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Le Signe Rouge Des Braves de Stephen Crane


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Chapitre XIII


L’adolescent se mit à avancer lentement vers le feu que lui avait indiqué l’ami qui s’en allait. Comme il vacillait, il repensa à la bienvenue que lui réserverait ses camarades. Il était convaincu que bientôt son cœur épuisé ressentirait les traits acérés du ridicule. Il n’avait pas la force d’inventer un mensonge pour se protéger, il serait une cible facile.

Il eut l’idée de se cacher dans les ténèbres de la forêt, mais la douleur et l’épuisement l’en dissuadèrent. Ses douleurs aiguës l’obligeaient à chercher un endroit où il puisse manger et se reposer, à n’importe quel prix.

En avançant vers le feu il vacilla au risque de tomber. Il pouvait voir des silhouettes d’hommes jeter des ombres noires contre la lueur rouge du feu ; et comme il s’approchait il se rendait peu à peu compte que le sol était parsemé d’hommes endormis.

Subitement il se trouva face à une noire et monstrueuse silhouette. Des éclairs jaillirent du canon d’un fusil : « Halte ! Halte ! » Un moment il perdit la tête, mais à présent il lui semblait reconnaître cette voix nerveuse. Comme il titubait debout, face au canon du fusil, il lâcha : « Hé bien, salut Wilson, toi… toi ici ? » Le canon fût prudemment abaissé et le soldat à la voix forte s’avança lentement. Il scruta le visage de l’adolescent : « C’est toi Henri ? »

– « Oui c’est… c’est moi. »

– « Hé bien, hé bien mon vieux » dit l’autre, « par le diable, je suis heureux de te voir ! Je t’ai cru mort. Sûrement mort. » L’émotion lui faisait perdre la voix.

Maintenant l’adolescent sentait qu’il pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Subitement ce qui lui restait de force l’abandonnait. Il pensa devoir se hâter à produire un mensonge pour se protéger des traits déjà sur les lèvres de son redoutable camarade. Aussi, tout en vacillant devant le soldat à la voix forte, il commença par dire : « Oui, oui… j’ai… j’ai passé d’horribles moments. J’ai été un peu partout. Je viens de ce côté sur la droite. Des combats terribles par là. J’ai passé d’horribles moments… J’ai été séparé de mon régiment. Par là sur la droite. J’ai été touché. À la tête. Je n’ai jamais vu pareil combat. C’était terrible. Je ne vois pas comment j’ai pu être séparé de mon régiment. J’ai été touché, oui. »

Son ami s’était vivement rapproché : « Quoi ? Touché ? Pourquoi ne l’avoir pas dit d’abord ? Pauvre vieux, on doit… patiente un moment, qu’est-ce que je fais. Je vais appeler Simpson. »

À ce moment-là, une autre silhouette se dressa dans l’obscurité. Ils reconnurent le caporal.

– « À qui parles-tu Wilson ! » demanda-t-il. Il y avait de la colère dans sa voix « À qui parles-tu ? Maudite sentinelle que t’es… hé bien… salut Henri, c’est toi ça alors, je t’ai pris pour mort il y a un bon moment ! Sainte Jérusalem, à chaque quart d’heure ou presque on en voit un qui réapparaît ! En comptant bien nous avions perdu quarante-deux hommes, mais s’ils se mettent à revenir comme ça, au matin on aura déjà toute la compagnie au grand complet. Où étais-tu ? »

– « Par là à droite. J’ai été séparé… » commença l’adolescent avec précipitation. Mais son ami l’interrompit vivement : « Oui, et il a été touché à la tête, il est mal en point, on doit l’examiner immédiatement. » Mettant son fusil sous son aisselle gauche, de son bras droit il soutint l’adolescent par l’épaule.

– « Hou ! ça doit faire très mal, » dit-il.

L’adolescent pencha lourdement sur son ami : « Oui ça fait mal… ça fait très mal, » répondit-il. Sa voix trembla.

