Contes Français
Les Contes et Chansons Populaires Recueillis par E. Henry Carnoy
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Le Fidèle Serviteur
(Lorraine)

Un roi avait un fidèle serviteur auquel il tenait beaucoup; jamais il n’entreprenait une expédition ou une guerre sans prendre l’avis de Jeannot, et toujours le roi n’avait eu qu’à se féliciter de l’excellence des conseils de son domestique.
Le roi, qui était vieux, tomba gravement malade, et bientôt son médecin le prévint qu’il n’avait plus à vivre que fort peu de temps.
« Qu’on fasse venir ici le fidèle Jeannot, dit le moribond. Je veux lui dire mes dernières volontés. »
On appela Jeannot qui pleurait dans la chambre voisine.
« Mon fidèle serviteur et ami, je vais bientôt mourir ; les médecins me l’ont annoncé.
Après moi, continue de bien servir mon fils.
Tu lui indiqueras l’endroit où sont mes trésors et la cave où nous avons enfermé mes diamants.
Tu lui feras visiter les chambres les plus secrètes du château, et tu n’en excepteras que la chambre verte, celle où se trouve le portrait de la princesse Marie.
Si jamais le prince voyait ce portrait, il deviendrait amoureux fou de la jeune fille; il voudrait l’épouser, et, malgré tous les périls, il se mettrait à sa recherche, et je sais qu’il lui en arriverait de grands malheurs.
— Mon pauvre maître, je ferai ainsi que vous me le demandez, et le prince n’entrera jamais dans la chambre verte.
— Je te remercie, mon fidèle Jeannot. Amène-moi mon fils, que je ne meure pas sans le bénir. »
Le serviteur amena le prince, le roi l’embrassa et mourut aussitôt.
Quelques jours après, le nouveau roi demanda au fidèle serviteur de lui montrer l’endroit où les trésors du défunt étaient cachés. Jeannot y conduisit son maître, puis il le mena dans toutes les chambres et dans tous les appartements secrets.
« Voici qui est fait, dit Jeannot. Vous avez vu tout ce qui peut vous intéresser.
— Et cette chambre ?
— Ce n’est rien; c’est une chambre de domestique. Passons.
— Je voudrais bien la voir aussi.
— Je vous répète que cela n’eu vaut point la peine. Du reste, votre père, à son lit de mort, m’a défendu de vous en ouvrir la porte. »
Le roi insista, Jeannot refusa.
Rentré dans son appartement, le jeune homme ne songea plus qu’à cette chambre que Jeannot n’avait pas voulu lui montrer.
Il en tomba malade, et les plus grands médecins ne savaient que penser de sa maladie.
A la fin, un magicien de passage dans la ville demanda à voir le roi, et il s’aperçut que celui-ci se mourait d’un désir qu’il ne pouvait satisfaire.
Il le dit à Jeannot, et le fidèle serviteur résolut de conduire son maître dans la chambre verte du palais.
A la vue du portrait de la princesse Marie, le prince en devint éperdument épris; il la trouva si belle, si belle, qu’il en tomba comme mort de saisissement.
Quand il fut revenu à lui, il dit à Jeannot.
« Jeannot, j’ai vu le portrait de la princesse Marie, et depuis ce moment je ne m’appartiens plus. Il faut que je l’épouse, dussé-je en mourir.
— Mais je ne sais quelle est cette jeune fille. Peut-être habite-t-elle un pays fort éloigné.
— Que m’importe! Interroge tout le monde, et parviens à savoir où elle réside. Je partirai aussitôt demander sa main. »
Le pauvre Jeannot était désespéré. Il s’adressa partout, personne ne put lui fournir aucun renseignement. Il eut alors l’idée de consulter le magicien.
« La princesse Marie habite bien loin, bien loin, par delà les mers les plus éloignées.
Tout ce que je sais, c’est que bien des chevaliers sont partis pour l’épouser, et qu’aucun d’eux n’est revenu.
— Le roi veut l’aller trouver à n’importe quel prix. Indiquez-moi la route à suivre. »
Le magicien renseigna le fidèle serviteur et celui-ci alla dire au roi ce qu’il avait appris.
Un grand vaisseau était à la voile; on le chargea d’or, d’étoffes et de diamants, et le prince s’embarqua avec Jeannot pour le pays de la jeune fille merveilleuse.
Après huit jours de voyage, le navire arriva devant la capitale du pays cherché.
On débarqua.
Attends-moi ici sous ce chêne, dit le roi à son serviteur.
Je vais demander en mariage la princesse Marie, puis je reviendrai avec elle. »
Le prince laissa là Jeannot, et entra dans la ville.
Par toutes les rues, il ne vit âme qui vive, et dans le palais ce fut la même chose.
Il n’hésita pas à frapper néanmoins.
La porte s’ouvrit d’elle-même, et le roi traversa de longs corridors, des cours, des appartements, jusqu’à ce qu’il se trouvât chez la princesse Marie.
La princesse dormait sur un grand lit de soie; le jeune homme la prit dans ses bras et l’enleva jusqu’à son vaisseau.
Là seulement la princesse se réveilla.
Elle voulut s’enfuir, mais le vaisseau était reparti pour le royaume du capitaine, et Marie dut se résigner à laisser son pays.
Le fidèle serviteur avait été oublié sur la côte par le prince son maître. Il appela, cria, se désola, mais personne ne vint à son secours.
Tout à coup il entendit un grand bruit dans le ciel.
Il regarda et aperçut trois cigognes qui vinrent se percher sur le chêne au pied duquel Jeannot était couché.
