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Germinal by Émile Zola Bilingual book English/French page 8

Ce n’est pas une traduction mots a mots mais les livres dans les deux languages mis côte a côte. Vous pouvez le lire en Français, en anglais ou parallèlement.

This is not a word-by-word translation but the books in the two languages put side by side. You can read it in French, in English or both.

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Germinal by Émile Zola

Germinal par Émile ZolaGerminal by Émile Zola
Troisième partiePART 3
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Chapitre IICHAPTER II
—Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant à l’oreille de la Maheude, toi qui parlais d’étrangler Catherine, si elle faisait la bêtise!“Do you remember?” said the Levaque woman, bending towards Maheude’s ear; “you talked of strangling Catherine if she did anything foolish!”
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Chaval ramenait Catherine à la table de la famille, et tous deux, debout derrière le père, achevaient leur chope.Chaval brought Catherine back to the family table, and both of them standing behind the father finished their glasses.
—Bah! murmura la Maheude d’un air résigné, on dit ça… Mais ce qui me tranquillise, c’est qu’elle ne peut pas avoir d’enfant, ah! ça, j’en suis bien sûre!… Vois-tu qu’elle accouche aussi, celle-là, et que je sois forcée de la marier! Qu’est-ce que nous mangerions, alors?“Bah!” murmured Maheude, with an air of resignation, “one says things like that—. But what quiets me is that she will not have a child; I feel sure of that. You see if she is confined, and obliged to marry, what shall we do for a living then?”
Maintenant, c’était une polka que sifflait le piston; et, pendant que l’assourdissement recommençait, Maheu communiqua tout bas à sa femme une idée. Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, Étienne par exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque Zacharie allait les quitter, et l’argent qu’ils perdraient de ce côté-là, ils le regagneraient en partie de l’autre. Le visage de la Maheude s’éclairait: sans doute, bonne idée, il fallait arranger ça. Elle semblait sauvée de la faim une fois encore, sa belle humeur revint si vive, qu’elle commanda une nouvelle tournée de chopes.Now the cornet was whistling a polka, and as the deafening noise began again, Maheu, in a low voice, communicated an idea to his wife. Why should they not take a lodger? Étienne, for example, who was looking out for quarters? They would have room since Zacharie was going to leave them, and the money that they would lose in that direction would be in part regained in the other. Maheude’s face brightened; certainly it was a good idea, it must be arranged. She seemed to be saved from starvation once more, and her good humour returned so quickly that she ordered a new round of drinks.
Étienne, cependant, tâchait d’endoctriner Pierron, auquel il expliquait son projet d’une caisse de prévoyance. Il lui avait fait promettre d’adhérer, lorsqu’il eut l’imprudence de découvrir son véritable but.Étienne, meanwhile, was seeking to indoctrinate Pierron, to whom he was explaining his plan of a Provident Fund. He had made him promise to subscribe, when he was imprudent enough to reveal his real aim.
—Et, si nous nous mettons en grève, tu comprends l’utilité de cette caisse. Nous nous fichons de la Compagnie, nous trouvons là les premiers fonds pour lui résister… Hein? c’est dit, tu en es?“And if we go out on strike you can see how useful that fund will be. We can snap our fingers at the Company, we shall have there a fund to fight against them. Eh? don’t you think so?”
Pierron avait baissé les yeux, pâlissant. Il bégaya:Pierron lowered his eyes and grew pale; he stammered:
—Je réfléchirai… Quand on se conduit bien, c’est la meilleure caisse de secours.“I’ll think over it. Good conduct, that’s the best Provident Fund.”
Alors, Maheu s’empara d’Étienne et lui proposa de le prendre comme logeur, carrément, en brave homme. Le jeune homme accepta de même, très désireux d’habiter le coron, dans l’idée de vivre davantage avec les camarades. On régla l’affaire en trois mots, la Maheude déclara qu’on attendrait le mariage des enfants.Then Maheu took possession of Étienne, and squarely, like a good man, proposed to take him as a lodger. The young man accepted at once, anxious to live in the settlement with the idea of being nearer to his mates. The matter was settled in three words, Maheude declaring that they would wait for the marriage of the children.
Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque. Tous les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genièvre, une aigreur musquée de filles mal tenues. Ils étaient très ivres, l’air content d’eux-mêmes, se poussant du coude et ricanant. Lorsqu’il sut qu’on le mariait enfin, Zacharie se mit à rire si fort, qu’il en étranglait. Paisiblement, Philomène déclara qu’elle aimait mieux le voir rire que pleurer. Comme il n’y avait plus de chaise, Bouteloup s’était reculé pour céder la moitié de la sienne à Levaque. Et celui-ci, soudainement très attendri de voir qu’on était tous là, en famille, fit une fois de plus servir de la bière.Just then, Zacharie at last came back, with Mouquet and Levaque. The three brought in the odours of the Volcan, a breath of gin, a musky acidity of ill-kept girls. They were very tipsy and seemed well pleased with themselves, digging their elbows into each other and grinning. When he knew that he was at last to be married Zacharie began to laugh so loudly that he choked. Philoméne peacefully declared that she would rather see him laugh than cry. As there were no more chairs, Bouteloup had moved so as to give up half of his to Levaque. And the latter, suddenly much affected by realizing that the whole family party was there, once more had beer served out.
—Nom de Dieu! on ne s’amuse pas si souvent! gueulait-il.“By the Lord! we don’t amuse ourselves so often!” he roared.
Jusqu’à dix heures, on resta. Des femmes arrivaient toujours, pour rejoindre et emmener leurs hommes; des bandes d’enfants suivaient à la queue; et les mères ne se gênaient plus, sortaient des mamelles longues et blondes comme des sacs d’avoine, barbouillaient de lait les poupons joufflus; tandis que les petits qui marchaient déjà, gorgés de bière et à quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte. C’était une mer montante de bière, les tonnes de la veuve Désir éventrées, la bière arrondissant les panses, coulant de partout, du nez, des yeux et d’ailleurs. On gonflait si fort, dans le tas, que chacun avait une épaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous égayés, épanouis de se sentir ainsi les coudes. Un rire continu tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu’aux oreilles. Il faisait une chaleur de four, on cuisait, on se mettait à l’aise, la chair dehors, dorée dans l’épaisse fumée des pipes; et le seul inconvénient était de se déranger, une fille se levait de temps à autre, allait au fond, près de la pompe, se troussait, puis revenait. Sous les guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus, tellement ils suaient; ce qui encourageait les galibots à culbuter les herscheuses, au hasard des coups de reins. Mais, lorsqu’une gaillarde tombait avec un homme par-dessus elle, le piston couvrait leur chute de sa sonnerie enragée, le branle des pieds les roulait, comme si le bal se fût éboulé sur eux.
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They remained there till ten o’clock. Women continued to arrive, either to join or to take away their men; bands of children followed in rows, and the mothers no longer troubled themselves, pulling out their long pale breasts, like sacks of oats, and smearing their chubby babies with milk; while the little ones who were already able to walk, gorged with beer and on all fours beneath the table, relieved themselves without shame. It was a rising sea of beer, from Madame Désir’s disembowelled barrels, the beer enlarged every belly, flowing from noses, eyes, and everywhere. So puffed out was the crowd that every one had a shoulder or knee poking into his neighbour; all were cheerful and merry in thus feeling each other’s elbows. A continuous laugh kept their mouths open from ear to ear. The heat was like an oven; they were roasting and felt themselves at ease with glistening skin, gilded in a thick smoke from the pipes; the only discomfort was when one had to move away; from time to time a girl rose, went to the other end, near the pump, lifted her clothes, and then came back. Beneath the garlands of painted paper the dancers could no longer see each other, they perspired so much; this encouraged the trammers to tumble the putters over, catching them at random by the hips. But where a girl tumbled with a man over her, the cornet covered their fall with its furious music; the swirl of feet wrapped them round as if the ball had collapsed upon them.
Quelqu’un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait à la porte, en travers du trottoir. Elle avait bu sa part de la bouteille volée, elle était saoule, et il dut l’emporter à son cou, pendant que Jeanlin et Bébert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant ça très farce. Ce fut le signal du départ, des familles sortirent du Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se décidèrent à retourner au coron. A ce moment, le père Bonnemort et le vieux Mouque quittaient aussi Montsou, du même pas de somnambules, entêtés dans le silence de leurs souvenirs. Et l’on rentra tous ensemble, on traversa une dernière fois la ducasse, les poêles de friture qui se figeaient, les estaminets d’où les dernières chopes coulaient en ruisseaux, jusqu’au milieu de la route. L’orage menaçait toujours, des rires montèrent, dès qu’on eut quitté les maisons éclairées, pour se perdre dans la campagne noire. Un souffle ardent sortait des blés mûrs, il dut se faire beaucoup d’enfants, cette nuit-là. On arriva débandé au coron. Ni les Levaque ni les Maheu ne soupèrent avec appétit, et ceux-ci dormaient en achevant leur bouilli du matin.Someone who was passing warned Pierron that his daughter Lydie was sleeping at the door, across the pavement. She had drunk her share of the stolen bottle and was tipsy. He had to carry her away in his arms while Jeanlin and Bébert, who were more sober, followed him behind, thinking it a great joke. This was the signal for departure, and several families came out of the Bon-Joyeux, the Maheus and the Levaques deciding to return to the settlement. At the same moment Father Bonnemort and old Mouque also left Montsou, walking in the same somnambulistic manner, preserving the obstinate silence of their recollections. And they all went back together, passing for the last time through the fair, where the frying-pans were coagulating, and by the estaminets, from which the last glasses were flowing in a stream towards the middle of the road. The storm was still threatening, and sounds of laughter arose as they left the lighted houses to lose themselves in the dark country around. Panting breaths arose from the ripe wheat; many children must have been made on that night. They arrived in confusion at the settlement. Neither the Levaques nor the Maheus supped with appetite, and the latter kept on dropping off to sleep while finishing their morning’s boiled beef.
Étienne avait emmené Chaval boire encore chez Rasseneur.Étienne had led away Chaval for one more drink at Rasseneur’s.
