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Le Signe Rouge Des Braves de Stephen Crane


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Chapitre IX


L’adolescent laissa passer la procession jusqu’à ce que le soldat en haillons ne soit plus en vue. Ce n’est qu’alors qu’il se remit à marcher avec les autres.

Mais il était parmi les blessés. La foule d’hommes saignait. À cause de la question du soldat en haillons, il sentait maintenant que sa honte était visible. Tout le temps il jetait des regards de côté pour voir si les hommes voyaient son crime écrit en lettres brûlantes sur son front.

Par moments il considérait ces blessés avec une certaine envie : il concevait qu’on puisse être singulièrement heureux avec un corps déchiré. Il souhaita lui aussi avoir sa blessure, l’insigne rouge de son courage.

Comme la figure même du reproche, il y avait à ses côtés le soldat qui marchait à grands pas, raide comme un spectre. Les yeux de l’homme restaient toujours fixés sur l’inconnu. Sa face effrayante et grise attirait l’attention de la foule, et les hommes ralentissaient leur marche pour se mettre au rythme de son pas triste. Ils discutaient de son état lamentable, lui posant des questions et lui donnant des conseils. D’un air buté, il les repoussait, leur faisant signe de s’en aller et de le laisser tranquille. Les cernes de son visage noircissaient et ses lèvres serrées paraissaient retenir le cri d’une grande détresse. La sorte de raideur dans les mouvements de son corps semblait due au fait qu’il prenait d’infinies précautions pour ne pas réveiller ses blessures douloureuses. Alors qu’il avançait, il paraissait chercher un endroit, comme quelqu’un qui va choisir son tombeau.

Quelque chose dans le geste de l’homme, quand il chassa les soldats ensanglantés qui s’apitoyaient, fit sursauter l’adolescent comme si on l’avait mordu. Il cria d’horreur. En titubant, il avança et posa sa main tremblante sur le bras de l’homme. Alors que ce dernier tournait lentement sa figure de cire vers lui, l’adolescent hurla : « Mon Dieu ! Jim Conklin ! »

Le soldat de grande taille tenta un petit sourire poli : « Salut Henri, » dit-il.

L’adolescent, balançant sur ses jambes, le fixa avec des yeux fous. Il bégayait, il balbutiait : « Oh… Jim… Oh… Jim. »

Le soldat de grande taille tendit sa main ensanglantée, portant un curieux mélange de noir et de rouge, dû au sang frais qui coulait sur les caillots déjà secs.

– « Où as-tu été Henri ? » dit-il. Et poursuivant d’une voix monotone : « j’ai cru que peut-être tu avais été tué. On a encaissé un sacré coup aujourd’hui. Je me suis beaucoup inquiété. »

L’adolescent se lamentait toujours : « Oh Jim… Oh… Jim… »

– « Tu sais » dit le soldat de grande taille, « j’étais là-bas », il fit un geste avec précaution. « Et, mon Dieu, quel cirque !… Et crénom j’ai été touché… J’ai été touché. Oui crénom j’ai été touché ». Il répétait la chose d’un air égaré, comme s’il ne comprenait pas comment cela ait pu arriver.

L’adolescent l’entoura de ses bras anxieux pour lui venir en aide, mais le soldat de grande taille avançait d’un pas ferme comme si une force le poussait. Depuis que le jeune homme veillait sur son ami, les autres blessés ne manifestaient plus autant d’intérêt pour lui. À nouveau ils s’occupaient à traîner leur propre malheur vers l’arrière du front.

Comme ils avançaient, soudain le soldat de grande taille parut submergé de terreur. Son visage tournait tout à fait à la cire grise. S’agrippant aux bras de l’adolescent il regarda tout autour de lui, comme s’il avait peur d’être entendu. Alors, il commença à parler dans un murmure tremblant :

– « Je te dirais de quoi j’ai peur? Henri… Je te dirais de quoi j’ai peur… J’ai peur de tomber… et alors tu sais… leurs damnés chariots d’artillerie… ils aimeraient me passer dessus. C’est ce qui me fait peur… »

L’adolescent se mit à crier, hystérique :

– « Je prendrais soin de toi Jim ! Je prendrais soin de toi ! Je jure par Dieu que je le ferais ! »

– « Sûr… que tu le feras, Henri ? » supplia le grand soldat.