– « Oh, » dit le caporal. Il soutint l’adolescent par le bras pour l’aider à avancer. « Allez viens, Henri, je prendrais soin de toi. »

Comme ils avançaient, le soldat à la voix de stentor cria après eux : « Simpson, laisse-le dormir dans mes couvertures. Et… attends une minute… voilà une gourde. Elle est remplie de café. Regarde sa tête à la lueur du feu, et vois de quoi ça a l’air. Peut-être que ç’en est une de mauvaise. Quand je serais relevé dans quelques minutes, je viendrais pour veiller sur lui. »

L’adolescent avait les sens si engourdis que la voix de son ami résonna comme dans le lointain, et qu’il pouvait à peine sentir la pression du bras du caporal. Il se soumettait passivement à la direction ferme de ce dernier. Comme auparavant, sa tête s’affaissait sur sa poitrine et ses genoux tremblaient. Le caporal le conduisit près d’un grand feu : « Maintenant, Henri » dit-il « voyons un peu ta vieille tête. »

L’adolescent s’assit avec obéissance, et le caporal, mettant son fusil de côté, commença à farfouiller dans la chevelure touffue de son camarade. Il fût obligé de lui tourner la tête de façon à ce que la lueur du feu tombe directement sur elle. Il tordait la bouche d’un air sceptique ; serrant les lèvres et sifflant entre ses dents, quand ses doigts furent en contact avec les taches de sang et la légère blessure.

– « Ah, nous y voilà ! » dit-il. Il poussa maladroitement son investigation plus loin. « Juste ce que je pensais, » ajouta-t-il. « Une balle t’a éraflé. Ça a levé une drôle de bosse, juste comme si un type t’avait cogné la tête avec une grosse matraque. Il y a un bon moment que ça s’est arrêté de saigner. Le pire avec ça, c’est qu’au matin tu verras qu’un képi à ta taille ne t’ira pas. Et ta tête sera toute agitée et brûlante de fièvre. Et tu te sentiras peut-être très malade demain au réveil. On ne peut jamais savoir. Encore que je n’y crois pas trop. C’est juste un sacré coup sur la tête et rien d’autre. Maintenant tu n’as qu’à t’asseoir ici sans bouger, pendant que je vais dénicher quelque chose pour te soulager. Alors je t’enverrais Wilson pour qu’il prenne soin de toi. »

Le caporal s’en alla. L’adolescent resta immobile au sol comme un paquet. Il fixait les flammes d’un regard vide.

Après un moment il reprit quelque peu conscience, et les choses autour de lui commencèrent à prendre forme. Dans les profondes ténèbres, il vit que le sol était parsemé d’hommes étendus dans toutes les postures imaginables. Scrutant les ténèbres plus lointaines il vit, en quelques coups d’œil rapides, apparaître des visages pâles et fantomatiques, doués d’une lueur phosphorescente. Les traits de ces visages exprimaient la profonde torpeur des soldats rompus par la fatigue. Ce qui leur donnait l’air d’hommes enivrés par le vin. Ce coin de forêt aurait pu paraître, pour un promeneur invisible, comme une scène venant après quelque effrayante débauche.

De l’autre côté du feu l’adolescent observa un officier endormi, assis le dos tout à fait droit appuyé contre un arbre. Il y avait quelque chose de risqué dans sa position. Perturbé par des rêves, peut-être, il vacillait en sursautant et en faisant de petits bonds, comme un grand-père dans son coin de cheminée agité par les effets d’un grog. Son visage était poussiéreux et souillé de taches. Sa mâchoire inférieure pendait comme si elle n’avait plus la force d’assumer une position normale. Il était l’image même du soldat exténué après une orgie guerrière.

De toute évidence, il s’était couché avec son épée sur le bras. Et l’homme et l’épée s’étaient endormis dans cette embrassade, et le moment arriva où l’épée glissa au sol sans qu’il ne s’en rendît compte. La poignée dorée était posée en contact avec l’une des bordures du feu.

Dans le périmètre éclairé par la lumière orangée et rose du bois qui brûlait il y avait d’autres soldats, ronflant et respirant avec bruit, ou étendus comme dans un sommeil de morts. Quelques paires de pieds pointaient, rigides et droits. Les bottes montraient la boue ou la poussière des marches ; et des bouts de pantalons roulés, sortant des couvertures, montraient des lambeaux et des déchirures dues aux accrocs, lors des passages précipités à travers les denses fourrés.