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—J’en suis! dit Chaval, quand le camarade lui eut expliqué l’affaire de la caisse de prévoyance. Tape là-dedans, tu es un bon!“I am with you!” said Chaval, when his mate had explained the matter of the Provident Fund. “Put it there! you’re a fine fellow!”
Un commencement d’ivresse faisait flamber les yeux d’Étienne. Il cria:The beginning of drunkenness was flaming in Étienne’s eyes. He exclaimed:
—Oui, soyons d’accord… Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais tout, la boisson et les filles. Il n’y a qu’une chose qui me chauffe le coeur, c’est l’idée que nous allons balayer les bourgeois.“Yes, let’s join hands. As for me, you know I would give up everything for the sake of justice, both drink and girls. There’s only one thing that warms my heart, and that is the thought that we are going to sweep away these bourgeois.”
IIIIII
Vers le milieu d’août, Étienne s’installa chez les Maheu, lorsque Zacharie marié put obtenir de la Compagnie, pour Philomène et ses deux enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le jeune homme éprouva une gêne en face de Catherine.Towards the middle of August, Étienne settled with the Maheus, Zacharie having married and obtained from the Company a vacant house in the settlement for Philoméne and the two children. During the first days, the young man experienced some constraint in the presence of Catherine.
C’était une intimité de chaque minute, il remplaçait partout le frère aîné, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur. Au coucher, au lever, il devait se déshabiller, se rhabiller près d’elle, la voyait elle-même ôter et remettre ses vêtements. Quand le dernier jupon tombait, elle apparaissait d’une blancheur pâle, de cette neige transparente des blondes anémiques; et il éprouvait une continuelle émotion, à la trouver si blanche, les mains et le visage déjà gâtés, comme trempée dans du lait, de ses talons à son col, où la ligne du hâle tranchait nettement en un collier d’ambre. Il affectait de se détourner; mais il la connaissait peu à peu: les pieds d’abord que ses yeux baissés rencontraient; puis, un genou entrevu, lorsqu’elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits seins rigides, dès qu’elle se penchait le matin sur la terrine. Elle, sans le regarder, se hâtait pourtant, était en dix secondes dévêtue et allongée près d’Alzire, d’un mouvement si souple de couleuvre, qu’il retirait à peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le dos, ne montrant plus que son lourd chignon.There was a constant intimacy, as he everywhere replaced the elder brother, sharing Jeanlin’s bed over against the big sister’s. Going to bed and getting up he had to dress and undress near her, and see her take off and put on her garments. When the last skirt fell from her, she appeared of pallid whiteness, that transparent snow of anaemic blondes; and he experienced a constant emotion in finding her, with hands and face already spoilt, as white as if dipped in milk from her heels to her neck, where the line of tan stood out sharply like a necklace of amber. He pretended to turn away; but little by little he knew her: the feet at first which his lowered eyes met; then a glimpse of a knee when she slid beneath the coverlet; then her bosom with little rigid breasts as she leant over the bowl in the morning. She would hasten without looking at him, and in ten seconds was undressed and stretched beside Alzire, with so supple and snake-like a movement that he had scarcely taken off his shoes when she disappeared, turning her back and only showing her heavy knot of hair.
Jamais, du reste, elle n’eut à se fâcher. Si une sorte d’obsession le faisait, malgré lui, guetter de l’oeil l’instant où elle se couchait, il évitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux. Les parents étaient là, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait d’amitié et de rancune, qui l’empêchait de la traiter en fille qu’on désire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune, à la toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d’eux ne leur restât secret, pas même les besoins intimes. Toute la pudeur de la famille s’était réfugiée dans le lavage quotidien, auquel la jeune fille maintenant procédait seule dans la pièce du haut, tandis que les hommes se baignaient en bas, l’un après l’autre.
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She never had any reason to be angry with him. If a sort of obsession made him watch her in spite of himself at the moment when she lay down, he avoided all practical jokes or dangerous pastimes. The parents were there, and besides he still had for her a feeling, half of friendship and half of spite, which prevented him from treating her as a girl to be desired, in the midst of the abandonment of their now common life in dressing, at meals, during work, where nothing of them remained secret, not even their most intimate needs. All the modesty of the family had taken refuge in the daily bath, for which the young girl now went upstairs alone, while the men bathed below one after the other.
Et, au bout du premier mois, Étienne et Catherine semblaient déjà ne plus se voir, quand, le soir, avant d’éteindre la chandelle, ils voyageaient déshabillés par la chambre. Elle avait cessé de se hâter, elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de son lit, les bras en l’air, remontant sa chemise jusqu’à ses cuisses; et lui, sans pantalon, l’aidait parfois, cherchait les épingles qu’elle perdait. L’habitude tuait la honte d’être nu, ils trouvaient naturel d’être ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n’était pas leur faute, s’il n’y avait qu’une chambre pour tant de monde. Des troubles cependant leur revenaient, tout d’un coup, aux moments où ils ne songeaient à rien de coupable. Après ne plus avoir vu la pâleur de son corps pendant des soirées, il la revoyait brusquement toute blanche, de cette blancheur qui le secouait d’un frisson, qui l’obligeait à se détourner, par crainte de céder à l’envie de la prendre. Elle, d’autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un émoi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait senti les mains de ce garçon la saisir. Puis, la chandelle éteinte, ils comprenaient qu’ils ne s’endormaient pas, qu’ils songeaient l’un à l’autre, malgré leur fatigue. Cela les laissait inquiets et boudeurs tout le lendemain, car ils préféraient les soirs de tranquillité, où ils se mettaient à l’aise, en camarades.At the end of the first month, Étienne and Catherine seemed no longer to see each other when in the evening, before extinguishing the candle, they moved about the room, undressed. She had ceased to hasten, and resumed her old custom of doing up her hair at the edge of her bed, while her arms, raised in the air, lifted her chemise to her thighs, and he, without his trousers, sometimes helped her, looking for the hairpins that she had lost. Custom killed the shame of being naked; they found it natural to be like this, for they were doing no harm, and it was not their fault if there was only one room for so many people. Sometimes, however, a trouble came over them suddenly, at moments when they had no guilty thought. After some nights when he had not seen her pale body, he suddenly saw her white all over, with a whiteness which shook him with a shiver, which obliged him to turn away for fear of yielding to the desire to take her. On other evenings, without any apparent reason, she would be overcome by a panic of modesty and hasten to slip between the sheets as if she felt the hands of this lad seizing her. Then, when the candle was out, they both knew that they were not sleeping but were thinking of each other in spite of their weariness. This made them restless and sulky all the following day; they liked best the tranquil evenings when they could behave together like comrades.
Étienne ne se plaignait guère que de Jeanlin, qui dormait en chien de fusil. Alzire respirait d’un léger souffle, on retrouvait le matin Lénore et Henri aux bras l’un de l’autre, tels qu’on les avait couchés. Dans la maison noire, il n’y avait d’autre bruit que les ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant à intervalles réguliers, comme des soufflets de forge. En somme, Étienne se trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n’était pas mauvais, et l’on changeait les draps une fois par mois. Il mangeait aussi de meilleure soupe, il souffrait seulement de la rareté de la viande. Mais tous en étaient là, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de pension, d’avoir un lapin à chaque repas. Ces quarante-cinq francs aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en laissant toujours de petites dettes en arrière; et les Maheu se montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge était lavé, raccommodé, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin, il sentait autour de lui la propreté et les bons soins d’une femme.Étienne only complained of Jeanlin, who slept curled up. Alzire slept lightly, and Lénore and Henri were found in the morning, in each other’s arms, exactly as they had gone to sleep. In the dark house there was no other sound than the snoring of Maheu and Maheude, rolling out at regular intervals like a forge bellows. On the whole, Étienne was better off than at Rasseneur’s; the bed was tolerable and the sheets were changed every month. He had better soup, too, and only suffered from the rarity of meat. But they were all in the same condition, and for forty-five francs he could not demand rabbit to every meal. These forty-five francs helped the family and enabled them to make both ends meet, though always leaving some small debts and arrears; so the Maheus were grateful to their lodger; his linen was washed and mended, his buttons sewn on, and his affairs kept in order; in fact he felt all around him a woman’s neatness and care.
Ce fut l’époque où Étienne entendit les idées qui bourdonnaient dans son crâne. Jusque-là, il n’avait eu que la révolte de l’instinct, au milieu de la sourde fermentation des camarades. Toutes sortes de questions confuses se posaient à lui: pourquoi la misère des uns? pourquoi la richesse des autres? pourquoi ceux-ci sous le talon de ceux-là, sans l’espoir de jamais prendre leur place? Et sa première étape fut de comprendre son ignorance. Une honte secrète, un chagrin caché le rongèrent dès lors: il ne savait rien, il n’osait causer de ces choses qui le passionnaient, l’égalité de tous les hommes, l’équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre. Aussi se prit-il pour l’étude du goût sans méthode des ignorants affolés de science.It was at this time that Étienne began to understand the ideas that were buzzing in his brain. Up till then he had only felt an instinctive revolt in the midst of the inarticulate fermentation among his mates. All sorts of confused questions came before him: Why are some miserable? why are others rich? why are the former beneath the heel of the latter without hope of ever taking their place? And his first stage was to understand his ignorance. A secret shame, a hidden annoyance, gnawed him from that time; he knew nothing, he dared not talk about these things which were working in him like a passion—the equality of all men, and the equity which demanded a fair division of the earth’s wealth. He thus took to the methodless study of those who in ignorance feel the fascination of knowledge.