– « Oui… oui… je te dis… Je prendrais soin de toi, Jim ! » protesta l’adolescent. Il ne put s’exprimer clairement à cause de sa gorge nouée.

Mais le soldat de grande taille continuait à supplier à voix basse. Maintenant il se penchait comme un enfant au bras de son ami. Dans sa terreur ses yeux roulaient avec frénésie.

– « J’ai toujours été un bon ami à toi, n’est-ce pas Henri ? J’ai toujours été un brave type, n’est-ce pas ? On n’insistait pas trop avec moi pour que je rende service, non ? On n’avait qu’à me demander pour que je me mette aussitôt en route ; je l’ai fait pour toi, n’est-ce pas, Henri ? »

Il fit une pause, attendant anxieusement la réponse de son ami.

L’adolescent avait atteint un tel degré d’angoisse que ces soupirs l’écorchaient. Il s’efforça d’exprimer sa loyauté, mais il ne pu que faire des gestes fantasques.

Pourtant, le soldat de grande taille parut soudainement oublier toutes ses peurs. Il reprenait sa forme spectrale, raide et triste. Il continua d’avancer comme une statue de pierre. L’adolescent voulait que son ami s’appuyât sur lui, mais l’autre secouait toujours la tête et protestait de façon étrange :

– « Non… non… non… laisse-moi… laisse-moi. »

À nouveau son regard se fixait sur l’inconnu. Il avançait avec une intention mystérieuse, écartant toute offre d’aide de la part de l’adolescent : « Non… non… laisse-moi… laisse-moi… »

L’adolescent n’avait qu’à suivre.

À présent ce dernier entendait une voix qui lui parlait à l’épaule. Se retournant il vit que c’était le soldat en haillon :

– « Tu ferais mieux de le pousser hors du chemin, compagnon. Il y a une batterie qui arrive à un train d’enfer, et elle va le renverser. Il tiendra pas cinq minutes de toutes façons… tu peux le voir. Tu ferais mieux de l’écarter hors du chemin. D’où diable tire-t-il ses forces. »

– « Dieu seul le sait ! » s’écria l’adolescent en secouant les mains avec détresse. Il courut devant et s’agrippa au bras du soldat de grande taille.

– « Jim ! Jim ! » supplia-t-il d’un ton plaintif, « viens avec moi. »

Le soldat de grande taille tenta faiblement de se libérer : « Hein ? » dit-il d’un air absent. Un moment il fixa l’adolescent du regard. Il dit enfin, comme s’il comprenait vaguement : « Oh ! Dans les champs ? Oh »

Il piqua à travers champ en aveugle.

L’adolescent se retourna pour voir les cavaliers qui fouettaient, et la batterie de canons qui rebondissait avec violence. L’homme aux haillons jeta un cri aigu qui le fit se détourner en sursaut :

– « Mon Dieu ! il est en train de courir ! »

Tournant vivement la tête, l’adolescent vit son ami qui courait en vacillant, comme sur le point de tomber, vers un amas de buissons. À cette vue il eut un haut-le-cœur, et lâcha un gémissement douloureux. L’homme aux haillons et lui entamèrent la poursuite. Ce fut une course singulière.

Quand il rattrapa le soldat de grande taille, il commença de l’implorer avec tous les mots qu’il pût trouver :

– « Jim… Jim. Que fais-tu… pourquoi fais-tu ça… tu vas te faire mal. »

Son visage était animé par le même but. Il protesta d’un air buté, gardant les yeux rivés sur le mystique endroit vers où son intention le menait.

