Ce n’est pas une traduction mots a mots mais les livres dans les deux languages mis côte a côte. Vous pouvez le lire en Français, en anglais ou parallèlement.
This is not a word-by-word translation but the books in the two languages put side by side. You can read it in French, in English or both.
Germinal by Émile Zola
| Germinal par Émile Zola | Germinal by Émile Zola |
| Cinquième partie | PART 5 |
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| Chapitre VI | CHAPTER VI |
| Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin. | Lucie and Jeanne declared that it must be a rabbit-skin. |
| —Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie, on dirait un débris de porc. | “No, no,” murmured Madame Hennebeau, “they must have been pillaging a pork butcher’s, it seems to be a remnant of a pig.” |
| A ce moment, elle tressaillit et elle se tut. Madame Grégoire lui avait donné un coup de genou. Toutes deux restèrent béantes. Ces demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs grands yeux cette vision rouge, au fond des ténèbres. | At this moment she shuddered and was silent. Madame Grégoire had nudged her with her knee. They both remained stupefied. The young ladies, who were very pale, asked no more questions, but with large eyes followed this red vision through the darkness. |
| Étienne de nouveau brandit la hache. Mais le malaise ne se dissipait pas, ce cadavre à présent barrait la route et protégeait la boutique. Beaucoup avaient reculé. C’était comme un assouvissement qui les apaisait tous. Maheu demeurait sombre, lorsqu’il entendit une voix lui dire à l’oreille de se sauver. Il se retourna, il reconnut Catherine, toujours dans son vieux paletot d’homme, noire, haletante. D’un geste, il la repoussa. Il ne voulait pas l’écouter, il menaçait de la battre. Alors, elle eut un geste de désespoir, elle hésita, puis courut vers Étienne. Akirill.com | Étienne once more brandished the axe. But the feeling of anxiety did not disappear; this corpse now barred the road and protected the shop. Many had drawn back. Satiety seemed to have appeased them all. Maheu was standing by gloomily, when he heard a voice whisper in his ear to escape. He turned round and recognized Catherine, still in her old overcoat, black and panting. With a movement he repelled her. He would not listen to her, he threatened to strike her. With a gesture of despair she hesitated, and then ran towards Étienne. |
| —Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes! | “Save yourself! save yourself! the gendarmes are coming!” |
| Lui aussi la chassait, l’injuriait, en sentant remonter à ses joues le sang des gifles qu’il avait reçues. Mais elle ne se rebutait pas, elle l’obligeait à jeter la hache, elle l’entraînait par les deux bras, avec une force irrésistible. | He also pushed her away and abused her, feeling the blood of the blows she had given him mounting to his cheeks. But she would not be repelled; she forced him to throw down the axe, and drew him away by both arms, with irresistible strength. |
| —Quand je te dis que voilà les gendarmes!… Écoute-moi donc. C’est Chaval qui est allé les chercher et qui les amène, si tu veux savoir. Moi, ça m’a dégoûtée, je suis venue… Sauve-toi, je ne veux pas qu’on te prenne. | “Don’t I tell you the gendarmes are coming! Listen to me. It’s Chaval who has gone for them and is bringing them, if you want to know. It’s too much for me, and I’ve come. Save yourself, I don’t want them to take you.” |
| Et Catherine l’emmena, à l’instant où un lourd galop ébranlait au loin le pavé. Tout de suite, un cri éclata: «Les gendarmes! les gendarmes!» Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu’en deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayée par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d’ombre sur la terre blanche. Devant l’estaminet Tison, il n’était resté que Rasseneur, qui, soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert, éteint, dans le silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n’osant risquer un oeil, claquaient des dents. La plaine se noyait sous l’épaisse nuit, il n’y avait plus que les hauts fourneaux et les fours à coke incendiés au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des gendarmes approchait, ils débouchèrent sans qu’on les distinguât, en une masse sombre. Et, derrière eux, confiée à leur garde, la voiture du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d’où sauta un marmiton, qui se mit d’un air tranquille à déballer les croûtes des vol-au-vent. | And Catherine drew him away, while, at the same instant, a heavy gallop shook the street from afar. Immediately a voice arose: “The gendarmes! the gendarmes!” There was a general breaking up, so mad a rush for life that in two minutes the road was free, absolutely clear, as though swept by a hurricane. Maigrat’s corpse alone made a patch of shadow on the white earth. Before the Estaminet Tison, Rasseneur only remained, feeling relieved, and with open face applauding the easy victory of the sabres; while in dim and deserted Montsou, in the silence of the closed houses, the bourgeois remained with perspiring skins and chattering teeth, not daring to look out. The plain was drowned beneath the thick night, only the blast furnaces and the coke furnaces were burning against the tragic sky. The gallop of the gendarmes heavily approached; they came up in an indistinguishable sombre mass. And behind them the Marchiennes pastrycook’s vehicle, a little covered cart which had been confided to their care, at last arrived, and a small drudge of a boy jumped down and quietly unpacked the crusts for the vol-au-vent. |
| Sixième partie | PART 6 |
| I | I |
| La première quinzaine de février s’écoula encore, un froid noir prolongeait le dur hiver, sans pitié des misérables. De nouveau, les autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur, un général. Et les gendarmes n’avaient pas suffi, de la troupe était venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les hommes campaient de Beaugnies à Marchiennes. Des postes armés gardaient les puits, il y avait des soldats devant chaque machine. L’hôtel du directeur, les Chantiers de la Compagnie, jusqu’aux maisons de certains bourgeois, s’étaient hérissés de baïonnettes. On n’entendait plus, le long du pavé, que le passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux, continuellement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait là-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu’en pays ennemi, retentissaient les cris de faction. | The first fortnight of February passed and a black cold prolonged the hard winter without pity for the poor. Once more the authorities had scoured the roads; the prefect of Lille, an attorney, a general, and the police were not sufficient, the military had come to occupy Montsou; a whole regiment of men were camped between Beaugnies and Marchiennes. Armed pickets guarded the pits, and there were soldiers before every engine. The manager’s villa, the Company’s Yards, even the houses of certain residents, were bristling with bayonets. Nothing was heard along the streets but the slow movement of patrols. On the pit-bank of the Voreux a sentinel was always placed in the frozen wind that blew up there, like a look-out man above the flat plain; and every two hours, as though in an enemy’s country, were heard the sentry’s cries: |
| —Qui vive?… Avancez au mot de ralliement! | “Qui vive?—Advance and give the password!” |
| Le travail n’avait repris nulle part. Au contraire, la grève s’était aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine arrêtaient l’extraction, comme le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient. C’était maintenant une obstination muette, en face de ce déploiement de force, dont s’exaspérait l’orgueil des mineurs. Les corons semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un ouvrier ne bougeait, à peine en rencontrait-on un par hasard, isolé, le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges. Et, sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l’obéissance forcée et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui manger la nuque, s’il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort du travail ruinait, parlait d’embaucher des mineurs du Borinage, à la frontière belge; mais elle n’osait point; de sorte que la bataille en restait là, entre les charbonniers qui s’enfermaient chez eux, et les fosses mortes, gardées par la troupe. | Nowhere had work been resumed. On the contrary, the strike had spread; Crévecœur, Mirou, Madeleine, like the Voreux, were producing nothing; at Feutry-Cantel and the Victoire there were fewer men every morning; even at Saint-Thomas, which had been hitherto exempt, men were wanting. There was now a silent persistence in the face of this exhibition of force which exasperated the miners’ pride. The settlements looked deserted in the midst of the beetroot fields. Not a workman stirred, only at rare intervals was one to be met by chance, isolated, with sidelong look, lowering his head before the red trousers. And in this deep melancholy calm, in this passive opposition to the guns, there was a deceptive gentleness, a forced and patient obedience of wild beasts in a cage, with their eyes on the tamer, ready to spring on his neck if he turned his back. The Company, who were being ruined by this death of work, talked of hiring miners from the Borinage, on the Belgian frontier, but did not dare; so that the battle continued as before between the colliers, who were shut up at home, and the dead pits guarded by soldiery. Akirill.com |
| Dès le lendemain de la journée terrible, cette paix s’était produite, d’un coup, cachant une panique telle, qu’on faisait le plus de silence possible sur les dégâts et les atrocités. L’enquête ouverte établissait que Maigrat était mort de sa chute, et l’affreuse mutilation du cadavre demeurait vague, entourée déjà d’une légende. De son côté, la Compagnie n’avouait pas les dommages soufferts, pas plus que les Grégoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans le scandale d’un procès, où elle devrait témoigner. Cependant, quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours, imbéciles et ahuris, ne sachant rien. Par erreur, Pierron était allé, les menottes aux poignets, jusqu’à Marchiennes, ce dont les camarades riaient encore. | On the morrow of that terrible day this calm had come about at once, hiding such a panic that the greatest silence possible was kept concerning the damage and the atrocities. The inquiry which had been opened showed that Maigrat had died from his fall, and the frightful mutilation of the corpse remained uncertain, already surrounded by a legend. On its side, the Company did not acknowledge the disasters it had suffered, any more than the Grégoires cared to compromise their daughter in the scandal of a trial in which she would have to give evidence. However, some arrests took place, mere supernumeraries as usual, silly and frightened, knowing nothing. By mistake, Pierron was taken off with handcuffs on his wrists as far as Marchiennes, to the great amusement of his mates. |
| Rasseneur, également, avait failli être emmené entre deux gendarmes. On se contentait, à la Direction, de dresser des listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait reçu le sien, Levaque aussi, de même que trente-quatre de leurs camarades, au seul coron des Deux-Cent-Quarante. Et toute la sévérité retombait sur Étienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu’on cherchait, sans pouvoir retrouver sa trace. Chaval, dans sa haine, l’avait dénoncé, en refusant de nommer les autres, supplié par Catherine qui voulait sauver ses parents. Les jours se passaient, on sentait que rien n’était fini, on attendait la fin, la poitrine oppressée d’un malaise. | Rasseneur, also, was nearly arrested by two gendarmes. The management was content with preparing lists of names and giving back certificates in large numbers. Maheu had received his, Levaque also, as well as thirty-four of their mates in the settlement of the Deux-Cent-Quarante alone. And all the severity was directed against Étienne, who had disappeared on the evening of the fray, and who was being sought, although no trace of him could be found. Chaval, in his hatred, had denounced him, refusing to name the others at Catherine’s appeal, for she wished to save her parents. The days passed, every one felt that nothing was yet concluded; and with oppressed hearts every one was awaiting the end. |