Maintenant, il était en correspondance régulière avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste. Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de l’exalter: un livre de médecine surtout, _l’Hygiène du mineur, où un docteur belge avait résumé les maux dont se meurt le peuple des houillères; sans compter des traités d’économie politique d’une aridité technique incompréhensible, des brochures anarchistes qui le bouleversaient, d’anciens numéros de journaux qu’il gardait ensuite comme des arguments irréfutables, dans des discussions possibles. Souvarine, du reste, lui prêtait aussi des volumes, et l’ouvrage sur les Sociétés coopératives l’avait fait rêver pendant un mois d’une association universelle d’échange, abolissant l’argent, basant sur le travail la vie sociale entière. La honte de son ignorance s’en allait, il lui venait un orgueil, depuis qu’il se sentait penser.He now kept up a regular correspondence with Pluchart, who was better educated than himself and more advanced in the Socialist movement. He had books sent to him, and his ill-digested reading still further excited his brain, especially a medical book entitled Hygiéne du Mineur, in which a Belgian doctor had summed up the evils of which the people in coal mines were dying; without counting treatises on political economy, incomprehensible in their technical dryness, Anarchist pamphlets which upset his ideas, and old numbers of newspapers which he preserved as irrefutable arguments for possible discussions. Souvarine also lent him books, and the work on Co-operative Societies had made him dream for a month of a universal exchange association abolishing money and basing the whole social life on work. The shame of his ignorance left him, and a certain pride came to him now that he felt himself thinking.
Durant ces premiers mois, Étienne en resta au ravissement des néophytes, le coeur débordant d’indignations généreuses contre les oppresseurs, se jetant à l’espérance du prochain triomphe des opprimés. Il n’en était point encore à se fabriquer un système, dans le vague de ses lectures. Les revendications pratiques de Rasseneur se mêlaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand il sortait du cabaret de l’Avantage, où il continuait presque chaque jour à déblatérer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un rêve, il assistait à la régénération radicale des peuples, sans que cela dût coûter une vitre cassée ni une goutte de sang. D’ailleurs, les moyens d’exécution demeuraient obscurs, il préférait croire que les choses iraient très bien, car sa tête se perdait, dès qu’il voulait formuler un programme de reconstruction. Il se montrait même plein de modération et d’inconséquence, il répétait parfois qu’il fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu’il avait lue et qui lui semblait bonne à dire, dans le milieu de houilleurs flegmatiques où il vivait.During these first months Étienne retained the ecstasy of a novice; his heart was bursting with generous indignation against the oppressors, and looking forward to the approaching triumph of the oppressed. He had not yet manufactured a system, his reading had been too vague. Rasseneur’s practical demands were mixed up in his mind with Souvarine’s violent and destructive methods, and when he came out of the Avantage, where he was to be found nearly every day railing with them against the Company, he walked as if in a dream, assisting at a radical regeneration of nations to be effected without one broken window or a single drop of blood. The methods of execution remained obscure; he preferred to think that things would go very well, for he lost his head as soon as he tried to formulate a programme of reconstruction. He even showed himself full of illogical moderation; he often said that we must banish politics from the social question, a phrase which he had read and which seemed a useful one to repeat among the phlegmatic colliers with whom he lived.
Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s’attardait une demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Étienne reprenait la même causerie. Depuis que sa nature s’affinait, il se trouvait blessé davantage par les promiscuités du coron. Est-ce qu’on était des bêtes, pour être ainsi parqués, les uns contre les autres, au milieu des champs, si entassés qu’on ne pouvait changer de chemise sans montrer son derrière aux voisins! Et comme c’était bon pour la santé, et comme les filles et les garçons s’y pourrissaient forcément ensemble!Every evening now, at the Maheus’, they delayed half an hour before going up to bed. Étienne always introduced the same subject. As his nature became more refined he found himself wounded by the promiscuity of the settlement. Were they beasts to be thus penned together in the midst of the fields, so tightly packed that one could not change one’s shirt without exhibiting one’s backside to the neighbours? And how bad it was for health; and boys and girls were forced to grow corrupt together.
—Dame! répondait Maheu, si l’on avait plus d’argent, on aurait plus d’aise… Tout de même, c’est bien vrai que ça ne vaut rien pour personne, de vivre les uns sur les autres. Ça finit toujours par des hommes saouls et par des filles pleines.“Lord!” replied Maheu, “if there were more money there would be more comfort. All the same it’s true enough that it’s good for no one to live piled up like that. It always ends with making the men drunk and the girls big-bellied.”
Et la famille partait de là, chacun disait son mot, pendant que le pétrole de la lampe viciait l’air de la salle, déjà empuantie d’oignon frit. Non, sûrement, la vie n’était pas drôle. On travaillait en vraies brutes à un travail qui était la punition des galériens autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu’à son tour, tout ça pour ne pas même avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute on avait sa pâtée quand même, on mangeait, mais si peu, juste de quoi souffrir sans crever, écrasé de dettes, poursuivi comme si l’on volait son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les seuls plaisirs, c’était de se saouler ou de faire un enfant à sa femme; encore la bière vous engraissait trop le ventre, et l’enfant, plus tard, se foutait de vous. Non, non, ça n’avait rien de drôle.And the family began to talk, each having his say, while the petroleum lamp vitiated the air of the room, already stinking of fried onion. No, life was certainly not a joke. One had to work like a brute at labour which was once a punishment for convicts; one left one’s skin there oftener than was one’s turn, all that without even getting meat on the table in the evening. No doubt one had one’s feed; one ate, indeed, but so little, just enough to suffer without dying, overcome with debts and pursued as if one had stolen the bread. When Sunday came one slept from weariness. The only pleasures were to get drunk and to get a child with one’s wife; then the beer swelled the belly, and the child, later on, left you to go to the dogs. No, it was certainly not a joke.
Alors, la Maheude s’en mêlait.Then Maheude joined in.
—L’embêtant, voyez-vous, c’est lorsqu’on se dit que ça ne peut pas changer… Quand on est jeune, on s’imagine que le bonheur viendra, on espère des choses; et puis, la misère recommence toujours, on reste enfermé là-dedans… Moi, je ne veux du mal à personne, mais il y a des fois où cette injustice me révolte.“The bother is, you see, when you have to say to yourself that it won’t change. When you’re young you think that happiness will come some time, you hope for things; and then the wretchedness begins always over again, and you get shut up in it. Now, I don’t wish harm to any one, but there are times when this injustice makes me mad.”
Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnemort, s’il était là, ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine, sans en demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui donnait de l’ambition aux charbonniers.There was silence; they were all breathing with the vague discomfort of this closed-in horizon. Father Bonnemort only, if he was there, opened his eyes with surprise, for in his time people used not to worry about things; they were born in the coal and they hammered at the seam, without asking for more; while now there was an air stirring which made the colliers ambitious.
—Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne chope… Les chefs, c’est souvent de la canaille; mais il y aura toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tête à réfléchir là-dessus.“It don’t do to spit at anything,” he murmured. “A good glass is a good glass. As to the masters, they’re often rascals; but there always will be masters, won’t there? What’s the use of racking your brains over those things?”
Du coup, Étienne s’animait. Comment! la réflexion serait défendue à l’ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientôt, parce que l’ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils beau jeu de s’entendre, de le vendre et de l’acheter, pour lui manger la chair: il ne s’en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur s’éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu’une vraie graine; et l’on verrait un matin ce qu’il pousserait au beau milieu des champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d’hommes qui rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n’étaient pas égaux depuis la Révolution? puisqu’on votait ensemble, est-ce que l’ouvrier devait rester l’esclave du patron qui le payait?Étienne at once became animated. What! The worker was to be forbidden to think! Why! that was just it; things would change now because the worker had begun to think. In the old man’s time the miner lived in the mine like a brute, like a machine for extracting coal, always under the earth, with ears and eyes stopped to outward events. So the rich, who governed, found it easy to sell him and buy him, and to devour his flesh; he did not even know what was going on. But now the miner was waking up down there, germinating in the earth just as a grain germinates; and some fine day he would spring up in the midst of the fields: yes, men would spring up, an army of men who would re-establish justice. Is it not true that all citizens are equal since the Revolution, because they vote together? Why should the worker remain the slave of the master who pays him?
Les grandes Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l’on n’avait même plus contre elles les garanties de l’ancien temps, lorsque les gens du même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C’était pour ça, nom de Dieu! et pour d’autres choses, que tout péterait un jour, grâce à l’instruction. On n’avait qu’à voir dans le coron même: les grands-pères n’auraient pu signer leur nom, les pères le signaient déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des professeurs. Ah! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude moisson d’hommes, qui mûrissait au soleil! Du moment qu’on n’était plus collé chacun à sa place pour l’existence entière, et qu’on pouvait avoir l’ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc n’aurait-on pas joué des poings, en tâchant d’être le plus fort?The big companies with their machines were crushing everything, and one no longer had against them the ancient guarantees when people of the same trade, united in a body, were able to defend themselves. It was for that, by God, and for no other reason, that all would burst up one day, thanks to education. One had only to look into the settlement itself: the grandfathers could not sign their names, the fathers could do so, and as for the sons, they read and wrote like schoolmasters. Ah! it was springing up, it was springing up, little by little, a rough harvest of men who would ripen in the sun! From the moment when they were no longer each of them stuck to his place for his whole existence, and when they had the ambition to take a neighbour’s place, why should they not hit out with their fists and try for the mastery?
Maheu, ébranlé, restait cependant plein de défiance.Maheu was shaken but remained full of doubts.
—Dès qu’on bouge, on vous rend votre livret, disait-il. Le vieux a raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l’espoir d’un gigot de temps à autre, en récompense.“As soon as you move they give you back your certificate,” he said. “The old man is right; it will always be the miner who gets all the trouble, without a chance of a leg of mutton now and then as a reward.”
Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d’un songe.Maheude, who had been silent for a while, awoke as from a dream.
—Encore si ce que les curés racontent était vrai, si les pauvres gens de ce monde étaient les riches dans l’autre!“But if what the priests tell is true, if the poor people in this world become the rich ones in the next!”
Un éclat de rire l’interrompait, les enfants eux-mêmes haussaient les épaules, tous devenus incrédules au vent du dehors, gardant la peur secrète des revenants de la fosse, mais s’égayant du ciel vide.A burst of laughter interrupted her; even the children shrugged their shoulders, being incredulous in the open air, keeping a secret fear of ghosts in the pit, but glad of the empty sky.
—Ah! ouiche, les curés! s’écriait Maheu. S’ils croyaient ça, ils mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se réserver là-haut une bonne place… Non, quand on est mort, on est mort.“Ah! bosh! the priests!” exclaimed Maheu. “If they believed that, they’d eat less and work more, so as to reserve a better place for themselves up there. No, when one’s dead, one’s dead.”
