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Le Signe Rouge Des Braves de Stephen Crane


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Chapitre XVI


Les rafales de mousqueterie s’entendaient toujours. Plus tard, les canons se joignirent à la dispute. Dans l’air brumeux, leurs voix avaient une sonorité étouffée. Les résonances étaient continues. Cette partie du monde menait une étrange et batailleuse existence.

Le régiment de l’adolescent fût envoyé pour relever des troupes installées depuis longtemps dans des tranchées humides. Les hommes avaient pris position derrière la ligne courbe des nids de mitrailleuses qui pointaient vers le haut, comme de grands socs de charrue, tout le long de la ligne des bois. Devant eux une étendue plate peuplée de souches courtes et déformées. Plus loin depuis les bois, parvenaient les coups de feu étouffés des tireurs avancés et des piquets de garde tirant à travers le brouillard. Par la droite arrivait le bruit d’un fracas terrifiant.

Les hommes se nichèrent derrière un petit talus, et se mirent à l’aise, attendant leur tour.

Nombre d’entre eux avaient le dos au feu. L’ami de l’adolescent s’étendit, enfonça son visage dans ses bras, et presque instantanément, selon toute apparence, s’endormit dans un profond sommeil.

L’adolescent appuya sa poitrine tout contre la boue brune, et scruta les bois d’un bout à l’autre de la ligne. Des rideaux d’arbres faisaient écran à sa vue. Il pouvait voir la ligne basse des tranchées qui se trouvaient à courte distance seulement. Quelques drapeaux désœuvrés étaient plantés sur les monticules boueux. Et derrière eux il y avait des rangées de corps sombres, avec quelques têtes émergeant avec curiosité du sommet des tranchées.

Le bruit des échanges de tir sporadiques venait toujours des bois, par devant et sur la gauche ; sur la droite le vacarme avait pris des proportions effrayantes. Les canons tonnaient sans un instant de répit. On avait l’impression que leurs coups venaient de toute part, qu’ils s’étaient engagés dans un stupéfiant accrochage. Il devenait impossible de se faire entendre.

L’adolescent souhaita lancer une plaisanterie, une citation des journaux. Il voulait dire : « Tout est calme sur le Rappahannock », mais les canons refusaient de permettre ne serait-ce qu’un commentaire sur leur tonnant discours. Il ne put jamais finir sa phrase. Mais enfin les canons s’arrêtèrent, et parmi les hommes dans les tranchées volaient à nouveau, les rumeurs ; mais pour la plupart, elles étaient maintenant des oiseaux noirs qui battaient tristement de l’aile, collées au sol sans qu’un vent d’espoir les aidât à s’élever. La face des hommes se fermait en interprétant ces augures. On parlait d’hésitations et d’incertitudes de la part des responsables haut placés. Des histoires de désastres confirmés par des preuves venaient à l’esprit de ces hommes. Ce fracas de mousqueterie sur la droite, qui grandissait comme si les portes de l’enfer s’ouvraient, exprimait en la soulignant la situation désespérée de l’armée.

Le cœur des hommes flanchait, et ils commençaient à marmonner. Ils faisaient des gestes expressifs en disant : « Ah, que peut-on faire de plus ? » Et l’on pouvait voir qu’ils étaient désorientés par les prétendues nouvelles, et ne pouvaient vraiment comprendre la défaite.

Avant que les brumes grises ne soient complètement effacées par les rayons du soleil, le régiment en colonnes dispersées se retirait à travers bois avec précaution. Par moments les lignes rapides et désordonnées de l’ennemi pouvaient être vues plus bas à travers le bouquet d’arbres et les petits champs. Ils lâchaient des cris perçants et enthousiastes.

À cette vue l’adolescent oublia ses préoccupations personnelles et fût pris d’une grande rage. Il explosait en phrases bruyantes : « Par Dieu ! Nous sommes menés par un lot de têtes vides ! »

– « Plus d’un type dit ça aujourd’hui, » observa quelqu’un.

Son ami, qui venait de s’éveiller, était encore engourdi. Il regarda derrière lui jusqu’à ce que son esprit eut saisi la signification du mouvement. Alors il soupira : « Oh, hé bien, je suppose qu’on est battu, » remarqua-t-il tristement.