Le craquement du feu avait comme un rythme musical. Une légère fumée s’en dégageait. Le feuillage des arbres remuait doucement au dessus des têtes, et les feuilles dont la face était tournée vers le feu portaient, de manière intermittente, des teintes d’argent fréquemment borées de rouge. Plus loin sur la droite à travers une ouverture dans la forêt, on pouvait voir une poignée d’étoiles, posées comme des pierres scintillantes sur l’écran noir de la nuit.

Par moment, dans cette sorte de salle à la voûte basse, un soldat se levait et changeait de position ; l’expérience du sommeil lui ayant appris le caractère inégal et incommode du sol sur lequel il se trouvait. Ou peut-être se mettait-il sur son séant, pour regarder le feu un moment en clignant des yeux d’un air bête et en jetant des coups d’œils rapides à son compagnon prostré, se blottissait alors à nouveau avec le grognement satisfait d’un homme repris par le sommeil.

L’adolescent resta assis comme un tas abandonné, jusqu’à ce que son ami, le jeune homme à la voix de stentor, revienne, balançant deux gourdes par leurs fins colliers : « Hé bien, alors Henri mon vieux » dit ce dernier. « Dans juste une minute nous allons t’arranger. »

Il avait les manières intempestives d’un infirmier amateur. Il s’activa nerveusement autour du feu, remuant les branches pour avoir le maximum de clarté. Il fit abondamment boire à son malade de la gourde contenant le café. Ce furent pour l’adolescent des gorgées délicieuses. Il penchait la tête loin en arrière et tenait longuement la gourde sur ses lèvres. La fraîche mixture descendit comme une caresse le long de sa gorge irritée. Ayant fini, il soupira avec un grand soulagement de plaisir.

Le jeune homme à la voix de stentor contemplait son camarade avec satisfaction. Un moment plus tard, il tira un énorme mouchoir de sa poche. Il le plia en manière de bandage, et versa un peu d’eau de l’autre gourde juste au milieu. Il mit ce pansement grossier sur la tête de l’adolescent, attachant les bouts en un nœud bizarre sur la nuque.

– « Voyons, » dit-il, en reculant un peu pour estimer son ouvrage. « T’as l’air d’un sacré diable, mais je parie que tu te sens mieux. »

L’adolescent contempla son ami avec reconnaissance. Sur sa tête enflée et douloureuse, le tissu froid était comme la tendre main d’une femme.

– « Tu ne dois ni crier, ni rien dire, » remarqua son ami satisfait. « Je sais que je suis maladroit à soigner les malades, mais tu n’as pas rouspété. T’es un bon malade Henri. La plupart d’entre nous seraient depuis longtemps à l’infirmerie… Une balle qu’on reçoit sur la tête, on plaisante pas avec. »

L’adolescent ne fit aucun commentaire, mais commença à tripoter les boutons de sa jaquette.

– « Allons, viens maintenant » continua son ami, « viens. Je dois te mettre au lit, et faire en sorte que tu aies une bonne nuit de repos. »

L’autre se releva avec précaution, et le jeune soldat à la voix forte le mena parmi les formes endormies par groupes ou par rangées. À présent il se penchait pour prendre ses couvertures. Il étendit celle en caoutchouc sur le sol, et couvrit les épaules de l’adolescent avec celle qui est en laine.

– « Voilà, maintenant, » dit-il, « étends-toi et dors un peu. »

L’adolescent obéissant et docile, se pencha avec précaution comme une vieille femme. Il s’étendit avec un murmure de soulagement et de réconfort. Le sol parut comme la plus douillette des couches. Mais subitement il lâcha : « Attend une minute ! où vas-tu te coucher toi ? »

Son ami secoua la main avec impatience : « Juste là à côté de toi. »

– « Oui, mais attend, » continua l’adolescent, « sur quoi vas-tu dormir ? J’ai ton… »

Le soldat à la voix forte grogna entre ses dents : « Couche-toi et la ferme. Ne sois pas un damné imbécile » dit-il sévèrement.

Après cette réprimande, l’adolescent ne dit plus rien. Une exquise somnolence l’envahissait. La chaleur réconfortante de la couverture l’enveloppait d’une douce langueur. Sa tête s’affaissa sur ses bras repliés, et ses lourdes paupières s’abaissèrent sur ses yeux. Entendant un lointain éclat de mousqueterie, il se demanda machinalement si ces hommes dormaient parfois. Il lâcha un long soupir, se lova confortablement dans ses couvertures, et en un moment il était endormi comme ses camarades.


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