La Maheude poussait de grands soupirs.Maheude sighed deeply.
—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!“Oh, Lord, Lord!”
Puis, les mains tombées sur les genoux, d’un air d’accablement immense:Then her hands fell on to her knees with a gesture of immense dejection:
—Alors, c’est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres.“Then if that’s true, we are done for, we are.”
Tous se regardaient. Le père Bonnemort crachait dans son mouchoir, tandis que Maheu, sa pipe éteinte, l’oubliait à sa bouche. Alzire écoutait, entre Lénore et Henri, endormis au bord de la table. Mais Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas Étienne de ses grands yeux clairs, lorsqu’il se récriait, disant sa foi, ouvrant l’avenir enchanté de son rêve social. Autour d’eux, le coron se couchait, on n’entendait plus que les pleurs perdus d’un enfant ou la querelle d’un ivrogne attardé. Dans la salle, le coucou battait lentement, une fraîcheur d’humidité montait des dalles sablées, malgré l’étouffement de l’air.They all looked at one another. Father Bonnemort spat into his handkerchief, while Maheu sat with his extinguished pipe, which he had forgotten, in his mouth. Alzire listened between Lénore and Henri, who were sleeping on the edge of the table. But Catherine, with her chin in her hand, never took her large clear eyes off Étienne while he was protesting, declaring his faith, and opening out the enchanting future of his social dream. Around them the settlement was asleep; one only heard the stray cries of a child or the complaints of a belated drunkard. In the parlour the clock ticked slowly, and a damp freshness arose from the sanded floor in spite of the stuffy air.
—En voilà encore des idées! disait le jeune homme. Est-ce que vous avez besoin d’un bon Dieu et de son paradis pour être heureux? est-ce que vous ne pouvez pas vous faire à vous-mêmes le bonheur sur la terre?“Fine ideas!” said the young man; “why do you need a good God and his paradise to make you happy? Haven’t you got it in your own power to make yourselves happy on earth?”
D’une voix ardente, il parlait sans fin. C’était, brusquement, l’horizon fermé qui éclatait, une trouée de lumière s’ouvrait dans la vie sombre de ces pauvres gens. L’éternel recommencement de la misère, le travail de brute, ce destin de bétail qui donne sa laine et qu’on égorge, tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du ciel. Puisque le bon Dieu était mort, la justice allait assurer le bonheur des hommes, en faisant régner l’égalité et la fraternité. Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les songes, une ville immense, d’une splendeur de mirage, où chaque citoyen vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes. Le vieux monde pourri était tombé en poudre, une humanité jeune, purgée de ses crimes, ne formait plus qu’un seul peuple de travailleurs, qui avait pour devise: à chacun suivant son mérite, et à chaque mérite suivant ses oeuvres. Et, continuellement, ce rêve s’élargissait, s’embellissait, d’autant plus séducteur, qu’il montait plus haut dans l’impossible.With his enthusiastic voice he spoke on and on. The closed horizon was bursting out; a gap of light was opening in the sombre lives of these poor people. The eternal wretchedness, beginning over and over again, the brutalizing labour, the fate of a beast who gives his wool and has his throat cut, all the misfortune disappeared, as though swept away by a great flood of sunlight; and beneath the dazzling gleam of fairyland justice descended from heaven. Since the good God was dead, justice would assure the happiness of men, and equality and brotherhood would reign. A new society would spring up in a day just as in dreams, an immense town with the splendour of a mirage, in which each citizen lived by his work, and took his share in the common joys. The old rotten world had fallen to dust; a young humanity purged from its crimes formed but a single nation of workers, having for their motto: “To each according to his deserts, and to each desert according to its performance.” And this dream grew continually larger and more beautiful and more seductive as it mounted higher in the impossible.
D’abord, la Maheude refusait d’entendre, prise d’une sourde épouvante. Non, non, c’était trop beau, on ne devait pas s’embarquer dans ces idées, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l’on aurait tout massacré alors, pour être heureux. Quand elle voyait luire les yeux de Maheu, troublé, conquis, elle s’inquiétait, elle criait, en interrompant Étienne:At first Maheude refused to listen, possessed by a deep dread. No, no, it was too beautiful; it would not do to embark upon these ideas, for they made life seem abominable afterwards, and one would have destroyed everything in the effort to be happy. When she saw Maheu’s eyes shine, and that he was troubled and won over, she became restless, and exclaimed, interrupting Étienne:
—N’écoute pas, mon homme! Tu vois bien qu’il nous fait des contes…
Est-ce que les bourgeois consentiront jamais à travailler comme nous?
“Don’t listen, my man! You can see he’s only telling us fairy-tales. Do you think the bourgeois would ever consent to work as we do?”
Mais, peu à peu, le charme agissait aussi sur elle. Elle finissait par sourire, l’imagination éveillée, entrant dans ce monde merveilleux de l’espoir. Il était si doux d’oublier pendant une heure la réalité triste! Lorsqu’on vit comme des bêtes, le nez à terre, il faut bien un coin de mensonge, où l’on s’amuse à se régaler des choses qu’on ne possédera jamais. Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait d’accord avec le jeune homme, c’était l’idée de la justice.But little by little the charm worked on her also. Her imagination was aroused and she smiled at last, entering his marvellous world of hope. It was so sweet to forget for a while the sad reality! When one lives like the beasts with face bent towards the earth, one needs a corner of falsehood where one can amuse oneself by regaling on the things one will never possess. And what made her enthusiastic and brought her into agreement with the young man was the idea of justice.
—Ça, vous avez raison! criait-elle. Moi, quand une affaire est juste, je me ferais hacher… Et, vrai! ce serait juste, de jouir à notre tour.“Now, there you’re right!” she exclaimed. “When a thing’s just I don’t mind being cut to pieces for it. And it’s true enough! it would be just for us to have a turn.”
Maheu, alors, osait s’enflammer.Then Maheu ventured to become excited.
—Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent sous pour ne pas mourir avant d’avoir vu tout ça… Quel chambardement! Hein? sera-ce bientôt, et comment s’y prendra-t-on?“Blast it all! I am not rich, but I would give five francs to keep alive to see that. What a hustling, eh? Will it be soon? And how can we set about it?”
Étienne recommençait à parler. La vieille société craquait, ça ne pouvait durer au-delà de quelques mois, affirmait-il carrément. Sur les moyens d’exécution, il se montrait plus vague, mêlant ses lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans des explications où il se perdait lui-même. Tous les systèmes y passaient, adoucis d’une certitude de triomphe facile, d’un baiser universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte pourtant des mauvaises têtes, parmi les patrons et les bourgeois, qu’on serait peut-être forcé de mettre à la raison. Et les Maheu avaient l’air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils à ces chrétiens des premiers temps de l’Église, qui attendaient la venue d’une société parfaite, sur le fumier du monde antique. La petite Alzire accrochait des mots, s’imaginait le bonheur sous l’image d’une maison très chaude, où les enfants jouaient et mangeaient tant qu’ils voulaient. Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main, restait les yeux fixés sur Étienne, et quand il se taisait, elle avait un léger frisson, toute pâle, comme prise de froid.Étienne began talking again. The old social system was cracking; it could not last more than a few months, he affirmed roundly. As to the methods of execution, he spoke more vaguely, mixing up his reading, and fearing before ignorant hearers to enter on explanations where he might lose himself. All the systems had their share in it, softened by the certainty of easy triumph, a universal kiss which would bring to an end all class misunderstandings; without taking count, however, of the thick-heads among the masters and bourgeois whom it would perhaps be necessary to bring to reason by force. And the Maheus looked as if they understood, approving and accepting miraculous solutions with the blind faith of new believers, like those Christians of the early days of the Church, who awaited the coming of a perfect society on the dunghill of the ancient world. Little Alzire picked up a few words, and imagined happiness under the form of a very warm house, where children could play and eat as long as they liked. Catherine, without moving, her chin always resting in her hand, kept her eyes fixed on Étienne, and when he stopped a slight shudder passed over her, and she was quite pale as if she felt the cold.
Mais la Maheude regardait le coucou.But Maheude looked at the clock.
—Neuf heures passées, est-il permis! Jamais on ne se lèvera demain.“Past nine! Can it be possible? We shall never get up to-morrow.”
Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal à l’aise, désespérés. Il leur semblait qu’ils venaient d’être riches, et qu’ils retombaient d’un coup dans leur crotte. Le père Bonnemort, qui partait pour la fosse, grognait que ces histoires-là ne rendaient pas la soupe meilleure; tandis que les autres montaient à la file, en s’apercevant de l’humidité des murs et de l’étouffement empesté de l’air. En haut, dans le sommeil lourd du coron, Étienne, lorsque Catherine s’était mise au lit la dernière et avait soufflé la chandelle, l’entendait se retourner fiévreusement, avant de s’endormir.And the Maheus left the table with hearts ill at ease and in despair. It seemed to them that they had just been rich and that they had now suddenly fallen back into the mud. Father Bonnemort, who was setting out for the pit, growled that those sort of stories wouldn’t make the soup better; while the others went upstairs in single file, noticing the dampness of the walls and the pestiferous stuffiness of the air. Upstairs, amid the heavy slumber of the settlement when Catherine had got into bed last and blown out the candle, Étienne heard her tossing feverishly before getting to sleep.
Souvent, à ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui s’exaltait aux idées de partage, Pierron que la prudence faisait aller se coucher, dès qu’on s’attaquait à la Compagnie. De loin en loin, Zacharie entrait un instant; mais la politique l’assommait, il préférait descendre à l’Avantage, pour boire une chope. Quant à Chaval, il renchérissait, voulait du sang. Presque tous les soirs, il passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduité, il y avait une jalousie inavouée, la peur qu’on ne lui volât Catherine. Cette fille, dont il se lassait déjà, lui était devenue chère, depuis qu’un homme couchait près d’elle et pouvait la prendre, la nuit.Often at these conversations the neighbours came in: Levaque, who grew excited at the idea of a general sharing; Pierron, who prudently went to bed as soon as they attacked the Company. At long intervals Zacharie came in for a moment; but politics bored him, he preferred to go off and drink a glass at the Avantage. As to Chaval, he would go to extremes and wanted to draw blood. Nearly every evening he passed an hour with the Maheus; in this assiduity there was a certain unconfessed jealousy, the fear that he would be robbed of Catherine. This girl, of whom he was already growing tired, had become precious to him now that a man slept near her and could take her at night.