L’adolescent pensa qu’il n’était pas juste de condamner aussi facilement les autres. Il tenta de se retenir, mais sa bouche était trop amère. À présent il entamait une longue et tortueuse dénonciation du chef des forces armées :

– « P’ être, c’est pas entièrement sa faute… non pas tout à fait. Il a fait ce qu’il pouvait. C’est notre destin d’être souvent battu » dit son ami d’un ton fatigué. Ce dernier avançait péniblement, les épaules basses, et le regard qui se dérobait comme quelqu’un qu’on aurait battu à coups de canne et chassé à coups de pieds.

– « Hé bien, est-ce qu’on ne se bat pas comme des diables ? Est-ce qu’on ne fait pas tout ce que l’on peut ? » Demanda l’adolescent à voix haute.

Secrètement à part lui, il était stupéfait d’exprimer ce sentiment. Un moment son visage perdit de sa bravoure, et il regarda autour de lui avec un air coupable. Mais personne ne mettait en doute son droit à tenir de tels propos, le courage lui revenait. Il alla répétant une phrase qu’il avait entendu courir entre les groupes ce matin au camp : « Le général dit qu’il n’avait jamais vu un régiment de novices se battre comme on l’a fait hier, n’est-ce pas ? Et on n’a pas fait mieux que beaucoup d’autres régiments, n’est-ce pas ? Hé bien alors, tu peux pas dire que c’est la faute à l’armée, non ? »

Pour répondre, l’ami prit un ton sévère : « Bien sûr que non, » dit-il. « Personne n’oserait dire qu’on s’est pas battu comme des diables. Personne n’osera jamais le dire. Les gars se sont battus comme des damnés de l’enfer. Mais pourtant… pourtant… on n’a pas de chance. »

– « Hé bien alors, si on se bat comme des diables et qu’on ne gagne jamais, ça doit être la faute au général » dit l’adolescent avec hauteur, et d’un air tranchant. « Et je ne vois pas la raison de se battre, et se battre encore, et pourtant perdre, à cause de quelque chère tête vide de général. »

Un homme qui marchait à côté de l’adolescent, dit avec flegme et d’un ton sarcastique : « P’ être qu’tu crois qu’t’étais là durant toute la bataille hier, Fleming » remarqua-t-il.

Ces mots transpercèrent l’adolescent. En son for intérieur, il se sentait réduit à n’être qu’une chair molle et abjecte par ces paroles jetées au hasard. Ses jambes tremblèrent discrètement. Il jeta un regard rapide et apeuré vers le railleur cruel.

– « Hé bien non » se hâta-t-il de dire d’une voix conciliante. « Je ne crois pas que j’étais là durant toute la bataille hier. »

Mais l’autre semblait innocent de toute arrière-pensée. Apparemment il ne savait rien. Ce n’était que sa façon de parler : « Oh ! » répondit-il dans le même ton de calme dérision.

Néanmoins, l’adolescent sentit une menace. Son esprit rebutait à s’approcher trop près du danger, et depuis ce moment là il se tenait silencieux. La signification des paroles dites par l’homme avec ce ton sarcastique, le privait de toute l’humeur exaltante qui le distinguait des autres : il redevenait soudain une personne modeste.

On parlait à voix basse parmi les troupes. Les officiers étaient impatients et irritables, leurs faces ombrageuses annonçaient le malheur. En traversant la forêt, les troupes avaient l’air sinistre. Quand le rire d’un homme résonna dans la compagnie de l’adolescent, aussitôt une douzaine de soldats tournèrent leurs visages vers lui, en fronçant les sourcils l’air vaguement mécontent.

Le bruit des coups de feu collait aux bruits de leurs pas. Parfois cela paraissait s’éloigner un peu plus loin, mais ça revenait toujours avec une insolence accrue. Les hommes murmuraient et juraient, jetant des regards noirs en direction des tirs.

Les troupes firent enfin halte dans un espace dégagé. Les régiments et les brigades, séparés durant la traversée des épais taillis, se rassemblaient à nouveau en lignes faisant face aux fusils de l’infanterie ennemie qui aboyaient derrière eux.

Ces bruits qui les poursuivaient comme les hurlements acharnés de lévriers de fer, s’accrurent jusqu’à atteindre un puissant et joyeux éclat ; et alors que le soleil montait sereinement, illuminant les sombres fourrés, le bruit devenait un roulement de tonnerre continu. Comme incendiés les bois se mirent à craquer.