| A Montsou, dès lors, les bourgeois s’éveillèrent en sursaut chaque nuit, les oreilles bourdonnantes d’un tocsin imaginaire, les narines hantées d’une puanteur de poudre. Mais ce qui acheva de leur fêler le crâne, ce fut un prône de leur nouveau curé, l’abbé Ranvier, ce prêtre maigre aux yeux de braise rouge, qui succédait à l’abbé Joire. Comme on était loin de la discrétion souriante de celui-ci, de son unique soin d’homme gras et doux à vivre en paix avec tout le monde! Est-ce que l’abbé Ranvier ne s’était pas permis de prendre la défense des abominables brigands en train de déshonorer la région? Il trouvait des excuses aux scélératesses des grévistes, il attaquait violemment la bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilités. | At Montsou, during this period, the inhabitants awoke with a start every night, their ears buzzing with an imaginary alarm-bell and their nostrils haunted by the smell of powder. But what completed their discomfiture was a sermon by the new curé, Abbé Ranvier, that lean priest with eyes like red-hot coals who had succeeded Abbé Joire. He was indeed unlike the smiling discreet man, so fat and gentle, whose only anxiety was to live at peace with everybody. Abbé Ranvier went so far as to defend these abominable brigands who had dishonoured the district. He found excuses for the atrocities of the strikers; he violently attacked the middle class, throwing on them the whole of the responsibility. |
| C’était la bourgeoisie qui, en dépossédant l’Église de ses libertés antiques pour en mésuser elle-même, avait fait de ce monde un lieu maudit d’injustice et de souffrance; c’était elle qui prolongeait les malentendus, qui poussait à une catastrophe effroyable, par son athéisme, par son refus d’en revenir aux croyances, aux traditions fraternelles des premiers chrétiens. Et il avait osé menacer les riches, il les avait avertis que, s’ils s’entêtaient davantage à ne pas écouter la voix de Dieu, sûrement Dieu se mettrait du côté des pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incrédules, il les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa gloire. Les dévotes en tremblaient, le notaire déclarait qu’il y avait là du pire socialisme, tous voyaient le curé à la tête d’une bande, brandissant une croix, démolissant la société bourgeoise de 89, à grands coups. | It was the middle class which, by dispossessing the Church of its ancient liberties in order to misuse them itself, had turned this world into a cursed place of injustice and suffering; it was the middle class which prolonged misunderstandings, which was pushing on towards a terrible catastrophe by its atheism, by its refusal to return to the old beliefs, to the fraternity of the early Christians. And he dared to threaten the rich. He warned them that if they obstinately persisted in refusing to listen to the voice of God, God would surely put Himself on the side of the poor. He would take back their fortunes from those who faithlessly enjoyed them, and would distribute them to the humble of the earth for the triumph of His glory. The devout trembled at this; the lawyer declared that it was Socialism of the worst kind; all saw the curé at the head of a band, brandishing a cross, and with vigorous blows demolishing the bourgeois society of ’89. |
| M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement d’épaules: | M. Hennebeau, when informed, contented himself with saying, as he shrugged his shoulders: Akirill.com |
| —S’il nous ennuie trop, l’évêque nous en débarrassera. | “If he troubles us too much the bishop will free us from him.” |
| Et, pendant que la panique soufflait ainsi d’un bout à l’autre de la plaine, Étienne habitait sous terre, au fond de Réquillart, le terrier à Jeanlin. C’était là qu’il se cachait, personne ne le croyait si proche, l’audace tranquille de ce refuge, dans la mine même, dans cette voie abandonnée du vieux puits, avait déjoué les recherches. En haut, les prunelliers et les aubépines, poussés parmi les charpentes abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s’y risquait plus, il fallait connaître la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se laisser tomber sans peur, pour atteindre les échelons solides encore; et d’autres obstacles le protégeaient, la chaleur suffocante du goyot, cent vingt mètres d’une descente dangereuse, puis le pénible glissement à plat ventre, d’un quart de lieue, entre les parois resserrées de la galerie, avant de découvrir la caverne scélérate, emplie de rapines. Il y vivait au milieu de l’abondance, il y avait trouvé du genièvre, le reste de la morue sèche, des provisions de toutes sortes. Le grand lit de foin était excellent, on ne sentait pas un courant d’air, dans cette température égale, d’une tiédeur de bain. Seule, la lumière menaçait de manquer. Jeanlin qui s’était fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrétion de sauvage ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu’à de la pommade, mais ne pouvait arriver à mettre la main sur un paquet de chandelles. | And while the breath of panic was thus blowing from one end of the plain to the other, Étienne was dwelling beneath the earth, in Jeanlin’s burrow at the bottom of Réquillart. It was there that he was in hiding; no one believed him so near; the quiet audacity of that refuge, in the very mine, in that abandoned passage of the old pit, had baffled search. Above, the sloes and hawthorns growing among the fallen scaffolding of the belfry filled up the mouth of the hole. No one ventured down; it was necessary to know the trick—how to hang on to the roots of the mountain ash and to let go fearlessly, to catch hold of the rungs that were still solid. Other obstacles also protected him, the suffocating heat of the passage, a hundred and twenty metres of dangerous descent, then the painful gliding on all fours for a quarter of a league between the narrowed walls of the gallery before discovering the brigand’s cave full of plunder. He lived there in the midst of abundance, finding gin there, the rest of the dried cod, and provisions of all sorts. The large hay bed was excellent, and not a current of air could be felt in this equal temperature, as warm as a bath. Light, however, threatened to fail. Jeanlin, who had made himself purveyor, with the prudence and discretion of a savage and delighted to make fun of the police, had even brought him pomatum, but could not succeed in putting his hands on a packet of candles. |
| Dès le cinquième jour, Étienne n’alluma plus que pour manger. Les morceaux ne passaient pas, lorsqu’il les avalait dans la nuit. Cette nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande souffrance. Il avait beau dormir en sûreté, être pourvu de pain, avoir chaud, jamais la nuit n’avait pesé si lourdement à son crâne. Elle lui semblait être comme l’écrasement même de ses pensées. Maintenant, voilà qu’il vivait de vols! Malgré ses théories communistes, les vieux scrupules d’éducation se soulevaient, il se contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire? il fallait bien vivre, sa tâche n’était pas remplie. Une autre honte l’accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans le grand froid, l’estomac vide, et qui l’avait jeté sur Chaval, armé d’un couteau. | After the fifth day Étienne never lighted up except to eat. He could not swallow in the dark. This complete and interminable night, always of the same blackness, was his chief torment. It was in vain that he was able to sleep in safety, that he was warm and provided with bread, the night had never weighed so heavily on his brain. It seemed to him even to crush his thoughts. Now he was living on thefts. In spite of his communistic theories, old scruples of education arose, and he contented himself with gnawing his share of dry bread. But what was to be done? One must live, and his task was not yet accomplished. Another shame overcame him: remorse for that savage drunkenness from the gin, drunk in the great cold on an empty stomach, which had thrown him, armed with a knife, on Chaval. |
| Cela remuait en lui tout un inconnu d’épouvante, le mal héréditaire, la longue hérédité de soûlerie, ne tolérant plus une goutte d’alcool sans tomber à la fureur homicide. Finirait-il donc en assassin? Lorsqu’il s’était trouvé à l’abri, dans ce calme profond de la terre, pris d’une satiété de violence, il avait dormi deux jours d’un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l’écoeurement persistait, il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de quelque terrible noce. Une semaine s’écoula; les Maheu, avertis, ne purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer à voir clair, même pour manger. | This stirred in him the whole of that unknown terror, the hereditary ill, the long ancestry of drunkenness, no longer tolerating a drop of alcohol without falling into homicidal mania. Would he then end as a murderer? When he found himself in shelter, in this profound calm of the earth, seized by satiety of violence, he had slept for two days the sleep of a brute, gorged and overcome; and the depression continued, he lived in a bruised state with bitter mouth and aching head, as after some tremendous spree. A week passed by; the Maheus, who had been warned, were not able to send a candle; he had to give up the enjoyment of light, even when eating. |
| Maintenant, durant des heures, Étienne demeurait allongé sur son foin. Des idées vagues le travaillaient, qu’il ne croyait pas avoir. C’était une sensation de supériorité qui le mettait à part des camarades, une exaltation de sa personne, à mesure qu’il s’instruisait. Jamais il n’avait tant réfléchi, il se demandait pourquoi son dégoût, le lendemain de la furieuse course au travers des fosses; et il n’osait se répondre, des souvenirs le répugnaient, la bassesse des convoitises, la grossièreté des instincts, l’odeur de toute cette misère secouée au vent. Malgré le tourment des ténèbres, il en arrivait à redouter l’heure où il rentrerait au coron. Quelle nausée, ces misérables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec qui causer politique sérieusement, une existence de bétail, toujours le même air empesté d’oignon où l’on étouffait! Il voulait leur élargir le ciel, les élever au bien-être et aux bonnes manières de la bourgeoisie, en faisant d’eux les maîtres; mais comme ce serait long! et il ne se sentait plus le courage d’attendre la victoire, dans ce bagne de la faim. Lentement, sa vanité d’être leur chef, sa préoccupation constante de penser à leur place, le dégageaient, lui soufflaient l’âme d’un de ces bourgeois qu’il exécrait. Akirill.com | Now Étienne remained for hours stretched out on his hay. Vague ideas were working within him for the first time: a feeling of superiority, which placed him apart from his mates, an exaltation of his person as he grew more instructed. Never had he reflected so much; he asked himself the why of his disgust on the morrow of that furious course among the pits; and he did not dare to reply to himself, his recollections were repulsive to him, the ignoble desires, the coarse instincts, the odour of all that wretchedness shaken out to the wind. In spite of the torment of the darkness, he would come to hate the hour for returning to the settlement. How nauseous were all these wretches in a heap, living at the common bucket! There was not one with whom he could seriously talk politics; it was a bestial existence, always the same air tainted by onion, in which one choked! He wished to enlarge their horizon, to raise them to the comfort and good manners of the middle class, by making them masters; but how long it would take! and he no longer felt the courage to await victory, in this prison of hunger. By slow degrees his vanity of leadership, his constant preoccupation of thinking in their place, left him free, breathing into him the soul of one of those bourgeois whom he execrated. |
| Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, volé dans la lanterne d’un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Étienne. Lorsque les ténèbres finissaient par l’hébéter, par lui peser sur le crâne à le rendre fou, il allumait un instant; puis, dès qu’il avait chassé le cauchemar, il éteignait, avare de cette clarté nécessaire à sa vie, autant que le pain. Le silence bourdonnait à ses oreilles, il n’entendait que la fuite d’une bande de rats, le craquement des vieux boisages, le petit bruit d’une araignée filant sa toile. Et les yeux ouverts dans ce néant tiède, il retournait à son idée fixe, à ce que les camarades faisaient là-haut. Une défection de sa part lui aurait paru la dernière des lâchetés. S’il se cachait ainsi, c’était pour rester libre, pour conseiller et agir. Ses longues songeries avaient fixé son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu être Pluchart, lâcher le travail, travailler uniquement à la politique, mais seul, dans une chambre propre, sous le prétexte que les travaux de tête absorbent la vie entière et demandent beaucoup de calme. | Jeanlin one evening brought a candle-end, stolen from a carter’s lantern, and this was a great relief for Étienne. When the darkness began to stupefy him, weighing on his skull almost to madness, he would light up for a moment; then, as soon as he had chased away the nightmare, he extinguished the candle, miserly of this brightness which was as necessary to his life as bread. The silence buzzed in his ears, he only heard the flight of a band of rats, the cracking of the old timber, the tiny sound of a spider weaving her web. And with eyes open, in this warm nothingness, he returned to his fixed idea—the thought of what his mates were doing above. Desertion on his part would have seemed to him the worst cowardice. If he thus hid himself, it was to remain free, to give counsel or to act. His long meditations had fixed his ambition. While awaiting something better he would like to be Pluchart, leaving manual work in order to work only at politics, but alone, in a clean room, under the pretext that brain labour absorbs the entire life and needs quiet. |