Savez-vous la nouvelle? dit l’une des cigognes.
La princesse Marie vient d’être enlevée par un roi étranger qui veut l’épouser.
— Oui, oui, nous le savons. Mais il ne sera pas plus heureux que ceux qui ont déjà entrepris d’enlever la princesse.
— Ah ! ah ! et pourquoi ?
— Avant de commencer le repas de noces, le roi devra changer de chemise; il l’aura fait à peine qu’il sera brûlé horriblement.
— Vraiment!
— Oui. Il y aurait pourtant bien un moyen de conjurer le sort, ce serait de tremper auparavant la chemise dans de l’eau froide.
Mais on n’y songera pas.
— Du reste, ajouta la deuxième, je sais aussi qu’au dîner on servira une grande soupière d’or sur la table.
Si la princesse y touche par trois fois, elle mourra aussitôt.
— Pourrait-on conjurer le sort?
— Oui. Une personne de la noce n’aurait qu’à jeter la soupière d’or dans le feu et la princesse ne mourrait point.
— Comme nous bavardons ! s’écria la troisième.
Il est vrai que nous sommes seules ici et que personne ne nous écoute.
— Nous écouterait-on encore qu’on n’irait pas reporter au roi ce que nous disons.
Celui qui le ferait serait changé en statue de pierre, et seul le sang de deux enfants nés jumeaux pourrait lui rendre sa nature.»
Ceci dit, les trois cigognes se changèrent en trois belles fées qui disparurent du côté de la mer, laissant là leur peau d’oiseau.
Vite, Jeannot se saisit de Tune d’elles, s’en enveloppa et se trouva changé en cigogne. Il prit son vol et arriva bientôt au pays de son maître, au moment juste où ce dernier débarquait avec la princesse.
Il y eut de grandes réjouissances dans la ville pour célébrer l’arrivée du roi et de sa fiancée, et tout fut préparé pour le mariage.
Le jour de la noce, après la messe, les invités se réunirent avec les mariés dans la plus grande salle du palais. Jeannot se trouvait derrière le roi et la reine Marie, ainsi qu’il en avait témoigné le désir.
On apporta la chemise du prince, mais au moment où elle allait être mise, Jeannot la saisit, la jeta dans un seau d’eau froide et la passa au roi.
Tous les invités se levèrent, indignés contre le malotru.
Laissez donc, laissez donc, leur dit le jeune homme; c’est mon fidèle Jeannot, et je le lui ai permis »
Puis ce fut le tour de la soupière d’or que Jeannot jeta au milieu du foyer, malgré la colère de la reine et du roi.
Furieux, le roi commanda à ses gardes de se saisir du serviteur et de le conduire en prison, en attendant l’exécution.
Jeannot se laissa lier et emmener sans mot dire.
Huit jours après, un grand échafaud fut dressé sur la grande place de la ville, et Jeannot fut amené pour être exécuté au milieu d’une grande affluence de monde.
Tous les assistants s’apitoyaient sur son sort, et beaucoup pleuraient de voir un si fidèle serviteur envoyé à la mort.
Arrivé au lieu de l’exécution, Jeannot se tourna vers le peuple et vers le roi et la reine, et raconta pourquoi il en avait agi ainsi lors du mariage; il parla des cigognes et de la conversation qu’il avait surprise, et termina en disant :
Maintenant que j’ai dévoilé le secret des fées, je vais être changé en statue de pierre.
Je demande au roi de me faire placer dans la grande salle verte du palais. »
Il ne put continuer, il venait d’être transformé en homme de pierre. Le roi le fît mettre à l’endroit demandé, et se désola beaucoup d’avoir perdu un si brave serviteur.
Lorsque les fées revinrent pour reprendre leurs peaux de cigognes, elles furent toutes surprises de n’en plus trouver que deux.
La plus jeune des fées comprit qu’avec la peau merveilleuse elle avait perdu son pouvoir.
Elle partit par monts et par vallées, par plaines et par mers, par villes et par villages, s’enquérant partout de celui qui avait bien pu la lui enlever.
Après un an et un jour, elle arriva dans la ville où maintenant résidait la princesse Marie.
Elle apprit que celui qui détenait la peau de cigogne était Jeannot, changé en statue de pierre près d’un an auparavant.
La fée s’introduisit dans la chambre verte et permit à Jeannot de parler.
« Qu’as-tu fait, Jeannot, de l’objet merveilleux que tu m’as enlevé?
— Je l’ai caché dans un endroit connu de moi seul, et je ne te le remettrai que lorsque tu m’auras rendu ma nature.
— Je le voudrais bien, mais je ne le puis. Il faudrait que ton meilleur ami prît le sang de ses deux enfants jumeaux et t’en couvrît le corps, alors tu reviendrais à la vie.
— Mais qui ferait cela pour moi? »
Le roi, qui justement passait par un corridor voisin, et qui avait tout entendu, entra et dit à la fée qu’il tuerait volontiers ses deux jumeaux pour désenchanter Jeannot.
Il le fit, et Jeannot redevint homme comme par le passé.
La fée admira tant le dévouement du roi, qu’elle toucha de sa baguette le corps des jumeaux et les rendit à la vie. Puis, munie de sa précieuse peau de cigogne, elle dit adieu au roi, à la reine et au fidèle serviteur, et prit son vol pour la contrée lointaine
qu’elle habitait.
(Conté en 1883 par M. G. Charpentier, de Vacqueville [Meurthe-et-Moselle]).

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