– « Hou, Seigneur ! » dit un homme. « Nous y voilà ! Tout le monde se bat sang Dieux ! »

– « J’étais prêt à parier qu’ils attaqueraient aussitôt que le soleil se sera montré » affirma furieusement le lieutenant qui commandait la compagnie de l’adolescent. Il tiraillait impitoyablement sur sa petite moustache, en allant et venant à grands pas avec une sombre dignité derrière ses hommes ; ces derniers étaient couchés derrière n’importe quelle protection qu’ils purent trouver.

Une batterie fût roulée en position à l’arrière et bombardait avec attention dans le lointain. Le régiment, pas encore inquiété, attendait le moment où les ombres grises des bois devant eux seraient fendues par une ligne de feu. On jurait et l’on grognait beaucoup.

– « Bon Dieu, » grommela l’adolescent, « nous avons toujours été chassés dans les environs comme des rats ! ça me rend malade. Personne ne paraît savoir où nous allons et pourquoi, on reçoit juste des coups de feu d’un tronc d’arbre à l’autre ; on est battu ici et là, et personne ne sait à quoi ça sert. Ça vous rend un homme comme un chaton enfermé dans un sac. Maintenant je voudrais savoir pourquoi, par les foudres éternelles, on nous a fait marcher dans ces bois après tout ; à moins que ce soit pour nous donner en cible parfaite aux rebelles. On est venu ici, et tout le temps on s’emmêlait les jambes dans cette maudite bruyère, et puis on commence à se battre et les rebelles en prennent à leur aise. Ne me dites pas que c’est juste de la chance ! Je sais ce qui en est. C’est ce cher vieux… »

L’ami paraissait éreinté, mais il interrompit son camarade avec une calme assurance : « Tout finira par rentrer dans l’ordre » dit-il.

– « Oh du diable si ça va l’être ! Tu parles tout le temps comme un maudit pasteur. Ne me dit rien ! je sais… »

À ce moment-là, il y eut une interruption de la part du lieutenant coléreux, qui fût contraint de donner libre court à quelques-unes de ses frustrations intérieures sur la tête de ses hommes : « Vous les gars, la ferme immédiatement ! Vous n’avez pas besoin de gaspiller votre souffle en d’interminables arguments sur rien. Vous caquetez comme de vieilles poules. Tout ce que vous avez à faire est de vous battre, et ça vous allez en avoir plein les bras dans environs dix minutes. Moins vous parlerez et plus vous ferez attention au combat, et c’est le mieux pour vous les gars. Je n’ai jamais vu d’imbéciles aussi bavards ! »

Il fit une pause, prêt à sauter sur celui qui aurait la témérité de répondre. Nul mot n’ayant été dit, il poursuivit ses allées et venues avec dignité.

– « Il y a plus de bla-bla que de bataille dans cette guerre, après tout » leur dit-il en tournant la tête en guise de remarque finale.

Le jour devenait plus lumineux, jusqu’à ce que le soleil eût déversé tout son rayonnement sur la forêt envahie par les hommes. Une sorte de vent de bataille balaya cette partie de la ligne où se trouvait le régiment de l’adolescent. Et la ligne de front remua quelque peu pour y faire face. Il eut une attente. Les moments intenses qui précèdent la tempête passèrent lentement sur cette partie du champ de bataille.

Le tir isolé d’un fusil éclaira un buisson face au régiment. En un instant, il fut suivi par de nombreux autres. Il y eut un formidable chant de craquements et de coups secs, qui balaya tout le bois. À l’arrière, les canons éveillés et mis en colère par les obus qui arrivaient sur eux en vrombissant, entrèrent soudain dans une hideuse altercation avec un autre groupe de canons. Le rugissement de la bataille atteignait au roulement de tonnerre continu, unique, incessant.

Dans le régiment les hommes exprimaient par leurs attitudes, une façon d’hésiter particulière. Ils étaient fatigués, exténués, ayant dormi peu et peiné longuement. Ils roulèrent des yeux vers la bataille qui avançait comme s’ils s’attendaient à en subir le choc. Quelques-uns reculèrent et flanchèrent. Ils restaient figés sur place.


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