| Au commencement de la seconde semaine, l’enfant lui ayant dit que les gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son trou, dès la nuit tombée. Il désirait se rendre compte de la situation, voir si l’on devait s’entêter davantage. Lui, pensait la partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s’être grisé de rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder la Compagnie. Mais il ne se l’avouait pas encore, une angoisse le torturait, lorsqu’il songeait aux misères de la défaite, à toute cette lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui. La fin de la grève, n’était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre, son existence retombant à l’abrutissement de la mine et aux dégoûts du coron? Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s’efforçait de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible, que le capital allait se détruire lui-même, devant l’héroïque suicide du travail. | At the beginning of the second week, the child having told him that the police supposed he had gone over to Belgium, Étienne ventured out of his hole at nightfall. He wished to ascertain the situation, and to decide if it was still well to persist. He himself considered the game doubtful. Before the strike he felt uncertain of the result, and had simply yielded to facts; and now, after having been intoxicated with rebellion, he came back to this first doubt, despairing of making the Company yield. But he would not yet confess this to himself; he was tortured when he thought of the miseries of defeat, and the heavy responsibility of suffering which would weigh upon him. The end of the strike: was it not the end of his part, the overthrow of his ambition, his life falling back into the brutishness of the mine and the horrors of the settlement? And honestly, without any base calculation or falsehood, he endeavoured to find his faith again, to prove to himself that resistance was still possible, that Capital was about to destroy itself in face of the heroic suicide of Labour. |
| C’était en effet, dans le pays entier, un long retentissement de ruines. La nuit, lorsqu’il errait par la campagne noire, ainsi qu’un loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des faillites, d’un bout de la plaine à l’autre. Il ne longeait plus, au bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments pourrissaient sous le ciel blafard. Les sucreries surtout avaient souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour. A la minoterie Dutilleul, la dernière meule s’était arrêtée le deuxième samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se trouvait définitivement tuée par le chômage. Du côté de Marchiennes, la situation s’aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas une batterie des fours à coke ne brûlant à l’horizon. | Throughout the entire country, in fact, there was nothing but a long echo of ruin. At night, when he wandered through the black country, like a wolf who has come out of his forest, he seemed to hear the crash of bankruptcies from one end of the plain to the other. He now passed by the roadside nothing but closed dead workshops, becoming rotten beneath the dull sky. The sugar works had especially suffered: the Hoton sugar works, the Fauvelle works, after having reduced the number of their hands, had come to grief one after the other. At the Dutilleul flour works the last mill had stopped on the second Saturday of the month, and the Bleuze rope works, for mine cables, had been quite ruined by the strike. On the Marchiennes side the situation was growing worse every day. All the fires were out at the Gagebois glass works, men were continually being sent away from the Sonneville workshops, only one of the three blast furnaces of the Forges was alight, and not one battery of coke ovens was burning on the horizon. |
| La grève des charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait depuis deux ans, l’avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux causes de souffrance, l’arrêt des commandes de l’Amérique, l’engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l’agonie suprême, ce pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction et en affamant ses mineurs, s’était fatalement trouvée, dès la fin de décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses. Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait une autre, les industries se culbutaient en s’écrasant, dans une série si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu’au fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers en fuite ruinaient des familles. | The strike of the Montsou colliers, born of the industrial crisis which had been growing worse for two years, had increased it and precipitated the downfall. To the other causes of suffering—the stoppage of orders from America, and the engorgement of invested capital in excessive production—was now added the unforeseen lack of coal for the few furnaces which were still kept up; and that was the supreme agony, this engine bread which the pits no longer furnished. Frightened by the general anxiety, the Company, by diminishing its output and starving its miners, inevitably found itself at the end of December without a fragment of coal at the surface of its pits. Everything held together, the plague blew from afar, one fall led to another; the industries tumbled each other over as they fell, in so rapid a series of catastrophes that the shocks echoed in the midst of the neighbouring cities, Lille, Douai, Valenciennes, where absconding bankers were bringing ruin on whole families. |
| Souvent, au coude d’un chemin, Étienne s’arrêtait, dans la nuit glacée, pour écouter pleuvoir les décombres. Il respirait fortement les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se lèverait sur l’extermination du vieux monde, plus une fortune debout, le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol. Mais les fosses de la Compagnie surtout l’intéressaient, dans ce massacre. Il se remettait en marche, aveuglé d’ombre, il les visitait les unes après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage. Des éboulements continuaient à se produire, d’une gravité croissante, à mesure que l’abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la galerie nord de Mirou, l’affaissement du sol gagnait tellement, que la route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s’était engloutie, comme dans la secousse d’un tremblement de terre; et la Compagnie, sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires, inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents. | At the turn of a road Étienne often stopped in the frozen night to hear the rubbish raining down. He breathed deeply in the darkness, the joy of annihilation seized him, the hope that day would dawn on the extermination of the old world, with not a single fortune left standing, the scythe of equality levelling everything to the ground. But in this massacre it was the Company’s pits that especially interested him. He would continue his walk, blinded by the darkness, visiting them one after the other, glad to discover some new disaster. Landslips of increasing gravity continued to occur on account of the prolonged abandonment of the passages. Above the north gallery of Mirou the ground sank in to such an extent, that the Joiselle road, for the distance of a hundred metres, had been swallowed up as though by the shock of an earthquake; and the Company, disturbed at the rumours raised by these accidents, paid the owners for their vanished fields without bargaining. |
| Crèvecoeur et Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus. On parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d’eau avait inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts. C’étaient ainsi, d’heure en heure, des frais énormes, des brèches ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux deniers de Montsou, centuplés en un siècle. | Crévecœur and Madeleine, which lay in very shifting rock, were becoming stopped up more and more. It was said that two captains had been buried at the Victoire; there was an inundation at Feutry-Cantel, it had been necessary to wall up a gallery for the length of a kilometre at Saint-Thomas, where the ill-kept timbering was breaking down everywhere. Thus every hour enormous sums were spent, making great breaches in the shareholders’ dividends; a rapid destruction of the pits was going on, which must end at last by eating up the famous Montsou deniers which had been centupled in a century. |
| Alors, devant ces coups répétés, l’espoir renaissait chez Étienne, il finissait par croire qu’un troisième mois de résistance achèverait le monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole, dans l’inconnu de son tabernacle. Il savait qu’à la suite des troubles de Montsou, une vive émotion s’était emparée des journaux de Paris, toute une polémique violente entre les feuilles officieuses et les feuilles de l’opposition, des récits terrifiants, que l’on exploitait surtout contre l’Internationale, dont l’empire prenait peur, après l’avoir encouragée; et, la Régie n’osant plus faire la sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une enquête, mais d’un air de regret, sans paraître s’inquiéter du dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde. Pourtant, on lui affirmait d’autre part que ces messieurs, durant leur séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile, enfoncés dans des affaires dont personne autour d’eux ne soufflait mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque ces terribles hommes lâchaient tout. | In the face of these repeated blows, hope was again born in Étienne; he came to believe that a third month of resistance would crush the monster—the weary, sated beast, crouching down there like an idol in his unknown tabernacle. He knew that after the Montsou troubles there had been great excitement in the Paris journals, quite a violent controversy between the official newspapers and the opposition newspapers, terrible narratives, which were especially directed against the International, of which the empire was becoming afraid after having first encouraged it; and the directors not daring to turn a deaf ear any longer, two of them had condescended to come and hold an inquiry, but with an air of regret, not appearing to care about the upshot; so disinterested, that in three days they went away again, declaring that everything was going on as well as possible. He was told, however, from other quarters that during their stay these gentlemen sat permanently, displaying feverish activity, and absorbed in transactions of which no one about them uttered a word. And he charged them with affecting confidence they did not feel, and came to look upon their departure as a nervous flight, feeling now certain of triumph since these terrible men were letting everything go. |
| Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau. La Compagnie avait les reins trop forts pour qu’on les lui cassât si aisément: elle pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers qu’elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-là, ayant poussé jusqu’à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant lui conta qu’on parlait de céder Vandame à Montsou. C’était, disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches, le père malade d’impuissance, vieilli par le souci de l’argent, les filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs chemises. On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette maison de bourgeois, où l’on se cachait pour boire de l’eau. Le travail n’avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un commencement d’inondation s’était produit, qui nécessitait de grandes dépenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d’un emprunt de cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d’ailleurs, l’avait achevé: s’ils refusaient, c’était par affection, afin de lui éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de vendre. Il disait toujours non, violemment. | But on the following night Étienne despaired again. The Company’s back was too robust to be so easily broken; they might lose millions, but later on they would get them back again by gnawing at their men’s bread. On that night, having pushed as far as Jean-Bart, he guessed the truth when an overseer told him that there was talk of yielding Vandame to Montsou. At Deneulin’s house, it was said, the wretchedness was pitiful, the wretchedness of the rich; the father ill in his powerlessness, aged by his anxiety over money, the daughters struggling in the midst of tradesmen, trying to save their shifts. There was less suffering in the famished settlements than in this middle-class house where they shut themselves up to drink water. Work had not been resumed at Jean-Bart, and it had been necessary to replace the pump at Gaston-Marie; while, in spite of all haste, an inundation had already begun which made great expenses necessary. Deneulin had at last risked his request for a loan of one hundred thousand francs from the Grégoires, and the refusal, though he had expected it, completed his dejection: if they refused, it was for his sake, in order to save him from an impossible struggle; and they advised him to sell. He, as usual, violently refused. |