L’influence d’Étienne s’élargissait, il révolutionnait peu à peu le coron. C’était une propagande sourde, d’autant plus sûre, qu’il grandissait dans l’estime de tous. La Maheude, malgré sa défiance de ménagère prudente, le traitait avec considération, en jeune homme qui la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une réputation de garçon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d’écrire leurs lettres. Il était une sorte d’homme d’affaires, chargé des correspondances, consulté par les ménages sur les cas délicats. Aussi, dès le mois de septembre, avait-il créé enfin sa fameuse caisse de prévoyance, très précaire encore, ne comptant que les habitants du coron; mais il espérait bien obtenir l’adhésion des charbonniers de toutes les fosses, surtout si la Compagnie, restée passive, ne le gênait pas davantage. On venait de le nommer secrétaire de l’association, et il touchait même de petits appointements, pour ses écritures. Cela le rendait presque riche. Si un mineur marié n’arrive pas à joindre les deux bouts, un garçon sobre, n’ayant aucune charge, peut réaliser des économies.Étienne’s influence increased; he gradually revolutionized the settlement. His propaganda was unseen, and all the more sure since he was growing in the estimation of all. Maheude, notwithstanding the caution of a prudent housekeeper, treated him with consideration, as a young man who paid regularly and neither drank nor gambled, with his nose always in a book; she spread abroad his reputation among the neighbours as an educated lad, a reputation which they abused by asking him to write their letters. He was a sort of business man, charged with correspondence and consulted by households in affairs of difficulty. Since September he had thus at last been able to establish his famous Provident Fund, which was still very precarious, only including the inhabitants of the settlement; but he hoped to be able to obtain the adhesion of the miners at all the pits, especially if the Company, which had remained passive, continued not to interfere. He had been made secretary of the association and he even received a small salary for the clerking. This made him almost rich. If a married miner can with difficulty make both ends meet, a sober lad who has no burdens can even manage to save.
Dès lors, il s’opéra chez Étienne une transformation lente. Des instincts de coquetterie et de bien-être, endormis dans sa pauvreté, se révélèrent, lui firent acheter des vêtements de drap. Il se paya une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d’amour-propre délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la popularité: être à la tête des autres, commander, lui si jeune et qui la veille encore était un manoeuvre, l’emplissait d’orgueil, agrandissait son rêve d’une révolution prochaine, où il jouerait un rôle. Son visage changea, il devint grave, il s’écouta parler; tandis que son ambition naissante enfiévrait ses théories et le poussait aux idées de bataille.From this time a slow transformation took place in Étienne. Certain instincts of refinement and comfort which had slept during his poverty were now revealed. He began to buy cloth garments; he also bought a pair of elegant boots; he became a big man. The whole settlement grouped round him. The satisfaction of his self-love was delicious; he became intoxicated with this first enjoyment of popularity; to be at the head of others, to command, he who was so young, and but the day before had been a mere labourer, this filled him with pride, and enlarged his dream of an approaching revolution in which he was to play a part. His face changed: he became serious and put on airs, while his growing ambition inflamed his theories and pushed him to ideas of violence.
Cependant, l’automne s’avançait, les froids d’octobre avaient rouillé les petits jardins du coron. Derrière les lilas maigres, les galibots ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que les légumes d’hiver, les choux perlés de gelée blanche, les poireaux et les salades de conserve. De nouveau, les averses battaient les tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttières, avec des bruits de torrent. Dans chaque maison, le fer ne refroidissait pas, chargé de houille, empoisonnant la salle close. C’était encore une saison de grande misère qui commençait.But autumn was advancing, and the October cold had blighted the little gardens of the settlement. Behind the thin lilacs the trammers no longer tumbled the putters over on the shed, and only the winter vegetables remained, the cabbages pearled with white frost, the leeks and the salads. Once more the rains were beating down on the red tiles and flowing down into the tubs beneath the gutters with the sound of a torrent. In every house the stove piled up with coal was never cold, and poisoned the close parlours. It was the season of wretchedness beginning once more.
En octobre, par une de ces premières nuits glaciales, Étienne, fiévreux d’avoir parlé, en bas, ne put s’endormir. Il avait regardé Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle. Elle paraissait toute secouée, elle aussi, tourmentée d’une de ces pudeurs qui la faisaient encore se hâter parfois, si maladroitement, qu’elle se découvrait davantage. Dans l’obscurité, elle restait comme morte; mais il entendait qu’elle ne dormait pas non plus; et, il le sentait, elle songeait à lui, ainsi qu’il songeait à elle: jamais ce muet échange de leur être ne les avait emplis d’un tel trouble. Des minutes s’écoulèrent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle s’embarrassait seulement, malgré leur effort pour le retenir. A deux reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre. C’était imbécile, d’avoir un si gros désir l’un de l’autre, sans jamais se contenter. Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants dormaient, elle voulait bien tout de suite, il était certain qu’elle l’attendait en étouffant, qu’elle refermerait les bras sur lui, muette, les dents serrées. Près d’une heure se passa. Il n’alla pas la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l’appeler. Plus ils vivaient côte à côte, et plus une barrière s’élevait, des hontes, des répugnances, des délicatesses d’amitié, qu’ils n’auraient pu expliquer eux-mêmes.In October, on one of the first frosty nights, Étienne, feverish after his conversation below, could not sleep. He had seen Catherine glide beneath the coverlet and then blow out the candle. She also appeared to be quite overcome, and tormented by one of those fits of modesty which still made her hasten sometimes, and so awkwardly that she only uncovered herself more. In the darkness she lay as though dead; but he knew that she also was awake, and he felt that she was thinking of him just as he was thinking of her: this mute exchange of their beings had never before filled them with such trouble. The minutes went by and neither he nor she moved, only their breathing was embarrassed in spite of their efforts to retain it. Twice over he was on the point of rising and taking her. It was idiotic to have such a strong desire for each other and never to satisfy it. Why should they thus sulk against what they desired? The children were asleep, she was quite willing; he was certain that she was waiting for him, stifling, and that she would close her arms round him in silence with clenched teeth. Nearly an hour passed. He did not go to take her, and she did not turn round for fear of calling him. The more they lived side by side, the more a barrier was raised of shames, repugnancies, delicacies of friendship, which they could not explain even to themselves.
IVIV
—Écoute, dit la Maheude à son homme, puisque tu vas à Montsou pour la paie, rapporte-moi donc une livre de café et un kilo de sucre.“Listen,” said Maheude to her man, “when you go to Montsou for the pay, just bring me back a pound of coffee and a kilo of sugar.”
Il recousait un de ses souliers, afin d’épargner le raccommodage.He was sewing one of his shoes, in order to spare the cobbling.
—Bon! murmura-t-il, sans lâcher sa besogne.“Good!” he murmured, without leaving his task.
—Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher… Un morceau de veau, hein? il y a si longtemps qu’on n’en a pas vu.“I should like you to go to the butcher’s too. A bit of veal, eh? It’s so long since we saw it.”
Cette fois, il leva la tête.This time he raised his head.
—Tu crois donc que j’ai à toucher des mille et des cents… La quinzaine est trop maigre, avec leur sacrée idée d’arrêter constamment le travail.“Do you think, then, that I’ve got thousands coming in? The fortnight’s pay is too little as it is, with their confounded idea of always stopping work.”
Tous deux se turent. C’était après le déjeuner, un samedi de la fin d’octobre. La Compagnie, sous le prétexte du dérangement causé par la paie, avait encore, ce jour-là, suspendu l’extraction, dans toutes ses fosses. Saisie de panique devant la crise industrielle qui s’aggravait, ne voulant pas augmenter son stock déjà lourd, elle profitait des moindres prétextes pour forcer ses dix mille ouvriers au chômage.They were both silent. It was after breakfast, one Saturday, at the end of October. The Company, under the pretext of the derangement caused by payment, had on this day once more suspended output in all their pits. Seized by panic at the growing industrial crisis, and not wishing to augment their already considerable stock, they profited by the smallest pretexts to force their ten thousand workers to rest.
—Tu sais qu’Étienne t’attend chez Rasseneur, reprit la Maheude. Emmène-le, il sera plus malin que toi pour se débrouiller, si l’on ne vous comptait pas vos heures.“You know that Étienne is waiting for you at Rasseneur’s,” began Maheude again. “Take him with you; he’ll be more clever than you are in clearing up matters if they haven’t counted all your hours.”
Maheu approuva de la tête.Maheu nodded approval.
—Et cause donc à ces messieurs de l’affaire de ton père. Le médecin s’entend avec la Direction… N’est-ce pas? vieux, que le médecin se trompe, que vous pouvez encore travailler?“And just talk to those gentlemen about your father’s affair. The doctor’s on good terms with the directors. It’s true, isn’t it, old un, that the doctor’s mistaken, and that you can still work?”
Depuis dix jours, le père Bonnemort, les pattes engourdies comme il disait, restait cloué sur une chaise. Elle dut répéter sa question, et il grogna:For ten days Father Bonnemort, with benumbed paws, as he said, had remained nailed to his chair. She had to repeat her question, and he growled:
—Bien sûr que je travaillerai. On n’est pas fini parce qu’on a mal aux jambes. Tout ça, c’est des histoires qu’ils inventent pour ne pas me donner la pension de cent quatre-vingts francs.“Sure enough, I can work. One isn’t done for because one’s legs are bad. All that is just stories they make up, so as not to give the hundred-and-eighty-franc pension.”
La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu’il ne lui rapporterait peut-être jamais plus, et elle eut un cri d’angoisse.Maheude thought of the old man’s forty sous, which he would, perhaps, never bring in any more, and she uttered a cry of anguish:
—Mon Dieu! nous serons bientôt tous morts, si ça continue.“My God! we shall soon be all dead if this goes on.”