– « Non… non… ne me touche pas… laisse-moi, laisse-moi. »

L’adolescent, horrifié et perplexe devant son ami, recommença à lui poser des questions en tremblant :

– « Où que tu vas Jim ? À quoi que tu penses ? Où que tu vas ? Tu veux pas me le dire Jim ? »

Le soldat de grande taille leur fit face, comme s’il avait affaire à d’implacables poursuivants. Il y avait un grand appel dans ses yeux.

– « Laisse-moi tranquille veux-tu ? Laisse-moi tranquille une minute ! »

L’adolescent se recula : « Pourquoi Jim ? » dit-il d’un air stupéfait. « Qu’est-ce qui te prend ? »

L’autre se détourna et, penchant dangereusement, continua sa marche. L’adolescent et le soldat en haillons suivirent, la tête basse comme s’ils recevaient le fouet ; se sentant incapables de faire face à l’homme blessé à mort, s’il les confrontait à nouveau. Ils pensaient suivre quelque cérémonie solennelle. Il y avait une sorte de rituel dans les mouvements du soldat condamné, qui ressemblait à quelque fanatique d’une religion de fous. Une religion qui suçait le sang, déchirait les muscles et broyait les os. Ils ne pouvaient le comprendre. Horrifiés ils avaient peur, et se tenaient à distance derrière lui, comme s’il tenait quelque effroyable arme à sa disposition.

Enfin, ils le virent qui s’arrêtait, debout, immobile. S’approchant en hâte, ils virent son visage exprimer qu’enfin il avait trouvé l’endroit pour lequel il avait lutté. Sa maigre silhouette était droite, ses mains ensanglantées tranquillement tenues le long du corps. Il attendit avec patience ce quelque chose qu’il était venu rencontrer. Il était au rendez-vous. Ils firent une pause, et restèrent debout dans l’expectative.

Il y eut un silence.

Finalement, la poitrine du soldat condamné se mit à se soulever à grand effort. Mouvement qui devint si violent qu’on eût dit qu’un animal était à l’intérieur, qui remuait et se débattait furieusement afin de se libérer.

Le spectacle de cet étranglement graduel fit se tordre l’adolescent, et quand son ami roula des yeux, ce qu’il vit le fit s’écrouler par terre en hurlant. Il éleva la voix dans un appel suprême : « Jim… Jim… Jim… »

Le soldat de grande taille ouvrit les lèvres et dit en faisant un geste :

– « Laisse-moi… ne me touche pas… laisse-moi… »

Il y eut un autre silence, une autre attente.

Sa forme se raidit et se redressa soudain. Alors, une fièvre prolongée le secoua. Il jeta un regard devant lui. Pour les deux témoins, il y avait une curieuse et profonde dignité dans les traits fermes de sa face effrayante.

Doucement, une sourde étrangeté l’envahissait et l’enveloppait. Un moment le tremblement de ses jambes lui fit danser une sorte de hideuse ritournelle, et il se mit à taper sauvagement les bras contre sa tête, dans une expression d’enthousiasme démoniaque. Puis sa grande silhouette se tendit dans toute sa hauteur. Il y eut un léger bruit de déchirure. Alors il commença à pencher droit devant lui lent et raide comme un arbre qui tombe. Une rapide contorsion musculaire fit que l’épaule gauche toucha le sol en premier.

Le corps paru rebondir quelque peu sur le sol.

– « Mon Dieu ! » dit le soldat en haillons.

L’adolescent avait suivit, comme ensorcelé, cette sorte de cérémonial ponctuel et à l’endroit voulu. Son visage se tordait dans toutes les expressions d’agonies qu’il imaginait avoir été ressenties par son ami.

Se remettant sur pied, il s’approcha et regarda avec attention le visage de cire. La bouche était ouverte, découvrant les dents en un sourire.

Comme le pan de veste de sa tenue bleue s’était écarté, il put voir que tout le côté semblait avoir été dévoré par les loups.

L’adolescent se retourna subitement, livide de rage, vers le champ de bataille. Il secoua le poing, comme s’il allait donner quelque oraison vindicative :

– « Maudits… »

Le soleil rouge s’écrasait au fond de l’horizon comme une hostie cruelle.


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