| Cela l’enrageait de payer les frais de la grève, il espérait d’abord en mourir, le sang à la tête, le cou étranglé d’apoplexie. Puis, que faire? il avait écouté les offres. On le chicanait, on dépréciait cette proie superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d’avances paralysait seul l’exploitation. Bien heureux encore s’il en tirait de quoi désintéresser ses créanciers. Il s’était, pendant deux jours, débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de sa voix retentissante. Et l’affaire en restait là, ils étaient retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle. Étienne flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la bataille, qu’ils s’engraissaient de la défaite en mangeant les cadavres des petits, tombés à leur côté. | It enraged him to have to pay the expenses of the strike; he hoped at first to die of it, with the blood at his head, strangled by apoplexy. Then what was to be done? He had listened to the directors’ offers. They wrangled with him, they depreciated this superb prey, this repaired pit, equipped anew, where the lack of capital alone paralysed the output. He would be lucky if he got enough out of it to satisfy his creditors. For two days he had struggled against the directors at Montsou, furious at the quiet way with which they took advantage of his embarrassment and shouting his refusals at them in his loud voice. And there the affair remained, and they had returned to Paris to await patiently his last groans. Étienne smelled out this compensation for the disasters, and was again seized by discouragement before the invincible power of the great capitalists, so strong in battle that they fattened in defeat by eating the corpses of the small capitalists who fell at their side. |
| Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle. Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux filtraient de tous les joints; et l’on avait dû mettre une équipe de charpentiers à la réparation, en grande hâte. ***446*** | The next day, fortunately, Jeanlin brought him a piece of good news. At the Voreux the tubbing of the shaft was threatening to break, and the water was filtering in from all the joints; in great haste a gang of carpenters had been set on to repair it. |
| Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l’éternelle silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de la plaine. On ne pouvait l’éviter, elle dominait, elle était, en l’air, comme le drapeau du régiment. Vers trois heures du matin, le ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu’il y avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté l’extraction pendant trois mois. Longtemps, il rôda écoutant les maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui réjouissait le coeur, cette plaie qu’il fallait panser. | Up to now Étienne had avoided the Voreux, warned by the everlasting black silhouette of the sentinel stationed on the pit-bank above the plain. He could not be avoided, he dominated in the air, like the flag of the regiment. Towards three o’clock in the morning the sky became overcast, and he went to the pit, where some mates explained to him the bad condition of the tubbing; they even thought that it would have to be done entirely over again, which would stop the output of coal for three months. For a long time he prowled round, listening to the carpenters’ mallets hammering in the shaft. That wound which had to be dressed rejoiced his heart. |
| Au petit jour, lorsqu’il rentra, il retrouva la sentinelle sur le terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu’on armait contre le peuple. Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si l’armée s’était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que l’ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son origine. C’était le péril suprême, la grande épouvante, dont les dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayés, exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie inique. Déjà, l’on disait que des régiments entiers se trouvaient infectés de socialisme. Était-ce vrai? la justice allait-elle venir, grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en bloc et donnait enfin la mine aux mineurs. | As he went back in the early daylight, he saw the sentinel still on the pit-bank. This time he would certainly be seen. As he walked he thought about those soldiers who were taken from the people, to be armed against the people. How easy the triumph of the revolution would be if the army were suddenly to declare for it! It would be enough if the workman and the peasant in the barracks were to remember their origin. That was the supreme peril, the great terror, which made the teeth of the middle class chatter when they thought of a possible defection of the troops. In two hours they would be swept away and exterminated with all the delights and abominations of their iniquitous life. It was already said that whole regiments were tainted with Socialism. Was it true? When justice came, would it be thanks to the cartridges distributed by the middle class? And snatching at another hope, the young man dreamed that the regiment, with its posts, now guarding the pits, would come over to the side of the strikers, shoot down the Company to a man, and at last give the mine to the miners. |
| Il s’aperçut alors qu’il montait sur le terri, la tête bourdonnante de ces réflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il saurait la couleur de ses idées. D’un air indifférent, il continuait de s’approcher, comme s’il eût glané les vieux bois, restés dans les déblais. La sentinelle demeurait immobile. | He then noticed that he was ascending the pit-bank, his head filled with these reflections. Why should he not talk with this soldier? He would get to know what his ideas were. With an air of indifference, he continued to come nearer, as though he were gleaning old wood among the rubbish. The sentinel remained motionless. |
| —Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne. Je crois que nous allons avoir de la neige. | “Eh! mate! damned weather,” said Étienne, at last. “I think we shall have snow.” |
| C’était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle, criblée de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l’embarras d’une recrue. | He was a small soldier, very fair, with a pale, gentle face covered with red freckles. He wore his military great-coat with the awkwardness of a recruit. |
| —Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il. | “Yes, perhaps we shall, I think,” he murmured. |
| Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la plaine. | And with his blue eyes he gazed at the livid sky, the smoky dawn, with soot weighing like lead afar over the plain. |
| —Qu’ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua Étienne. Si l’on ne dirait pas que l’on attend les Cosaques!… Avec ça, il souffle toujours un vent, ici! | “What idiots they are to put you here to freeze!” Étienne went on. “One would think the Cossacks were coming! And then there’s always wind here.” |
| Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s’abritait, par les nuits d’ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet du terri, le soldat n’en bougeait pas, les mains si raides de froid, qu’il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts. Le métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l’engourdir, il répondait aux questions par des mots bégayés d’enfant qui sommeille. | The little soldier shivered without complaining. There was certainly a little cabin of dry stones there, where old Bonnemort used to take shelter when it blew a hurricane, but the order being not to leave the summit of the pit-bank, the soldier did not stir from it, his hands so stiffened by cold that he could no longer feel his weapon. He belonged to the guard of sixty men who were protecting the Voreux, and as this cruel sentry-duty frequently came round, he had before nearly stayed there for good with his dead feet. His work demanded it; a passive obedience finished the benumbing process, and he replied to these questions with the stammered words of a sleepy child. |
| Vainement, pendant un quart d’heure, Étienne tâcha de le faire parler sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l’air de comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était républicain; quant à lui, il n’avait pas d’idée, ça lui était égal. Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n’être pas puni. L’ouvrier l’écoutait, saisi de la haine du peuple contre l’armée, contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un pantalon rouge au derrière. | Étienne in vain endeavoured during a quarter of an hour to make him talk about politics. He replied “yes” or “no” without seeming to understand. Some of his comrades said that the captain was a republican; as to him, he had no idea—it was all the same to him. If he was ordered to fire, he would fire, so as not to be punished. The workman listened, seized with the popular hatred against the army—against these brothers whose hearts were changed by sticking a pair of red pantaloons on to their buttocks. |
| —Alors, vous vous nommez? | “Then what’s your name?” |
| —Jules. | “Jules.” |
| —Et d’où êtes-vous? | “And where do you come from?” |
| —De Plogof, là-bas. | “From Plogof, over there.” |
| Au hasard, il avait allongé le bras. C’était en Bretagne, il n’en savait pas davantage. Sa petite figure pâle s’animait, il se mit à rire, réchauffé. | He stretched out his arm at random. It was in Brittany, he knew no more. His small pale face grew animated. He began to laugh, and felt warmer. |
| —J’ai ma mère et ma soeur. Elles m’attendent bien sûr. Ah! ce ne sera pas pour demain… Quand je suis parti, elles m’ont accompagné jusqu’à Pont-l’Abbé. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a failli se casser les jambes en bas de la descente d’Audierne. Le cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge… Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! comme c’est loin, chez nous! | “I have a mother and a sister. They are waiting for me, sure enough. Ah! it won’t be for to-morrow. When I left, they came with me as far as Pont-l’Abbé. We had to take the horse to Lepalmec: it nearly broke its legs at the bottom of the Audierne Hill. Cousin Charles was waiting for us with sausages, but the women were crying too much, and it stuck in our throats. Good Lord! what a long way off our home is!” |
| Ses yeux se mouillaient, sans qu’il cessât de rire. La lande déserte de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des bruyères. | His eyes grew moist, though he was still laughing. The desert moorland of Plogof, that wild storm-beaten point of the Raz, appeared to him beneath a dazzling sun in the rosy season of heather. |
| —Dites donc, demanda-t-il, si je n’ai pas de punitions, est-ce que vous croyez qu’on me donnera une permission d’un mois, dans deux ans? | “Do you think,” he asked, “if I’m not punished, that they’ll give me a month’s leave in two years?” |
| Alors, Étienne parla de la Provence, qu’il avait quittée tout petit. Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le ciel terreux. Et il finit par être pris d’inquiétude, en apercevant Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l’air stupéfait de le voir là-haut. D’un geste, l’enfant le hélait. A quoi bon ce rêve de fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années encore, sa tentative inutile le désolait, comme s’il avait compté réussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait relever la sentinelle; et il s’en alla, il rentra en courant se terrer à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette sale rosse de troupier d’avoir appelé le poste pour tirer sur eux. | Then Étienne talked about Provence, which he had left when he was quite small. The daylight was growing, and flakes of snow began to fly in the earthy sky. And at last he felt anxious on noticing Jeanlin, who was prowling about in the midst of the bushes, stupefied to see him up there. The child was beckoning to him. What was the good of this dream of fraternizing with the soldiers? It would take years and years, and his useless attempt cast him down as though he had expected to succeed. But suddenly he understood Jeanlin’s gesture. The sentinel was about to be relieved, and he went away, running off to bury himself at Réquillart, his heart crushed once more by the certainty of defeat; while the little scamp who ran beside him was accusing that dirty beast of a trooper of having called out the guard to fire at them. |
| Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus dans la neige qui tombait. Le sergent s’approchait avec ses hommes, les cris réglementaires furent échangés. | On the summit of the pit-bank Jules stood motionless, with eyes vacantly gazing at the falling snow. The sergeant was approaching with his men, and the regulation cries were exchanged. |
| —Qui vive?… Avancez au mot de ralliement! | “Qui vive?—Advance and give the password!” |
| Et l’on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays conquis. Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les corons, les charbonniers se taisaient et s’enrageaient, sous la botte militaire. | And they heard the heavy steps begin again, ringing as though on a conquered country. In spite of the growing daylight, nothing stirred in the settlements; the colliers remained in silent rage beneath the military boot. |
| II | II |
| Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une gelée intense glaçait l’immense nappe; et ce pays noir, aux routes d’encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille, était tout blanc, d’une blancheur unique, à l’infini. Sous la neige, le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les pierres des chemins, ne fondaient pas l’épaisse couche des tuiles. Ce n’était plus qu’une carrière de dalles blanches, dans la plaine blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul. Le long des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le gâchis boueux de leur piétinement. | Snow had been falling for two days; since the morning it had ceased, and an intense frost had frozen the immense sheet. This black country, with its inky roads and walls and trees powdered with coal dust, was now white, a single whiteness stretching out without end. The Deux-Cent-Quarante settlement lay beneath the snow as though it had disappeared. No smoke came out of the chimneys; the houses, without fire and as cold as the stones in the street, did not melt the thick layer on the tiles. It was nothing more than a quarry of white slabs in the white plain, a vision of a dead village wound in its shroud. Along the roads the passing patrols alone made a muddy mess with their stamping. |
| Chez les Maheu, la dernière pelletée d’escarbilles était brûlée depuis la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un brin d’herbe. Alzire, pour s’être entêtée, ses pauvres mains fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait dû l’envelopper dans un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une chaise, avec l’illusion qu’il faisait meilleur là, près du fourneau refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait dormir. Ni Lénore ni Henri n’étaient rentrés, battant les routes en compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la pièce nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le mur, de l’air stupide d’une bête qui ne voit plus sa cage. Le pétrole aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si blanc, qu’il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée. | Among the Maheus the last shovelful of cinders had been burnt the evening before, and it was no use any longer to think of gleaning on the pit-bank in this terrible weather, when the sparrows themselves could not find a blade of grass. Alzire, from the obstinacy with which her poor hands had dug in the snow, was dying. Maheude had to wrap her up in the fragment of a coverlet while waiting for Dr. Vanderhaghen, for whom she had twice gone out without being able to find him. The servant had, however, promised that he would come to the settlement before night, and the mother was standing at the window watching, while the little invalid, who had wished to be downstairs, was shivering on a chair, having the illusion that it was better there near the cold grate. Old Bonnemort opposite, his legs bad once more, seemed to be sleeping; neither Lénore nor Henri had come back from scouring the roads, in company with Jeanlin, to ask for sous. Maheu alone was walking heavily up and down the bare room, stumbling against the wall at every turn, with the stupid air of an animal which can no longer see its cage. The petroleum also was finished; but the reflection of the snow from outside was so bright that it vaguely lit up the room, in spite of the deepening night. |
| Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de vent, hors d’elle, criant dès le seuil à la Maheude: | There was a noise of sabots, and the Levaque woman pushed open the door like a gale of wind, beside herself, shouting furiously from the threshold at Maheude: |
| —Alors, c’est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner vingt sous, quand il couchait avec moi! | “Then it’s you who have said that I forced my lodger to give me twenty sous when he sleeps with me?” |
| L’autre haussa les épaules. | The other shrugged her shoulders. |
| —Tu m’embêtes, je n’ai rien dit… D’abord, qui t’a dit ça? | “Don’t bother me. I said nothing; and who told you so?” |
| —On m’a dit que tu l’as dit, tu n’as pas besoin de savoir… Même tu as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta cloison, et que la crasse s’amassait chez nous parce que j’étais toujours sur le dos… Dis encore que tu ne l’as pas dit, hein! | “They tell me you said so; it doesn’t concern you who it was. You even said you could hear us at our dirty tricks behind the wall, and that the filth gets into our house because I’m always on my back. Just tell me you didn’t say so, eh?” |
| Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel bavardage des femmes. Entre les ménages surtout qui logeaient porte à porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes. Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les autres. Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par une tuerie entre les deux hommes. | Every day quarrels broke out as a result of the constant gossiping of the women. Especially between those households which lived door to door, squabbles and reconciliations took place every day. But never before had such bitterness thrown them one against the other. Since the strike hunger exasperated their rancour, so that they felt the need of blows; an altercation between two gossiping women finished by a murderous onset between their two men. |
| Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup. | Just then Levaque arrived in his turn, dragging Bouteloup. |
| —Voici le camarade, qu’il dise un peu s’il a donné vingt sous à ma femme, pour coucher avec. | “Here’s our mate; let him just say if he has given twenty sous to my wife to sleep with her.” |
| Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe, protestait, bégayait. | The lodger, hiding his timid gentleness in his great beard, protested and stammered: |
| —Oh! ça, non, jamais rien, jamais! | “Oh, that? No! Never anything! never!” |
| Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu. | At once Levaque became threatening, and thrust his fist beneath Maheu’s nose. |
| —Tu sais, ça ne me va pas. Quand on a une femme comme ça, on lui casse les reins… C’est donc que tu crois ce qu’elle a dit? | “You know that won’t do for me. If a man’s got a wife like that, he ought to knock her ribs in. If not, then you believe what she says.” |
| —Mais, nom de Dieu! s’écria Maheu, furieux d’être tiré de son accablement, qu’est-ce que c’est encore que tous ces potins? Est-ce qu’on n’a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!… Et, d’abord, qui a dit que ma femme l’avait dit? | “By God!” exclaimed Maheu, furious at being dragged out of his dejection, “what is all this clatter again? Haven’t we got enough to do with our misery? Just leave me alone, damn you! or I’ll let you know it! And first, who says that my wife said so?” |
| —Qui l’a dit?… C’est la Pierronne qui l’a dit. | “Who says so? Pierronne said so.” |
| La Maheude éclata d’un rire aigu; et, revenant vers la Levaque: | Maheude broke into a sharp laugh, and turning towards the Levaque woman: |
| —Ah! c’est la Pierronne… Eh bien! je puis te dire ce qu’elle m’a dit, à moi. Oui! elle m’a dit que tu couchais avec tes deux hommes, l’un dessous et l’autre dessus! | “An! Pierronne, is it? Well! I can tell you what she told me. Yes, she told me that you sleep with both your men—the one underneath and the other on top!” |
| Dès lors, il ne fut plus possible de s’entendre. Tous se fâchaient, les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en avait dit bien d’autres sur leur compte, et qu’ils avaient vendu Catherine, et qu’ils s’étaient pourris ensemble, jusqu’aux petits, avec une saleté prise par Étienne au Volcan. | After that it was no longer possible to come to an understanding. They all grew angry, and the Levaques, as a reply to the Maheus, asserted that Pierronne had said a good many other things on their account; that they had sold Catherine, that they were all rotten together, even to the little ones, with a dirty disease caught by Étienne at the Volcan. |
| —Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu. C’est bon! j’y vais, moi, et si elle dit qu’elle l’a dit, je lui colle ma main sur la gueule. | “She said that! She said that!” yelled Maheu. “Good! I’ll go to her, I will, and if she says that she said that, she shall feel my hand on her chops!” |
| Il s’était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner, tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait furtivement. Allumée par l’explication, la Maheude sortait aussi, lorsqu’une plainte d’Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se planter devant la fenêtre, les yeux perdus. Et ce médecin qui n’arrivait pas! | He was carried out of himself, and the Levaques followed him to see what would happen, while Bouteloup, having a horror of disputes, furtively returned home. Excited by the altercation, Maheude was also going out, when a complaint from Alzire held her back. She crossed the ends of the coverlet over the little one’s quivering body, and placed herself before the window, looking out vaguely. And that doctor, who still delayed! |
| A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrèrent Lydie, qui piétinait dans la neige. La maison était close, un filet de lumière passait par la fente d’un volet; et l’enfant répondit d’abord avec gêne aux questions: non, son papa n’y était pas, il était allé au lavoir rejoindre la mère Brûlé, pour rapporter le paquet de linge. Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait. Enfin, elle lâcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman l’avait flanquée à la porte, parce que M. Dansaert était là, et qu’elle les empêchait de causer. Celui-ci, depuis le matin, se promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tâchant de racoler des ouvriers, pesant sur les faibles, annonçant partout que, si l’on ne descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie était décidée à embaucher des Borains. Et, comme la nuit tombait, il avait renvoyé les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il était resté chez elle à boire un verre de genièvre, devant le bon feu. | At the Pierrons’ door Maheu and the Levaques met Lydie, who was stamping in the snow. The house was closed, and a thread of light came though a crack in a shutter. The child replied at first to their questions with constraint: no, her father was not there, he had gone to the washhouse to join Mother Brulé and bring back the bundle of linen. Then she was confused, and would not say what her mother was doing. At last she let out everything with a sly, spiteful laugh: her mother had pushed her out of the door because M. Dansaert was there, and she prevented them from talking. Since the morning he had been going about the settlement with two policemen, trying to pick up workmen, imposing on the weak, and announcing everywhere that if the descent did not take place on Monday at the Voreux, the Company had decided to hire men from the Borinage. And as the night came on he sent away the policemen, finding Pierronne alone; then he had remained with her to drink a glass of gin before a good fire. |
| —Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de paillardise. On s’expliquera tout à l’heure… Va-t’en, toi, petite garce! | “Hush! hold your tongue! We must see them,” said Levaque, with a lewd laugh. “We’ll explain everything directly. Get off with you, youngster.” |