—Quand on est mort, dit Maheu, on n’a plus faim.“When one is dead,” said Maheu, “one doesn’t get hungry.”
Il ajouta des clous à ses souliers et se décida à partir. Le coron des Deux-Cent-Quarante ne devait être payé que vers quatre heures. Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s’attardant, filant un à un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de suite. Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empêcher de s’oublier dans les estaminets.He put some nails into his shoes, and decided to set out. The Deux-Cent-Quarante settlement would not be paid till towards four o’clock. The men did not hurry, therefore, but waited about, going off one by one, beset by the women, who implored them to come back at once. Many gave them commissions, to prevent them forgetting themselves in public-houses.
Chez Rasseneur, Étienne était venu aux nouvelles. Des bruits inquiétants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus mécontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d’amendes, un conflit paraissait fatal. Du reste, ce n’était là que la querelle avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes et graves.At Rasseneur’s Étienne had received news. Disquieting rumours were flying about; it was said that the Company were more and more discontented over the timbering. They were overwhelming the workmen with fines, and a conflict appeared inevitable. That was, however, only the avowed dispute; beneath it there were grave and secret causes of complication.
Justement, lorsque Étienne arriva, un camarade qui buvait une chope, au retour de Montsou, racontait qu’une affiche était collée chez le caissier; mais il ne savait pas bien ce qu’on lisait sur cette affiche. Un second entra, puis un troisième; et chacun apportait une histoire différente. Il semblait certain, cependant, que la Compagnie avait pris une résolution.Just as Étienne arrived, a comrade, who was drinking a glass on his return from Montsou, was telling that an announcement had been stuck up at the cashier’s; but he did not quite know what was on the announcement. A second entered, then a third, and each brought a different story. It seemed certain, however, that the Company had taken a resolution.
—Qu’est-ce que tu en dis, toi? demanda Étienne, en s’asseyant près de Souvarine, à une table, où, pour unique consommation, se trouvait un paquet de tabac.“What do you say about it, eh?” asked Étienne, sitting down near Souvarine at a table where nothing was to be seen but a packet of tobacco.
Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.The engine-man did not hurry, but finished rolling his cigarette.
—Je dis que c’était facile à prévoir. Ils vont vous pousser à bout.“I say that it was easy to foresee. They want to push you to extremes.”
Lui seul avait l’intelligence assez déliée pour analyser la situation. Il l’expliquait de son air tranquille. La Compagnie, atteinte par la crise, était bien forcée de réduire ses frais, si elle ne voulait pas succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un prétexte quelconque. Depuis deux mois, la houille restait sur le carreau de ses fosses, presque toutes les usines chômaient. Comme elle n’osait chômer aussi, effrayée devant l’inaction ruineuse du matériel, elle rêvait un moyen terme, peut-être une grève, d’où son peuple de mineurs sortirait dompté et moins payé. Enfin, la nouvelle caisse de prévoyance l’inquiétait, devenait une menace pour l’avenir, tandis qu’une grève l’en débarrasserait, en la vidant, lorsqu’elle était peu garnie encore.He alone had a sufficiently keen intelligence to analyse the situation. He explained it in his quiet way. The Company, suffering from the crisis, had been forced to reduce their expenses if they were not to succumb, and it was naturally the workers who would have to tighten their bellies; under some pretext or another the Company would nibble at their wages. For two months the coal had been remaining at the surface of their pits, and nearly all the workshops were resting. As the Company did not dare to rest in this way, terrified at the ruinous inaction, they were meditating a middle course, perhaps a strike, from which the miners would come out crushed and worse paid. Then the new Provident Fund was disturbing them, as it was a threat for the future, while a strike would relieve them of it, by exhausting it when it was still small.
Rasseneur s’était assis près d’Étienne, et tous deux écoutaient d’un air consterné. On pouvait causer à voix haute, il n’y avait plus là que madame Rasseneur, assise au comptoir.Rasseneur had seated himself beside Étienne, and both of them were listening in consternation. They could talk aloud, because there was no one there but Madame Rasseneur, seated at the counter.
—Quelle idée! murmura le cabaretier. Pourquoi tout ça? La Compagnie n’a aucun intérêt à une grève, et les ouvriers non plus. Le mieux est de s’entendre.“What an idea!” murmured the innkeeper; “what’s the good of it? The Company has no interest in a strike, nor the men either. It would be best to come to an understanding.”
C’était fort sage. Il se montrait toujours pour les revendications raisonnables. Même, depuis la rapide popularité de son ancien locataire, il outrait ce système du progrès possible, disant qu’on n’obtenait rien, lorsqu’on voulait tout avoir d’un coup. Dans sa bonhomie d’homme gras, nourri de bière, montait une jalousie secrète, aggravée par la désertion de son débit, où les ouvriers du Voreux entraient moins boire et l’écouter; et il en arrivait ainsi parfois à défendre la Compagnie, oubliant sa rancune d’ancien mineur congédié.This was very sensible. He was always on the side of reasonable demands. Since the rapid popularity of his old lodger, he had even exaggerated this system of possible progress, saying they would obtain nothing if they wished to have everything at once. In his fat, good-humoured nature, nourished on beer, a secret jealousy was forming, increased by the desertion of his bar, into which the workmen from the Voreux now came more rarely to drink and to listen; and he thus sometimes even began to defend the Company, forgetting the rancour of an old miner who had been turned off.
—Alors, tu es contre la grève? cria madame Rasseneur, sans quitter le comptoir.“Then you are against the strike?” cried Madame Rasseneur, without leaving the counter.
Et, comme il répondait oui, énergiquement, elle le fit taire.And as he energetically replied, “Yes!” she made him hold his tongue.
—Tiens! tu n’as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!“Bah! you have no courage; let these gentlemen speak.”
Étienne songeait, les yeux sur la chope qu’elle lui avait servie.
Enfin, il leva la tête.
Étienne was meditating, with his eyes fixed on the glass which she had served to him. At last he raised his head.
—C’est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra nous y résoudre, à cette grève, si l’on nous y force… Pluchart, justement, m’a écrit là-dessus des choses très justes. Lui aussi est contre la grève, car l’ouvrier en souffre autant que le patron, sans arriver à rien de décisif. Seulement, il voit là une occasion excellente pour déterminer nos hommes à entrer dans sa grande machine… D’ailleurs, voici sa lettre.“I dare say it’s all true what our mate tells us, and we must get resigned to this strike if they force it on us. Pluchart has just written me some very sensible things on this matter. He’s against the strike too, for the men would suffer as much as the masters, and it wouldn’t come to anything decisive. Only it seems to him a capital chance to get our men to make up their minds to go into his big machine. Here’s his letter.”
En effet, Pluchart, désolé des méfiances que l’Internationale rencontrait chez les mineurs de Montsou, espérait les voir adhérer en masse, si un conflit les obligeait à lutter contre la Compagnie. Malgré ses efforts, Étienne n’avait pu placer une seule carte de membre, donnant du reste le meilleur de son influence à sa caisse de secours, beaucoup mieux accueillie. Mais cette caisse était encore si pauvre, qu’elle devait être vite épuisée, comme le disait Souvarine; et, fatalement, les grévistes se jetteraient alors dans l’Association des travailleurs, pour que leurs frères de tous les pays leur vinssent en aide.In fact, Pluchart, in despair at the suspicion which the International aroused among the miners at Montsou, was hoping to see them enter in a mass if they were forced to fight against the Company. In spite of his efforts, Étienne had not been able to place a single member’s card, and he had given his best efforts to his Provident Fund, which was much better received. But this fund was still so small that it would be quickly exhausted, as Souvarine said, and the strikers would then inevitably throw themselves into the Working Men’s Association so that their brothers in every country could come to their aid.
—Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur.“How much have you in the fund?” asked Rasseneur. 
—A peine trois mille francs, répondit Étienne. Et vous savez que la Direction m’a fait appeler avant-hier. Oh! ils sont très polis, ils m’ont répété qu’ils n’empêchaient pas leurs ouvriers de créer un fonds de réserve. Mais j’ai bien compris qu’ils en voulaient le contrôle… De toute manière, nous aurons une bataille de ce côté-là. “Hardly three thousand francs,” replied Étienne, “and you know that the directors sent for me yesterday. Oh! they were very polite; they repeated that they wouldn’t prevent their men from forming a reserve fund. But I quite understood that they wanted to control it. We are bound to have a struggle over that.”
Le cabaretier s’était mis à marcher, en sifflant d’un air dédaigneux. Trois mille francs! qu’est-ce que vous voulez qu’on fiche avec ça? Il n’y aurait pas six jours de pain, et si l’on comptait sur des étrangers, des gens qui habitaient l’Angleterre, on pouvait tout de suite se coucher et avaler sa langue. Non, c’était trop bête, cette grève!The innkeeper was walking up and down, whistling contemptuously. “Three thousand francs! what can you do with that! It wouldn’t yield six days’ bread; and if we counted on foreigners, such as the people in England, one might go to bed at once and turn up one’s toes. No, it was too foolish, this strike!”
Alors, pour la première fois, des paroles aigres furent échangées entre ces deux hommes, qui, d’ordinaire, finissaient par s’entendre, dans leur haine commune du capital.Then for the first time bitter words passed between these two men who usually agreed together at last, in their common hatred of capital.
—Voyons, et toi, qu’en dis-tu? répéta Étienne, en se tournant vers
Souvarine.
“We shall see! and you, what do you say about it?” repeated Étienne, turning towards Souvarine.
Celui-ci répondit par son mot de mépris habituel.The latter replied with his usual phrase of habitual contempt.
—Les grèves? des bêtises!“A strike? Foolery!”
Puis, au milieu du silence fâché qui s’était fait, il ajouta doucement:Then, in the midst of the angry silence, he added gently:
—En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse: ça ruine les uns, ça tue les autres, et c’est toujours autant de nettoyé… Seulement, de ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde. Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous!“On the whole, I shouldn’t say no if it amuses you; it ruins the one side and kills the other, and that is always so much cleared away. Only in that way it will take quite a thousand years to renew the world. Just begin by blowing up this prison in which you are all being done to death!”
