par les trous de ses chaussettes. Il y avait aussi plusieurs jours qu’il ne s’était rasé. Une barbe drue lui couvrait le visage jusqu’aux pommettes et lui donnait un air apache qui ne s’harmonisait pas avec sa grande carcasse faible et ses mouvements nerveux.
Winston roused hirnself a little from his lethargy. He must speak to Ampleforth, and risk the yell from the telescreen. It was even conceivable that Ampleforth was the bearer of the razor blade.Winston se réveilla un peu de sa léthargie. Il fallait parler à Ampleforth et risquer le glapissement du télécran. Ampleforth était peut-être même porteur de la lame de rasoir.
‘Ampleforth,’ he said.– Ampleforth ! dit-il.
There was no yell from the telescreen. Ampleforth paused, mildly startled. His eyes focused themselves slowly on Winston.Il n’y eut pas de cri au télécran. Ampleforth s’arrêta avec un faible sursaut. Son regard se posa lentement sur Winston.
‘Ah, Smith!’ he said. ‘You too!’– Ah ! Smith ! dit-il. Vous aussi !
‘What are you in for?’– Pourquoi vous a-t-on mis dedans ?
‘To tell you the truth — ‘ He sat down awkwardly on the bench opposite Winston. ‘There is only one offence, is there not?’ he said.– Pour vous dire la vérité… – Il s’assit gauchement sur le banc en face de Winston. – Il n’y a qu’un crime, n’est-ce pas ? dit-il.
‘And have you committed it?’– Et vous l’avez commis ?
‘Apparently I have.’– Apparemment.
He put a hand to his forehead and pressed his temples for a moment, as though trying to remember something.Il se posa la main sur le front et se pressa les tempes un moment comme s’il essayait de rappeler ses souvenirs.
‘These things happen,’ he began vaguely. ‘I have been able to recall one instance — a possible instance. It was an indiscretion, undoubtedly. We were producing a definitive edition of the poems of Kipling. I allowed the word “God” to remain at the end of a line. I could not help it!’ he added almost indignantly, raising his face to look at Winston. ‘It was impossible to change the line. The rhyme was “rod”. Do you realize that there are only twelve rhymes to “rod” in the entire language? For days I had racked my brains. There was no other rhyme.’– Ce sont des choses qui arrivent, commença-t-il vaguement. J’ai pu trouver une raison, une raison possible, ce qui est sans doute une indiscrétion. Nous sortions une édition définitive des poèmes de Kipling. J’ai laissé le mot « God » à la fin d’un vers. Je ne pouvais faire autrement, ajouta-t-il presque avec indignation en relevant le visage pour regarder Winston. Il était impossible de changer le vers. La rime était « rod ». Savez-vous qu’il n’y a que douze rimes en « rod » dans toute la langue ? Je me suis raclé les méninges pendant des jours, il n’y a pas d’autre rime.
The expression on his face changed. The annoyance passed out of it and for a moment he looked almost pleased. A sort of intellectual warmth, the joy of the pedant who has found out some useless fact, shone through the dirt and scrubby hair.L’expression de son visage changea. Son air contrarié disparut et il parut un moment presque content. Une sorte de chaleur intellectuelle, la joie du pédant qui a découvert un fait inutile, brilla à travers sa barbe sale et emmêlée.
‘Has it ever occurred to you,’ he said, ‘that the whole history of English poetry has been determined by the fact that the English language lacks rhymes?’– Vous êtes-vous jamais rendu compte, demanda-t-il, que toute l’histoire de la poésie anglaise a été déterminée par le fait que la langue anglaise manque de rimes ?
No, that particular thought had never occurred to Winston. Nor, in the circumstances, did it strike him as very important or interesting.Non. Cette idée particulière n’était jamais venue à Winston. Vu les circonstances, elle ne le frappa d’ailleurs pas comme particulièrement importante ou intéressante.
‘Do you know what time of day it is?’ he said.– Savez-vous quelle heure il est ? demanda-t-il.
Ampleforth looked startled again.Ampleforth parut de nouveau surpris.
< < <> > >
Bilingual text prepared by Akirill.com , deposited on the site Akirill.com on July 24, 2022. Each of the books (English or French) can be taken back separately and reused for personal and non-commercial purposes. They are free of copyright.
Any use of the two books side by side must mention their origin https://www.Akirill.com
Texte bilingue établi par Akirill.com, déposé sur le site Akirill.com le 24 Juillet 2022. Chacun des livres (anglais ou français) peut être repris séparément et réutilisé a des fins personnelles et non commerciales. Ils sont libres de droits d’auteur.
Toute utilisation des deux livres côte à côte doit mentionner leur origine https://www.Akirill.com

1984 par Georges Orwell

If you liked this page, don’t forget to like and share.
Si vous avez aimé cette page, n’oublier pas d’aimer et de partager.
Subscribe to not miss anything
Abonnez-vous pour ne rien manquer

Check out our latest posts
Découvrez nos derniers articles