| Lydie recula de quelques pas, pendant qu’il mettait un oeil à la fente du volet. Il étouffa de petits cris, son échine se renflait, dans un frémissement. A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme prise de coliques, que ça la dégoûtait. Maheu, qui l’avait poussée, voulant voir aussi, déclara qu’on en avait pour son argent. Et ils recommencèrent, à la file, chacun son coup d’oeil, ainsi qu’à la comédie. La salle, reluisante de propreté, s’égayait du grand feu; il y avait des gâteaux sur la table, avec une bouteille et des verres; enfin, une vraie noce. Si bien que ce qu’ils voyaient là-dedans finissait par exaspérer les deux hommes, qui, en d’autres circonstances, en auraient rigolé six mois. Qu’elle se fît bourrer jusqu’à la gorge, les jupes en l’air, c’était drôle. Mais, nom de Dieu! est-ce que ce n’était pas cochon, de se payer ça devant un si grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les camarades n’avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de houille? | Lydie drew back a few steps while he put his eye to a crack in the shutter. He stifled a low cry and his back bent with a quiver. In her turn his wife looked through, but she said, as though taken by the colic, that it was disgusting. Maheu, who had pushed her, wishing also to see, then declared that he had had enough for his money. And they began again, in a row, each taking his glance as at a peep-show. The parlour, glittering with cleanliness, was enlivened by a large fire; there were cakes on the table with a bottle and glasses, in fact quite a feast. What they saw going on in there at last exasperated the two men, who under other circumstances would have laughed over it for six months. That she should let herself be stuffed up to the neck, with her skirts in the air, was funny. But, good God! was it not disgusting to do that in front of a great fire, and to get up one’s strength with biscuits, when the mates had neither a slice of bread nor a fragment of coal? |
| —V’là papa! cria Lydie en se sauvant. | “Here’s father!” cried Lydie, running away. |
| Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une épaule. Tout de suite, Maheu l’interpella. | Pierron was quietly coming back from the washhouse with the bundle of linen on his shoulder. Maheu immediately addressed him: |
| —Dis donc, on m’a dit que ta femme avait dit que j’avais vendu Catherine et que nous nous étions tous pourris à la maison… Et, chez toi, qu’est-ce qu’il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en train de lui user la peau? | “Here! they tell me that your wife says that I sold Catherine, and that we are all rotten at home. And what do they pay you in your house, your wife and the gentleman who is this minute wearing out her skin?” |
| Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point d’entrebâiller la porte, pour se rendre compte. On l’aperçut toute rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontée, accrochée à la ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait éperdument. Le maître-porion se sauva, disparut, tremblant qu’une pareille histoire n’arrivât aux oreilles du directeur. Alors, ce fut un scandale affreux, des rires, des huées, des injures. | The astonished Pierron could not understand, and Pierronne, seized with fear on hearing the tumult of voices, lost her head and set the door ajar to see what was the matter. They could see her, looking very red, with her dress open and her skirt tucked up at her waist; while Dansaert, in the background, was wildly buttoning himself up. The head captain rushed away and disappeared trembling with fear that this story would reach the manager’s ears. Then there would be an awful scandal, laughter, and hooting and abuse. |
| —Toi qui dis toujours des autres qu’elles sont sales, criait la Levaque à la Pierronne, ce n’est pas étonnant que tu sois propre, si tu te fais récurer par les chefs! | “You, who are always saying that other people are dirty!” shouted the Levaque woman to Pierronne; “it’s not surprising that you’re clean when you get the bosses to scour you.” |
| —Ah! ça lui va, de parler! reprenait Levaque. En voilà une salope qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l’un dessous et l’autre dessus!… Oui, oui, on m’a dit que tu l’as dit. | “Ah! it’s fine for her to talk!” said Levaque again. “Here’s a trollop who says that my wife sleeps with me and the lodger, one below and the other above! Yes! yes! that’s what they tell me you say.” |
| Mais la Pierronne, calmée, tenait tête aux gros mots, très méprisante, dans sa certitude d’être la plus belle et la plus riche. | But Pierronne, grown calm, held her own against this abuse, very contemptuous in the assurance that she was the best looking and the richest. |
| —J’ai dit ce que j’ai dit, fichez-moi la paix, hein!… Est-ce que ça vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce que nous mettons de l’argent à la caisse d’épargne! Allez, allez, vous aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert était chez nous. | “I’ve said what I’ve said; just leave me alone, will you! What have my affairs got to do with you, a pack of jealous creatures who want to get over us because we are able to save up money! Get along! get along! You can say what you like; my husband knows well enough why Monsieur Dansaert was here.” |
| En effet, Pierron s’emportait, défendait sa femme. La querelle tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie, on l’accusa de s’enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les chefs lui payaient ses traîtrises. Lui, répliquait, prétendait que Maheu lui avait glissé des menaces sous sa porte, un papier où se trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus. Et cela se termina forcément par un massacre entre les hommes, comme toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus doux. Maheu et Levaque s’étaient rués sur Pierron à coups de poing, il fallut les séparer. | Pierron, in fact, was furiously defending his wife. The quarrel turned. They accused him of having sold himself, of being a spy, the Company’s dog; they charged him with shutting himself up, to gorge himself with the good things with which the bosses paid him for his treachery. In defence, he pretended that Maheu had slipped beneath his door a threatening paper with two cross-bones and a dagger above. And this necessarily ended in a struggle between the men, as the quarrels of the women always did now that famine was enraging the mildest. Maheu and Levaque rushed on Pierron with their fists, and had to be pulled off. |
| Le sang coulait à flots du nez de son gendre, lorsque la Brûlé, à son tour, arriva du lavoir. Mise au courant, elle se contenta de dire: | Blood was flowing from her son-in-law’s nose, when Mother Brulé, in her turn, arrived from the washhouse. When informed of what had been going on, she merely said: |
| —Ce cochon-là me déshonore. | “The damned beast dishonours me!” |
| La rue redevint déserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de la neige; et le coron, retombé à son immobilité de mort, crevait de faim sous le froid intense. | The road was becoming deserted, not a shadow spotted the naked whiteness of the snow, and the settlement, falling back into its death-like immobility, went on starving beneath the intense cold. |
| —Et le médecin? demanda Maheu, en refermant la porte. | “And the doctor?” asked Maheu, as he shut the door. |
| —Pas venu, répondit la Maheude, toujours debout devant la fenêtre. | “Not come,” replied Maheude, still standing before the window. |
| —Les petits sont rentrés? | “Are the little ones back?” |
| —Non, pas rentrés. | “No, not back.” |
| Maheu reprit sa marche lourde, d’un mur à l’autre, de son air de boeuf assommé. Raidi sur sa chaise, le père Bonnemort n’avait pas même levé la tête. Alzire non plus ne disait rien, tâchait de ne pas trembler, pour leur éviter de la peine; mais, malgré son courage à souffrir, elle tremblait si fort par moments, qu’on entendait contre la couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pâle reflet des jardins tout blancs, qui éclairait la pièce d’une lueur de lune. | Maheu again began his heavy walk from one wall to the other, looking like a stricken ox. Father Bonnemort, seated stiffly on his chair, had not even lifted his head. Alzire also had said nothing, and was trying not to shiver, so as to avoid giving them pain; but in spite of her courage in suffering, she sometimes trembled so much that one could hear against the coverlet the quivering of the little invalid girl’s lean body, while with her large open eyes she stared at the ceiling, from which the pale reflection of the white gardens lit up the room like moonshine. |
| C’était, maintenant, l’agonie dernière, la maison vidée, tombée au dénuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez la brocanteuse; puis, les draps étaient partis, le linge, tout ce qui pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du grand-père. Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d’avoir emporté un jour, dans sa jupe, la boîte de carton rose, l’ancien cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s’en débarrasser sous une porte. Ils étaient nus, ils n’avaient plus à vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n’en aurait donné un liard. Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de chercher, ils savaient qu’il n’y avait rien, que c’était la fin de tout, qu’ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d’en mourir, ils ne se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les révoltait, d’avoir fichu une maladie à la petite, avant de l’étrangler. | The emptied house was now in its last agony, having reached a final stage of nakedness. The mattress ticks had followed the wool to the dealers; then the sheets had gone, the linen, everything that could be sold. One evening they had sold a handkerchief of the grandfather’s for two sous. Tears fell over each object of the poor household which had to go, and the mother was still lamenting that one day she had carried away in her skirt the pink cardboard box, her man’s old present, as one would carry away a child to get rid of it on some doorstep. They were bare; they had only their skins left to sell, so worn-out and injured that no one would have given a farthing for them. They no longer even took the trouble to search, they knew that there was nothing left, that they had come to the end of everything, that they must not hope even for a candle, or a fragment of coal, or a potato, and they were waiting to die, only grieved about the children, and revolted by the useless cruelty that gave the little one a disease before starving it. |
| —Enfin, le voilà! dit la Maheude. | “At last! here he is!” said Maheude. |
| Une forme noire passait devant la fenêtre. La porte s’ouvrit. Mais ce n’était point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau curé, l’abbé Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette maison morte, sans lumière, sans feu, sans pain. Déjà, il sortait de trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant des hommes de bonne volonté, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes; et, tout de suite, il s’expliqua, de sa voix fiévreuse de sectaire. | A black figure passed before the window. The door opened. But it was not Dr. Vanderhaghen; they recognized the new curé, Abbé Ranvier, who did not seem surprised at coming on this dead house, without light, without fire, without bread. He had already been to three neighbouring houses, going from family to family, seeking willing listeners, like Dansaert with his two policemen; and at once he exclaimed, in his feverish fanatic’s voice: |
| —Pourquoi n’êtes-vous pas venus à la messe dimanche, mes enfants? Vous avez tort, l’Église seule peut vous sauver… Voyons, promettez-moi de venir dimanche prochain. | “Why were you not at mass on Sunday, my children? You are wrong, the Church alone can save you. Now promise me to come next Sunday.” |
| Maheu, après l’avoir regardé, s’était remis en marche, pesamment, sans une parole. Ce fut la Maheude qui répondit. | Maheu, after staring at him, went on pacing heavily, without a word. It was Maheude who replied: |
| —A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon Dieu ne se moque pas de nous?… Tenez! qu’est-ce que lui a fait ma petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n’avions pas assez de misère, n’est-ce pas? il fallait qu’il me la rendît malade, lorsque je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude. | “To mass, sir? What for? Isn’t the good God making fun of us? Look here! what has my little girl there done to Him, to be shaking with fever? Hadn’t we enough misery, that He had to make her ill too, just when I can’t even give her a cup of warm gruel?” |