De sa main fine, il désignait le Voreux, dont on apercevait les bâtiments par la porte restée ouverte. Mais un drame imprévu l’interrompit: Pologne, la grosse lapine familière, qui s’était hasardée dehors, rentrait d’un bond, fuyant sous les pierres d’une bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la queue retroussée, elle vint se réfugier contre ses jambes, l’implorant, le grattant, pour qu’il la prît. Quand il l’eut couchée sur ses genoux, il l’abrita de ses deux mains, il tomba dans cette sorte de somnolence rêveuse, où le plongeait la caresse de ce poil doux et tiède.With his delicate hand he pointed out the Voreux, the buildings of which could be seen through the open door. But an unforeseen drama interrupted him: Poland, the big tame rabbit, which had ventured outside, came bounding back, fleeing from the stones of a band of trammers; and in her terror, with fallen ears and raised tail, she took refuge against his legs, scratching and imploring him to take her up. When he had placed her on his knees, he sheltered her with both hands, and fell into that kind of dreamy somnolence into which the caress of this soft warm fur always plunged him.
Presque aussitôt, Maheu entra. Il ne voulut rien boire, malgré l’insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bière comme si elle l’eût offerte. Étienne s’était levé, et tous deux partirent pour Montsou.Almost at the same time Maheu came in. He would drink nothing, in spite of the polite insistence of Madame Rasseneur, who sold her beer as though she made a present of it. Étienne had risen, and both of them set out for Montsou.
Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en fête, comme par les beaux dimanches de ducasse. De tous les corons arrivait une cohue de mineurs. Le bureau du caissier étant très petit, ils préféraient attendre à la porte, ils stationnaient par groupes sur le pavé, barraient la route d’une queue de monde renouvelée sans cesse. Des camelots profitaient de l’occasion, s’installaient avec leurs bazars roulants, étalaient jusqu’à de la faïence et de la charcuterie. Mais c’étaient surtout les estaminets et les débits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant d’être payés, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y retournaient arroser leur paie, dès qu’ils l’avaient en poche. Encore se montraient-ils très sages, lorsqu’ils ne l’achevaient pas au Volcan.On pay-day at the Company’s Yards, Montsou seemed to be in the midst of a fete as on fine Sunday feast-days. Bands of miners arrived from all the settlements. The cashier’s office being very small, they preferred to wait at the door, stationed in groups on the pavement, barring the way in a crowd that was constantly renewed. Hucksters profited by the occasion and installed themselves with their movable stalls that sold even pottery and cooked meats. But it was especially the estaminets and the bars which did a good trade, for the miners before being paid went to the counters to get patience, and returned to them to wet their pay as soon as they had it in their pockets. But they were very sensible, except when they finished it at the Volcan.
A mesure que Maheu et Étienne avancèrent au milieu des groupes, ils sentirent, ce jour-là, monter une exaspération sourde. Ce n’était pas l’ordinaire insouciance de l’argent touché et écorné dans les cabarets. Des poings se serraient, des mots violents couraient de bouche en bouche.As Maheu and Étienne advanced among the groups they felt that on that day a deep exasperation was rising up. It was not the ordinary indifference with which the money was taken and spent at the publics. Fists were clenched and violent words were passing from mouth to mouth.
—C’est vrai, alors? demanda Maheu à Chaval, qu’il rencontra devant l’estaminet Piquette, ils ont fait la saleté?“Is it true, then,” asked Maheu of Chaval, whom he met before the Estaminet Piquette, “that they’ve played the dirty trick?”
Mais Chaval se contenta de répondre par un grognement furieux, en jetant un regard oblique sur Étienne. Depuis le renouvellement du marchandage, il s’était embauché avec d’autres, mordu peu à peu d’envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maître, et dont tout le coron, disait-il, léchait les bottes. Cela se compliquait d’une querelle d’amoureux, il n’emmenait plus Catherine à Réquillart ou derrière le terri, sans l’accuser, en termes abominables, de coucher avec le logeur de sa mère; puis, il la tuait de caresses, repris pour elle d’un sauvage désir.But Chaval contented himself by replying with a furious growl, throwing a sidelong look on Étienne. Since the working had been renewed he had hired himself on with others, more and more bitten by envy against this comrade, the new-comer who posed as a boss and whose boots, as he said, were licked by the whole settlement. This was complicated by a lover’s jealousy. He never took Catherine to Réquillart now or behind the pit-bank without accusing her in abominable language of sleeping with her mother’s lodger; then, seized by savage desire, he would stifle her with caresses.
Maheu lui adressa une autre question.Maheu asked him another question:
—Est-ce que le Voreux passe?“Is it the Voreux’s turn now?”
Et comme il tournait le dos, après avoir dit oui, d’un signe de tête, les deux hommes se décidèrent à entrer aux Chantiers.And when he turned his back after nodding affirmatively, both men decided to enter the Yards.
La caisse était une petite pièce rectangulaire, séparée en deux par un grillage. Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs attendaient; tandis que le caissier, aidé d’un commis, en payait un autre, debout devant le guichet, sa casquette à la main. Au-dessus du banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collée, toute fraîche dans le gris enfumé des plâtres; et c’était là que, depuis le matin, défilaient continuellement des hommes. Ils entraient par deux ou par trois, restaient plantés, puis s’en allaient sans un mot, avec une secousse des épaules, comme si on leur eût cassé l’échine.The counting-house was a small rectangular room, divided in two by a grating. On the forms along the wall five or six miners were waiting; while the cashier assisted by a clerk was paying another who stood before the wicket with his cap in his hand. Above the form on the left, a yellow placard was stuck up, quite fresh against the smoky grey of the plaster, and it was in front of this that the men had been constantly passing all the morning. They entered two or three at a time, stood in front of it, and then went away without a word, shrugging their shoulders as if their backs were crushed.
Il y avait justement deux charbonniers devant l’affiche, un jeune à tête carrée de brute, un vieux très maigre, la face hébétée par l’âge. Ni l’un ni l’autre ne savait lire, le jeune épelait en remuant les lèvres, le vieux se contentait de regarder stupidement. Beaucoup entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.Two colliers were just then standing in front of the announcement, a young one with a square brutish head and a very thin old one, his face dull with age. Neither of them could read; the young one spelt, moving his lips, the old one contented himself with gazing stupidly. Many came in thus to look, without understanding.
—Lis-nous donc ça, dit à son compagnon Maheu, qui n’était pas fort non plus sur la lecture.“Read us that there!” said Maheu, who was not very strong either in reading, to his companion.
Alors, Étienne se mit à lire l’affiche. C’était un avis de la Compagnie aux mineurs de toutes les fosses. Elle les avertissait que, devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d’infliger des amendes inutiles, elle avait pris la résolution d’appliquer un nouveau mode de paiement, pour l’abattage de la houille. Désormais, elle paierait le boisage à part, au mètre cube de bois descendu et employé, en se basant sur la quantité nécessaire à un bon travail. Le prix de la berline de charbon abattu serait naturellement baissé, dans une proportion de cinquante centimes à quarante, suivant d’ailleurs la nature et l’éloignement des tailles. Et un calcul assez obscur tâchait d’établir que cette diminution de dix centimes se trouverait exactement compensée par le prix du boisage. Du reste, la Compagnie ajoutait que, voulant laisser à chacun le temps de se convaincre des avantages présentés par ce nouveau mode, elle comptait seulement l’appliquer à partir du lundi, 1er décembre.Then Étienne began to read him the announcement. It was a notice from the Company to the miners of all the pits, informing them that in consequence of the lack of care bestowed on the timbering, and being weary of inflicting useless fines, the Company had resolved to apply a new method of payment for the extraction of coal. Henceforward they would pay for the timbering separately, by the cubic metre of wood taken down and used, based on the quantity necessary for good work. The price of the tub of coal extracted would naturally be lowered, in the proportion of fifty centimes to forty, according to the nature and distance of the cuttings, and a somewhat obscure calculation endeavoured to show that this diminution of ten centimes would be exactly compensated by the price of the timbering. The Company added also that, wishing to leave every one time to convince himself of the advantages presented by this new scheme, they did not propose to apply it till Monday, the 1st of December.
—Si vous lisiez moins haut, là-bas! cria le caissier. On ne s’entend plus.“Don’t read so loud over there,” shouted the cashier. “We can’t hear what we are saying.”
Étienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l’observation. Sa voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuèrent à regarder fixement l’affiche. Le vieux mineur et le jeune avaient l’air d’attendre encore; puis, ils partirent, les épaules cassées.Étienne finished reading without paying attention to this observation. His voice trembled, and when he had reached the end they all continued to gaze steadily at the placard. The old miner and the young one looked as though they expected something more; then they went away with depressed shoulders.
—Nom de Dieu! murmura Maheu.“Good God!” muttered Maheu.
Lui et son compagnon s’étaient assis. Absorbés, la tête basse, tandis que le défilé continuait en face du papier jaune, ils calculaient. Est-ce qu’on se fichait d’eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le boisage, les dix centimes diminués sur la berline. Au plus toucheraient-ils huit centimes, et c’était deux centimes que leur volait la Compagnie, sans compter le temps qu’un travail soigné leur prendrait. Voilà donc où elle voulait en venir, à cette baisse de salaire déguisée! Elle réalisait des économies dans la poche de ses mineurs.He and his companions sat down absorbed, with lowered heads, and while files of men continued to pass before the yellow paper they made calculations. Were they being made fun of? They could never make up with the timbering for the ten centimes taken off the tram. At most they could only get to eight centimes, so the Company would be robbing them of two centimes, without counting the time taken by careful work. This, then, was what this disguised lowering of wages really came to. The Company was economizing out of the miners’ pockets.
—Nom de Dieu de nom de Dieu! répéta Maheu en relevant la tête. Nous sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça!“Good Lord! Good Lord!” repeated Maheu, raising his head. “We should be bloody fools if we took that.”
Mais le guichet se trouvait libre, il s’approcha pour être payé. Les chefs de marchandage se présentaient seuls à la caisse, puis répartissaient l’argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.But the wicket being free he went up to be paid. The heads only of the workings presented themselves at the desk and then divided the money between their men to save time.
—Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnière, taille numéro sept.“Maheu and associates,” said the clerk, “Filonniére seam, cutting No. 7.”
Il cherchait sur les listes, que l’on dressait en dépouillant les livrets, où les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le nombre des berlines extraites. Puis, il répéta:He searched through the lists which were prepared from the inspection of the tickets on which the captains stated every day for each stall the number of trams extracted. Then he repeated:
—Maheu et consorts, veine Filonnière, taille numéro sept… Cent trente-cinq francs.“Maheu and associates, Filonniére seam, cutting No. 7. One hundred and thirty-five francs.”
Le caissier paya.The cashier paid.
—Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, êtes-vous sûr de ne pas vous tromper?“Beg pardon, sir,” stammered the pikeman in surprise. “Are you sure you have not made a mistake?”
Il regardait ce peu d’argent, sans le ramasser, glacé d’un petit frisson qui lui coulait au coeur. Certes, il s’attendait à une paie mauvaise, mais elle ne pouvait se réduire à si peu, ou il devait avoir mal compté. Lorsqu’il aurait remis leur part à Zacharie, à Étienne et à l’autre camarade qui remplaçait Chaval, il lui resterait au plus cinquante francs pour lui, son père, Catherine et Jeanlin.He looked at this small sum of money without picking it up, frozen by a shudder which went to his heart. It was true he was expecting bad payment, but it could not come to so little or he must have calculated wrong. When he had given their shares to Zacharie, Étienne, and the other mate who replaced Chaval, there would remain at most fifty francs for himself, his father, Catherine, and Jeanlin.
—Non, non, je ne me trompe pas, reprit l’employé. Il faut enlever deux dimanches et quatre jours de chômage: donc, ça vous fait neuf jours de travail.“No, no, I’ve made no mistake,” replied the clerk. “There are two Sundays and four rest days to be taken off; that makes nine days of work.”
Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient à lui environ trente francs, dix-huit à Catherine, neuf à Jeanlin. Quant au père Bonnemort, il n’avait que trois journées. N’importe, en ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux camarades, ça faisait sûrement davantage.Maheu followed this calculation in a low voice: nine days gave him about thirty francs, eighteen to Catherine, nine to Jeanlin. As to Father Bonnemort, he only had three days. No matter, by adding the ninety francs of Zacharie and the two mates, that would surely make more.
—Et n’oubliez pas les amendes, acheva le commis. Vingt francs d’amendes pour boisages défectueux.“And don’t forget the fines,” added the clerk. “Twenty francs for fines for defective timbering.”
Le haveur eut un geste désespéré. Vingt francs d’amendes, quatre journées de chômage! Alors, le compte y était. Dire qu’il avait rapporté jusqu’à des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le père Bonnemort travaillait et que Zacharie n’était pas encore en ménage!The pikeman made a gesture of despair. Twenty francs of fines, four days of rest! That made out the account. To think that he had once brought back a fortnight’s pay of full a hundred and fifty francs when Father Bonnemort was working and Zacharie had not yet set up house for himself!
—A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatienté. Vous voyez bien qu’un autre attend… Si vous n’en voulez pas, dites-le.“Well, are you going to take it?” cried the cashier impatiently. “You can see there’s someone else waiting. If you don’t want it, say so.”
Comme Maheu se décidait à ramasser l’argent de sa grosse main tremblante, l’employé le retint.As Maheu decided to pick up the money with his large trembling hand the clerk stopped him.
—Attendez, j’ai là votre nom. Toussaint Maheu, n’est-ce pas?… Monsieur le secrétaire général désire vous parler. Entrez, il est seul.“Wait: I have your name here. Toussaint Maheu, is it not? The general secretary wishes to speak to you. Go in, he is alone.”
Étourdi, l’ouvrier se trouva dans un cabinet, meublé de vieil acajou, tendu de reps vert déteint. Et il écouta pendant cinq minutes le secrétaire général, un grand monsieur blême, qui lui parlait par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever. Mais le bourdonnement de ses oreilles l’empêchait d’entendre. Il comprit vaguement qu’il était question de son père, dont la retraite allait être mise à l’étude, pour la pension de cent cinquante francs, cinquante ans d’âge et quarante années de service. Puis, il lui sembla que la voix du secrétaire devenait plus dure. C’était une réprimande, on l’accusait de s’occuper de politique, une allusion fut faite à son logeur et à la caisse de prévoyance; enfin, on lui conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui était un des meilleurs ouvriers de la fosse. Il voulut protester, ne put prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses doigts fébriles, et se retira, en bégayant:The dazed workman found himself in an office furnished with old mahogany, upholstered with faded green rep. And he listened for five minutes to the general secretary, a tall sallow gentleman, who spoke to him over the papers of his bureau without rising. But the buzzing in his ears prevented him from hearing. He understood vaguely that the question of his father’s retirement would be taken into consideration with the pension of a hundred and fifty francs, fifty years of age and forty years’ service. Then it seemed to him that the secretary’s voice became harder. There was a reprimand; he was accused of occupying himself with politics; an allusion was made to his lodger and the Provident Fund; finally he was advised not to compromise himself with these follies, he, who was one of the best workmen in the mine. He wished to protest, but could only pronounce words at random, twisting his cap between his feverish fingers, and he retired, stuttering:
—Certainement, monsieur le secrétaire… J’assure à monsieur le secrétaire…“Certainly, sir—I can assure you, sir——”
Dehors, quand il eut retrouvé Étienne qui l’attendait, il éclata.Outside, when he had found Étienne who waiting for him, he broke out:
—Je suis un jean-foutre, j’aurais dû répondre!… Pas de quoi manger du pain, et des sottises encore! Oui, c’est contre toi qu’il en a, il m’a dit que le coron était empoisonné… Et quoi faire? nom de Dieu! plier l’échine, dire merci. Il a raison, c’est le plus sage.“Well, I am a bloody fool, I ought to have replied! Not enough money to get bread, and insults as well! Yes, he has been talking against you; he told me the settlement was being poisoned. And what’s to be done? Good God! bend one’s back and say thank you. He’s right, that’s the wisest plan.”
Maheu se tut, travaillé à la fois de colère et de crainte. Étienne songeait d’un air sombre. De nouveau, ils traversèrent les groupes qui barraient la rue. L’exaspération croissait, une exaspération de peuple calme, un murmure grondant d’orage, sans violence de gestes, terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques têtes sachant compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus durs. Mais c’était surtout l’enragement de cette paie désastreuse, la révolte de la faim, contre le chômage et les amendes. Déjà on ne mangeait plus, qu’allait-on devenir, si l’on baissait encore les salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère séchait tellement les gosiers, que le peu d’argent touché restait sur les comptoirs.Maheu fell silent, overcome at once by rage and fear. Étienne was gloomily thinking. Once more they traversed the groups who blocked the road. The exasperation was growing, the exasperation of a calm race, the muttered warning of a storm, without violent gestures, terrible to see above this solid mass. A few men understanding accounts had made calculations, and the two centimes gained by the Company over the wood were rumoured about, and excited the hardest heads. But it was especially the rage over this disastrous pay, the rebellion of hunger against the rest days and the fines. Already there was not enough to eat, and what would happen if wages were still further lowered? In the estaminets the anger grew loud, and fury so dried their throats that the little money taken went over the counters.
De Montsou au coron, Étienne et Maheu n’échangèrent pas une parole. Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui était seule avec les enfants, remarqua tout de suite qu’il avait les mains vides.From Montsou to the settlement Étienne and Maheu never exchanged a word. When the latter entered, Maheude, who was alone with the children, noticed immediately that his hands were empty.
—Eh bien, tu es gentil! dit-elle. Et mon café, et mon sucre, et la viande? Un morceau de veau ne t’aurait pas ruiné.“Well, you’re a nice one!” she said. “Where’s my coffee and my sugar and the meat? A bit of veal wouldn’t have ruined you.”
Il ne répondait point, étranglé d’une émotion qu’il renfonçait. Puis, dans ce visage épais d’homme durci aux travaux des mines, il y eut un gonflement de désespoir, et de grosses larmes crevèrent des yeux, tombèrent en pluie chaude. Il s’était abattu sur une chaise, il pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.He made no reply, stifled by the emotion he had been keeping back. Then the coarse face of this man hardened to work in the mines became swollen with despair, and large tears broke from his eyes and fell in a warm rain. He had thrown himself into a chair, weeping like a child, and throwing fifty francs on the table:
—Tiens! bégaya-t-il, voilà ce que je te rapporte… C’est notre travail à tous.“Here,” he stammered. “That’s what I’ve brought you back. That’s our work for all of us.”
La Maheude regarda Étienne, le vit muet et accablé. Alors, elle pleura aussi. Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs pour quinze jours? Son aîné les avait quittés, le vieux ne pouvait plus remuer les jambes: c’était la mort bientôt. Alzire se jeta au cou de sa mère, bouleversée de l’entendre pleurer. Estelle hurlait, Lénore et Henri sanglotaient.Maheude looked at Étienne, and saw that he was silent and overwhelmed. Then she also wept. How were nine people to live for a fortnight on fifty francs? Her eldest son had left them, the old man could no longer move his legs: it would soon mean death. Alzire threw herself round her mother’s neck, overcome on hearing her weep. Estelle was howling, Lénore and Henri were sobbing.
Et, du coron entier, monta bientôt le même cri de misère. Les hommes étaient rentrés, chaque ménage se lamentait devant le désastre de cette paie mauvaise. Des portes se rouvrirent, des femmes parurent, criant au-dehors, comme si leurs plaintes n’eussent pu tenir sous les plafonds des maisons closes. Une pluie fine tombait, mais elles ne la sentaient pas, elles s’appelaient sur les trottoirs, elles se montraient, dans le creux de leur main, l’argent touché.And from the entire settlement there soon arose the same cry of wretchedness. The men had come back, and each household was lamenting the disaster of this bad pay. The doors opened, women appeared, crying aloud outside, as if their complaints could not be held beneath the ceilings of these small houses. A fine rain was falling, but they did not feel it, they called one another from the pavements, they showed one another in the hollow of their hands the money they had received.
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Germinal par Émile Zola

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