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Comédie: “L’Âne et le Ruisseau” d’Alfred de Musset

Œuvres posthumes

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L’Âne et le Ruisseau

Scène XIV

***

PRÉVANNES, seul ; puis VALBRUN.

Prévannes, seul.

Maintenant, Valbrun, à nous deux ! Il y a bien assez longtemps que tu m’impatientes et que tu retardes tous nos projets ; cette fois, morbleu ! je te tiens, et, mort ou vif, tu te marieras.

Valbrun.

C’est vous, monsieur ?

Prévannes.

Comme vous voyez. Ce n’est peut-être pas moi que vous cherchiez ?

Valbrun.

Pardonnez-moi, monsieur, c’est vous-même, et vous savez sans doute ce que j’ai à vous dire.

Prévannes.

Pas encore, mais il ne tient qu’à vous…

Valbrun.

Je vous rapporte votre chapeau.

Prévannes, reprenant son chapeau.

Bien obligé, j’en étais inquiet.

Valbrun, lui montrant sa lettre.

Cette lettre est de votre main ?

Prévannes.

Oui, monsieur.

Valbrun.

Et vous comprenez ce qu’elle a d’outrageant pour moi.

Prévannes.

Je ne pense pas qu’il y soit question de vous.

Valbrun.

Et vous savez aussi, je suppose, de quel nom mérite d’être appelé celui qui a osé l’écrire ?

Prévannes.

De quel nom ?… Le nom est au bas.

Valbrun.

Oui, monsieur ; c’était celui d’un homme que j’ai aimé depuis mon enfance, en qui j’avais confiance entière, qui a été, en toute occasion, le confident de mes plus secrètes, de mes plus intimes pensées, et que je ne peux plus appeler maintenant que du nom de traître et de faux ami.

Prévannes.

Passons, s’il vous plaît, sur les qualités.

Valbrun.

Non seulement il m’a trahi ; mais, pour le faire, il s’est servi de mon amitié même et de ma confiance.

Prévannes.

Passons, de grâce.

Valbrun.

Prétendez-vous me railler ?

Prévannes.

Non, monsieur, je vous jure.

Valbrun.

Que répondrez-vous donc qui puisse excuser votre conduite dans cette maison ?

Prévannes.

Je ne vois pas qu’elle soit mauvaise.

Valbrun.

Sans doute… Elle vous a réussi ! Et vous êtes apparemment au-dessus de ces petites considérations de bonne foi et de délicatesse que le reste des hommes…

Prévannes.

Mille pardons. Je vous ai déjà prié de passer là-dessus. Un moment de dépit peut avoir ses droits, mais il ne faut pas en abuser.

Valbrun.

Je n’en saurais tant dire, monsieur, que vous n’en méritiez davantage.

Prévannes.

Soit, mais j’en ai entendu assez, et, si vous n’avez rien à ajouter…

Valbrun.

Ce que j’ai à ajouter est bien simple. Je vous demande raison.

Prévannes.

Je refuse.

Valbrun.

Vous refusez ?… Je ne croyais pas que, pour faire tirer l’épée à M. de Prévannes, il fallait le provoquer deux fois.

Prévannes.

Cent fois, s’il ne veut pas la tirer.

Valbrun.

Et quel est le prétexte de ce refus ?

Prévannes.

Le prétexte ? Et quel est, s’il vous plaît, celui de votre provocation ?

Valbrun.

Quoi vous m’enlevez la comtesse…

Prévannes.

Est-ce que vous êtes son parent, ou son amant, ou son mari, ou seulement un de ses amis ?

Valbrun.

Je suis… oui, je suis un de ses amis, un de ceux qui l’aiment le plus au monde, et j’ai le droit…

Prévannes.

Un instant, permettez. J’ai pu faire, il est vrai, ma cour à la comtesse ; mais vous concevez que s’il faut, à cause de cela, que je me batte avec tous ses amis…

Valbrun.

Je suis plus qu’un ami pour elle… Je devais l’épouser.

Prévannes.

Que ne l’avez-vous fait ? Qui vous en empêchait ?

Valbrun.

Qui m’en empêchait, quand tout mon amour, toute ma foi en la parole donnée n’était pour vous qu’un sujet de raillerie ? Lorsque vous me regardiez à plaisir tomber dans le piège que vous m’avez tendu ! lorsque vous abusiez, jour par jour, de ma patiente crédulité ! lorsque vous étiez là, tous deux, déjà d’accord, sans doute, tandis que moi, seul, seul avec ma souffrance, seul, si on l’est jamais quand on aime !..

Prévannes.

Nous retombons dans l’avant-propos.

Valbrun.

Édouard ! c’est toi qui m’as traité ainsi !

Prévannes.

Je croyais, monsieur, que tout à l’heure vous me donniez un autre nom.

Valbrun.

Oui, monsieur, vous avez raison. Vous me rappelez mes paroles, et, puisqu’il vous plaît de n’y point répondre…

Prévannes.

Je ne réponds point à des paroles sans but, sans consistance et sans raison.

Valbrun.

Sans but ! C’est vous qui refusez de vous battre.

Prévannes.

Je ne refuse pas absolument. Je demande à quel titre vous me provoquez.

Valbrun.

Eh bien ! puisqu’il en est ainsi…

Prévannes.

Oui, certes, je demande encore une fois si vous êtes le frère, ou l’amant, ou le mari de la comtesse, et, si vous n’êtes rien de tout cela, je tiens pour nulles vos forfanteries. Il n’entre pas dans mes habitudes de me couper la gorge avec le premier venu.

Valbrun.

Le premier venu, juste ciel !

Prévannes.

Eh ! sans doute ; qu’êtes-vous de plus ? Un ami de la maison, d’accord ; une connaissance agréable sans doute, qu’on rencontre peut-être un peu trop souvent chez une jolie femme vive, légère, un peu perfide, j’en conviens, d’une réputation à demi voilée…

Valbrun.

Parlez-vous ainsi de la comtesse ?

Prévannes.

Pourquoi donc pas ? Sur ce point-là aussi, allez-vous encore me chercher chicane ?

Valbrun.

Oui, morbleu, c’est trop ! J’ai pu supporter vos froides et cruelles railleries, mais vous insultez une femme que j’estime et que vous devriez respecter, puisque vous dites que vous l’aimez ; venez, monsieur, entrons chez elle. Je n’ai pas, dites-vous, le droit de la défendre ; eh bien ! ce droit que j’ai perdu, que vous m’avez ravi, que j’avais hier, je le lui redemanderai, fût-ce pour un instant, et elle me le rendra, je n’en doute pas. Toute perfide qu’elle est, je connais son cœur, et, malgré toutes vos trahisons, je l’ai tant aimée, qu’elle doit m’aimer encore. Je devais être son époux, je pouvais presque en porter le titre ; qu’elle me le prête un quart d’heure, me rendrez-vous raison ? Venez, monsieur, entrons ici.Il va pour ouvrir la porte de la chambre de la comtesse.

Prévannes, l’arrêtant.

Dis donc, Henri, te souviens-tu que ce matin je te comparais à un âne qui n’ose pas franchir un ruisseau ?

Valbrun.

Qu’est-ce à dire ?

Prévannes.

Eh ! le voilà, le ruisseau : c’est cette porte ; allons, pousse-la donc ! Ce n’est pas sans peine que nous y sommes parvenus.Il pousse la porte. Entrent la comtesse et Marguerite.



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George Sand. Portrait by A. de Musset. 1833

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