| Alors, debout, le prêtre parla longuement. Il exploitait la grève, cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec l’ardeur d’un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de sa religion. Il disait que l’Église était avec les pauvres, qu’elle ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur les iniquités des riches. Et ce jour luirait bientôt, car les riches avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans Dieu, dans leur vol impie du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient le juste partage des biens de la terre, ils devaient s’en remettre tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les petits et les humbles s’étaient groupés autour des apôtres. Quelle force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu’il commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine, on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel. | Then the priest stood and talked at length. He spoke of the strike, this terrible wretchedness, this exasperated rancour of famine, with the ardour of a missionary who is preaching to savages for the glory of religion. He said that the Church was with the poor, that she would one day cause justice to triumph by calling down the anger of God on the iniquities of the rich. And that day would come soon, for the rich had taken the place of God, and were governing without God, in their impious theft of power. But if the workers desired the fair division of the goods of the earth, they ought at once to put themselves in the hands of the priests, just as on the death of Jesus the poor and the humble grouped themselves around the apostles. What strength the pope would have, what an army the clergy would have under them, when they were able to command the numberless crowd of workers! In one week they would purge the world of the wicked, they would chase away the unworthy masters. Then, indeed, there would be a real kingdom of God, every one recompensed according to his merits, and the law of labour as the foundation for universal happiness. |
| La Maheude, qui l’écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de l’automne, lorsqu’il leur annonçait la fin de leurs maux. Seulement, elle s’était toujours méfiée des soutanes. | Maheude, who was listening to him, seemed to hear Étienne, in those autumn evenings when he announced to them the end of their evils. Only she had always distrusted the cloth. |
| —C’est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé, dit-elle. Mais c’est donc que vous ne vous accordez plus avec les bourgeois… Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain. | “That’s very well, what you say there, sir,” she replied, “but that’s because you no longer agree with the bourgeois. All our other curés dined at the manager’s, and threatened us with the devil as soon as we asked for bread.” |
| Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l’Église et le peuple. Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé de domination, pactisant avec la bourgeoisie libérale, dans l’imbécillité de son aveuglement, sans voir que c’était cette bourgeoisie qui le dépossédait de l’empire du monde. La délivrance viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le royaume du Christ, avec l’aide des misérables; et il semblait être déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande, en révolutionnaire de l’Évangile, les yeux emplis d’une telle lumière, qu’ils éclairaient la salle obscure. Cette ardente prédication l’emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne le comprenaient plus. | He began again, and spoke of the deplorable misunderstanding between the Church and the people. Now, in veiled phrases, he hit at the town curés, at the bishops, at the highly placed clergy, sated with enjoyment, gorged with domination, making pacts with the liberal middle class, in the imbecility of their blindness, not seeing that it was this middle class which had dispossessed them of the empire of the world. Deliverance would come from the country priests, who would all rise to re-establish the kingdom of Christ, with the help of the poor; and already he seemed to be at their head; he raised his bony form like the chief of a band, a revolutionary of the gospel, his eyes so filled with light that they illuminated the gloomy room. This enthusiastic sermon lifted him to mystic heights, and the poor people had long ceased to understand him. |
| —Il n’y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu, vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain. | “No need for so many words,” growled Maheu suddenly. “You’d best begin by bringing us a loaf.” |
| —Venez dimanche à la messe, s’écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout! | “Come on Sunday to mass,” cried the priest. “God will provide for everything.” |
| Et il s’en alla, il entra catéchiser les Levaque à leur tour, si haut dans son rêve du triomphe final de l’Église, ayant pour les faits un tel dédain, qu’il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable lui-même qui regardait la souffrance comme l’aiguillon du salut. | And he went off to catechize the Levaques in their turn, so carried away by his dream of the final triumph of the Church, and so contemptuous of facts, that he would thus go through the settlements without charities, with empty hands amid this army dying of hunger, being a poor devil himself who looked upon suffering as the spur to salvation. |
| Maheu marchait toujours, on n’entendait que cet ébranlement régulier, dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangée de rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide. Puis, la cadence des pas recommença. Alzire, assoupie par la fièvre, s’était mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu’il faisait chaud et qu’elle jouait au soleil. | Maheu continued his pacing, and nothing was heard but his regular tramp which made the floor tremble. There was the sound of a rust-eaten pulley; old Bonnemort was spitting into the cold grate. Then the rhythm of the feet began again. Alzire, weakened by fever, was rambling in a low voice, laughing, thinking that it was warm and that she was playing in the sun. |
| —Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les joues, la voilà qui brûle à présent… Je n’attends plus ce cochon, les brigands lui auront défendu de venir. | “Good gracious!” muttered Maheude, after having touched her cheeks, “how she burns! I don’t expect that damned beast now, the brigands must have stopped him from coming.” |
| Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une exclamation de joie, en voyant la porte s’ouvrir de nouveau. Mais ses bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre. | She meant the doctor and the Company. She uttered a joyous exclamation, however, when the door once more opened. But her arms fell back and she remained standing still with gloomy face. |
| —Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu’il eut soigneusement refermé la porte. | “Good evening,” whispered Étienne, when he had carefully closed the door. |
| Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire. Les Maheu, dès le second jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret, personne dans le coron ne savait au juste ce qu’était devenu le jeune homme. Cela l’entourait d’une légende. On continuait à croire en lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une armée, avec des caisses pleines d’or; et c’était toujours l’attente religieuse d’un miracle, l’idéal réalisé, l’entrée brusque dans la cité de justice qu’il leur avait promise. Les uns disaient l’avoir vu au fond d’une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route de Marchiennes; d’autres affirmaient qu’il était encore pour deux jours en Angleterre. A la longue, cependant, la méfiance commençait, des farceurs l’accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort. C’était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à peu, devait grossir. | He often came thus at night-time. The Maheus learnt his retreat after the second day. But they kept the secret and no one in the settlement knew exactly what had become of the young man. A legend had grown up around him. People still believed in him and mysterious rumours circulated: he would reappear with an army and chests full of gold; and there was always the religious expectation of a miracle, the realized ideal, a sudden entry into that city of justice which he had promised them. Some said they had seen him lying back in a carriage, with three other gentlemen, on the Marchiennes road; others affirmed that he was in England for a few days. At length, however, suspicions began to arise and jokers accused him of hiding in a cellar, where Mouquette kept him warm; for this relationship, when known, had done him harm. There was a growing disaffection in the midst of his popularity, a gradual increase of the despairing among the faithful, and their number was certain, little by little, to grow. |
| —Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau, toujours de pire en pire?… On m’a dit que le petit Négrel était parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes fichus, si c’est vrai! | “What brutal weather!” he added. “And you—nothing new, always from bad to worse? They tell me that little Négrel has been to Belgium to get Borains. Good God! we are done for if that is true!” |
| Un frisson l’avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et obscure, où ses yeux durent s’accoutumer pour voir les malheureux, qu’il y devinait, à un redoublement d’ombre. Il éprouvait cette répugnance, ce malaise de l’ouvrier sorti de sa classe, affiné par l’étude, travaillé par l’ambition. Quelle misère, et l’odeur, et les corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu’il cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission. | He shuddered as he entered this dark icy room, where it was some time before his eyes were able to see the unfortunate people whose presence he guessed by the deepening of the shade. He was experiencing the repugnance and discomfort of the workman who has risen above his class, refined by study and stimulated by ambition. What wretchedness! and odours! and the bodies in a heap! And a terrible pity caught him by the throat. The spectacle of this agony so overcame him that he tried to find words to advise submission. |
| Mais, violemment, Maheu s’était planté devant lui, criant: | But Maheu came violently up to him, shouting: |
| —Des Borains! ils n’oseront pas, les jean-foutre!… Qu’ils fassent donc descendre des Borains, s’ils veulent que nous démolissions les fosses! | “Borains! They won’t dare, the bloody fools! Let the Borains go down, then, if they want us to destroy the pits!” |
| D’un air de gêne, Étienne expliqua qu’on ne pourrait pas bouger, que les soldats qui gardaient les fosses protégeraient la descente des ouvriers belges. Et Maheu serrait les poings, irrité surtout, comme il disait, d’avoir ces baïonnettes dans le dos. Alors, les charbonniers n’étaient plus les maîtres chez eux? on les traitait donc en galériens, pour les forcer au travail, le fusil chargé? Il aimait son puits, ça lui faisait une grosse peine de n’y être pas descendu depuis deux mois. Aussi voyait-il rouge, à l’idée de cette injure, de ces étrangers qu’on menaçait d’y introduire. Puis, le souvenir qu’on lui avait rendu son livret lui creva le coeur. | With an air of constraint, Étienne explained that it was not possible to move, that the soldiers who guarded the pits would protect the descent of the Belgian workmen. And Maheu clenched his fists, irritated especially, as he said, by having bayonets in his back. Then the colliers were no longer masters in their own place? They were treated, then, like convicts, forced to work by a loaded musket! He loved his pit, it was a great grief to him not to have been down for two months. He was driven wild, therefore, at the idea of this insult, these strangers whom they threatened to introduce. Then the recollection that his certificate had been given back to him struck him to the heart. |
| —Je ne sais pas pourquoi je me fâche, murmura-t-il. Moi, je n’en suis plus, de leur baraque… Quand ils m’auront chassé d’ici, je pourrai bien crever sur la route. | “I don’t know why I’m angry,” he muttered. “I don’t belong to their shop any longer. When they have hunted me away from here, I may as well die on the road.” |
| —Laisse donc! dit Étienne. Si tu veux, ils te le reprendront demain, ton livret. On ne renvoie pas les bons ouvriers. | “As to that,” said Étienne, “if you like, they’ll take your certificate back to-morrow. People don’t send away good workmen.” |
| Il s’interrompit, étonné d’entendre Alzire, qui riait doucement, dans le délire de sa fièvre. Il n’avait encore distingué que l’ombre raidie du père Bonnemort, et cette gaieté d’enfant malade l’effrayait. C’était trop, cette fois, si les petits se mettaient à en mourir. La voix tremblante, il se décida. | He interrupted himself, surprised to hear Alzire, who was laughing softly in the delirium of her fever. So far he had only made out Father Bonnemort’s stiff shadow, and this gaiety of the sick child frightened him. It was indeed too much if the little ones were going to die of it. With trembling voice he made up his mind. |
| —Voyons, ça ne peut pas durer, nous sommes foutus… Il faut se rendre. | “Look here! this can’t go on, we are done for. We must give it up.” |
| La Maheude, immobile et silencieuse jusque-là, éclata tout d’un coup, lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme: | Maheude, who had been motionless and silent up to now, suddenly broke out, and treating him familiarly and swearing like a man, she shouted in his face: |
| —Qu’est-ce que tu dis? C’est toi qui dis ça, nom de Dieu! | “What’s that you say? It’s you who say that, by God!” |
| Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler. | He was about to give reasons, but she would not let him speak. |
| —Ne répète pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je te flanque ma main sur la figure… Alors, nous aurions crevé pendant deux mois, j’aurais vendu mon ménage, mes petits en seraient tombés malades, et il n’y aurait rien de fait, et l’injustice recommencerait!… Ah! vois-tu, quand je songe à ça, le sang m’étouffe. Non! non! moi, je brûlerais tout, je tuerais tout maintenant, plutôt que de me rendre. | “Don’t repeat that, by God! or, woman as I am, I’ll put my fist into your face. Then we have been dying for two months, and I have sold my household, and my little ones have fallen ill of it, and there is to be nothing done, and the injustice is to begin again! Ah! do you know! when I think of that my blood stands still. No, no, I would burn everything, I would kill everything, rather than give up.” |
| Elle désigna Maheu dans l’obscurité, d’un grand geste menaçant. | She pointed at Maheu in the darkness, with a vague, threatening gesture. |
| —Écoute ça, si mon homme retourne à la fosse, c’est moi qui l’attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de lâche! | “Listen to this! If any man goes back to the pit, he’ll find me waiting for him on the road to spit in his face and cry coward! |
| Étienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une haleine de bête aboyante; et il avait reculé, saisi, devant cet enragement qui était son oeuvre. Il la trouvait si changée, qu’il ne la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa violence, disant qu’on ne doit souhaiter la mort de personne, puis à cette heure refusant d’entendre la raison, parlant de tuer le monde. Ce n’était plus lui, c’était elle qui causait politique, qui voulait balayer d’un coup les bourgeois, qui réclamait la république et la guillotine, pour débarrasser la terre de ces voleurs de riches, engraissés du travail des meurt-de-faim. | Étienne could not see her, but he felt a heat like the breath of a barking animal. He had drawn back, astonished at this fury which was his work. She was so changed that he could no longer recognize the woman who was once so sensible, reproving his violent schemes, saying that we ought not to wish any one dead, and who was now refusing to listen to reason and talking of killing people. It was not he now, it was she, who talked politics, who dreamed of sweeping away the bourgeois at a stroke, who demanded the republic and the guillotine to free the earth of these rich robbers who fattened on the labour of starvelings. |
| —Oui, de mes dix doigts, je les écorcherais… En voilà assez, peut-être! notre tour est venu, tu le disais toi-même… Quand je pense que le père, le grand-père, le père du grand-père, tous ceux d’auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les fils de nos fils le souffriront encore, ça me rend folle, je prendrais un couteau… L’autre jour, nous n’en avons pas fait assez. Nous aurions dû foutre Montsou par terre, jusqu’à la dernière brique. Et, tu ne sais pas? je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir pas laissé le vieux étrangler la fille de la Piolaine… On laisse bien la faim étrangler mes petits, à moi! | “Yes, I could flay them with my fingers. We’ve had enough of them! Our turn is come now; you used to say so yourself. When I think of the father, the grandfather, the grandfather’s father, what all of them who went before have suffered, what we are suffering, and that our sons and our sons’ sons will suffer it over again, it makes me mad—I could take a knife. The other day we didn’t do enough at Montsou; we ought to have pulled the bloody place to the ground, down to the last brick. And do you know I’ve only one regret, that we didn’t let the old man strangle the Piolaine girl. Hunger may strangle my little ones for all they care!” |
| Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit. L’horizon fermé n’avait pas voulu s’ouvrir, l’idéal impossible tournait en poison, au fond de ce crâne fêlé par la douleur. | Her words fell like the blows of an axe in the night. The closed horizon would not open, and the impossible ideal was turning to poison in the depths of this skull which had been crushed by grief. |
| —Vous m’avez mal compris, put enfin dire Étienne, qui battait en retraite. On devrait arriver à une entente avec la Compagnie: je sais que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait à un arrangement. | “You have misunderstood,” Étienne was able to say at last, beating a retreat. “We ought to come to an understanding with the Company. I know that the pits are suffering much, so that it would probably consent to an arrangement.” |
| —Non, rien du tout! hurla-t-elle. | “No, never!” she shouted. |
| Justement, Lénore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains vides. Un monsieur leur avait bien donné deux sous; mais, comme la soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frère, les deux sous étaient tombés dans la neige; et, Jeanlin s’étant mis à les chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvés. | Just then Lénore and Henri came back with their hands empty. A gentleman had certainly given them two sous, but the girl kept kicking her little brother, and the two sous fell into the snow, and as Jeanlin had joined in the search they had not been able to find them. |
| —Où est-il, Jeanlin? | “Where is Jeanlin?” |
| —Maman, il a filé, il a dit qu’il avait des affaires. | “He’s gone away, mother; he said he had business.” |
| Étienne écoutait, le coeur fendu. Jadis, elle menaçait de les tuer, s’ils tendaient jamais la main. Aujourd’hui, elle les envoyait elle-même sur les routes, elle parlait d’y aller tous, les dix mille charbonniers de Montsou, prenant le bâton et la besace des vieux pauvres, battant le pays épouvanté. | Étienne was listening with an aching heart. Once she had threatened to kill them if they ever held out their hands to beg. Now she sent them herself on to the roads, and proposed that all of them—the ten thousand colliers of Montsou—should take stick and wallet, like beggars of old, and scour the terrified country. |
| Alors, l’angoisse grandit encore, dans la pièce noire. Les mioches rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on pas? et ils grognèrent, se traînèrent, finirent par écraser les pieds de leur soeur mourante, qui eut un gémissement. Hors d’elle, la mère les gifla, au hasard des ténèbres. Puis, comme ils criaient plus fort en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le carreau, les saisit d’une seule étreinte, eux et la petite infirme; et, longuement, ses pleurs coulèrent, dans une détente nerveuse qui la laissait molle, anéantie, bégayant à vingt reprises la même phrase, appelant la mort: «Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon Dieu, prenez-nous par pitié, pour en finir!» Le grand-père gardait son immobilité de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que le père marchait de la cheminée au buffet, sans tourner la tête. | The anguish continued to increase in the black room. The little urchins came back hungry, they wanted to eat; why could they not have something to eat? And they grumbled, flung themselves about, and at last trod on the feet of their dying sister, who groaned. The mother furiously boxed their ears in the darkness at random. Then, as they cried still louder, asking for bread, she burst into tears, and dropped on to the floor, seizing them in one embrace with the little invalid; then, for a long time, her tears fell in a nervous outbreak which left her limp and worn out, stammering over and over again the same phrase, calling for death: “O God! why do you not take us? O God! in pity take us, to have done with it!” The grandfather preserved his immobility, like an old tree twisted by the rain and wind; while the father continued walking between the fireplace and the cupboard, without turning his head. |
| Mais la porte s’ouvrit, et cette fois c’était le docteur Vanderhaghen. | But the door opened, and this time it was Doctor Vanderhaghen. |
| —Diable! dit-il, la chandelle ne vous abîmera pas la vue… Dépêchons, je suis pressé. | “The devil!” he said. “This light won’t spoil your eyes. Look sharp! I’m in a hurry.” |
| Ainsi qu’à l’ordinaire, il grondait, éreinté de besogne. Il avait heureusement des allumettes, le père dut en enflammer six, une à une, et les tenir, pour qu’il pût examiner la malade. Déballée de sa couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d’une maigreur d’oiseau agonisant dans la neige, si chétive qu’on ne voyait plus que sa bosse. Elle souriait pourtant, d’un sourire égaré de moribonde, les yeux très grands, tandis que ses pauvres mains se crispaient sur sa poitrine creuse. Et, comme la mère, suffoquée, demandait si c’était raisonnable de prendre, avant elle, la seule enfant qui l’aidât au ménage, si intelligente, si douce, le docteur se fâcha. | As usual, he scolded, knocked up by work. Fortunately, he had matches with him, and the father had to strike six, one by one, and to hold them while he examined the invalid. Unwound from her coverlet, she shivered beneath this flickering light, as lean as a bird dying in the snow, so small that one only saw her hump. But she smiled with the wandering smile of the dying, and her eyes were very large; while her poor hands contracted over her hollow breast. And as the half-choked mother asked if it was right to take away from her the only child who helped in the household, so intelligent and gentle, the doctor grew vexed. |
| —Tiens! la voilà qui passe… Elle est morte de faim, ta sacrée gamine. Et elle n’est pas la seule, j’en ai vu une autre, à côté… Vous m’appelez tous, je n’y peux rien, c’est de la viande qu’il faut pour vous guérir. | “Ah! she is going. Dead of hunger, your blessed child. And not the only one, either; I’ve just seen another one over there. You all send for me, but I can’t do anything; it’s meat that you want to cure you.” |
| Maheu, les doigts brûlés, avait lâché l’allumette; et les ténèbres retombèrent sur le petit cadavre encore chaud. Le médecin était reparti en courant. Étienne n’entendait plus dans la pièce noire que les sanglots de la Maheude, qui répétait son appel de mort, cette lamentation lugubre et sans fin: | Maheu, with burnt fingers, had dropped the match, and the darkness closed over the little corpse, which was still warm. The doctor had gone away in a hurry. Étienne heard nothing more in the black room but Maheude’s sobs, repeating her cry for death, that melancholy and endless lamentation: |
| —Mon Dieu, c’est mon tour, prenez-moi!… Mon Dieu, prenez mon homme, prenez les autres, par pitié, pour en finir! | “O God! it is my turn, take me! O God! take my man, take the others, out of pity, to have done with it!” |
| III | III |
| Ce dimanche-là, dès huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de l’Avantage, à sa place accoutumée, la tête contre le mur. Plus un charbonnier ne savait où prendre les deux sous d’une chope, jamais les débits n’avaient eu moins de clients. Aussi madame Rasseneur, immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrité; pendant que Rasseneur, debout devant la cheminée de fonte, semblait suivre, d’un air réfléchi, la fumée rousse du charbon. | On that Sunday, ever since eight o’clock, Souvarine had been sitting alone in the parlour of the Avantage, at his accustomed place, with his head against the wall. Not a single collier knew where to get two sous for a drink, and never had the bars had fewer customers. So Madame Rasseneur, motionless at the counter, preserved an irritated silence; while Rasseneur, standing before the iron fireplace, seemed to be gazing with a reflective air at the brown smoke from the coal. |
| Brusquement, dans cette paix lourde des pièces trop chauffées, trois petits coups secs, tapés contre une vitre de la fenêtre, firent tourner la tête à Souvarine. Il se leva, il avait reconnu le signal dont plusieurs fois déjà Étienne s’était servi pour l’appeler, lorsqu’il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis à une table vide. Mais, avant que le machineur eût gagné la porte, Rasseneur l’avait ouverte; et, reconnaissant l’homme qui était là, dans la clarté de la fenêtre, il lui disait: | Suddenly, in this heavy silence of an over-heated room, three light quick blows struck against one of the window-panes made Souvarine turn his head. He rose, for he recognized the signal which Étienne had already used several times before, in order to call him, when he saw him from without, smoking his cigarette at an empty table. But before the engine-man could reach the door, Rasseneur had opened it, and, recognizing the man who stood there in the light from the window, he said to him: |
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Germinal par Émile Zola
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