Akirill.com

Comédie: “L’Âne et le Ruisseau” d’Alfred de Musset

Œuvres posthumes

Télécharger PDF

Littérature françaiseLivres bilinguesContes de fées et Livres d’enfantsPoésie FrançaiseAlfred de MussetPoèmes d’Alfred de Musset
< < < Scène III
Scène V > > >

Scène premièreScène IIScène IIIScène IVScène VScène VIScène VIIScène VIIIScène IXScène XScène XIScène XIIScène XIIIScène XIVScène XV


L’Âne et le Ruisseau

Scène IV

***

LA COMTESSE, PRÉVANNES.

La comtesse.

Vous vous querellerez donc sans cesse ?

Prévannes.

C’est que je l’aime de tout mon cœur. Ne dois-je pas être son mari ?

La comtesse.

D’accord, mais…

Prévannes.

Est-ce qu’elle hésite ?

La comtesse.

Elle dit qu’elle n’est pas pressée.

Prévannes.

Nous verrons bien ; parlons de vous ; qu’est-il donc arrivé ?

La comtesse.

Rien de nouveau. — Mais dites-moi : comment voyez-vous de prime abord, en arrivant ici, que j’ai quelque sujet d’inquiétude ?

Prévannes.

Il n’est pas difficile de voir si les yeux sont tristes ou non.

La comtesse.

Bon ! triste, on l’est pour cent raisons dont pas une souvent n’est sérieuse. Si vous rencontrez un de vos amis, et qu’il ait l’air moins gai que la veille, allez-vous lui demander pourquoi ? Cela arrive à tout le monde.

Prévannes.

À tout le monde, soit, je ne demanderai rien et ne m’en soucie pas davantage ; mais aux personnes qu’on aime, c’est autre chose, et je vous demande la permission d’oser y voir clair avec vous. — Je reviens à mon dire : qu’est-il arrivé ?

La comtesse.

Je vous le répète, rien de nouveau, et c’est justement ce qui me désespère. Votre ami est si étrange, si bizarre…

Prévannes.

Ah ! oui, il ne se décide pas. C’est un peu comme la petite cousine.

La comtesse.

Oh ! c’est bien pire, et que voulez-vous ? Notre mariage était… convenu… Je ne sais vraiment…

Prévannes.

Est-ce que je vous intimide ?

La comtesse.

Non, non, vous êtes presque mon parent ; d’ailleurs, j’ai toute confiance en vous, et j’ai besoin de parler franchement. Vous connaissez, n’est-ce pas, la position singulière où je me trouve ? Veuve et libre, j’ai une famille qui ne peut, il est vrai, disposer de moi, mais dont je ne voudrais, sous aucun prétexte, me séparer entièrement : je ne suis pas forcée de suivre les conseils qu’on peut me donner, mais vous comprenez que les convenances…

Prévannes.

Oui, les convenances… et mon ami Valbrun…

La comtesse.

M. de Valbrun, avant mon mariage, avait, vous le savez aussi, demandé ma main. Depuis ce temps-là, il s’était éloigné, il était allé… je ne sais où ; je ne l’ai plus revu. Maintenant il est revenu, il a renouvelé sa demande ; elle n’a point été repoussée, et… comme je vous le disais, les convenances, les intérêts de famille, et même une inclination réciproque… je ne vous cache rien…

Prévannes.

À quoi bon ?

La comtesse.

Tout s’unissait, s’accordait à merveille. Voilà trois mois que les choses sont ainsi. Il me voit tous les jours, et il ne dit mot.

Prévannes.

Cela doit être fatigant.

La comtesse.

Que puis-je faire ? Attendrai-je un hasard, une éclaircie dans cette obscurité, et qu’une fantaisie lui prenne de me rappeler une parole donnée ? Il y avait encore pour ma terre de Cernay, pour des arrérages, je ne sais quoi, quelques petites difficultés. Elles sont résolues d’hier ; je viens d’en recevoir l’avis. Lui en parlerai-je la première ?

Prévannes.

Ma foi, oui. Si vous me consultez, ce serait ma façon de penser. Je connais Valbrun depuis l’enfance : c’est le plus honnête garçon du monde ; mais il ne fait jamais ce qu’il veut. Est-ce timidité, est-ce orgueil, est-ce seulement de la faiblesse ? C’est tout cela peut-être à la fois. Quand la timidité nous tient à la gorge, elle gâte tout, elle se mêle à tout, même aux choses qui semblent lui être le plus opposées. Voilà un homme qui vous aime, qui vous adore, j’en réponds ; il se battrait cent fois, il se jetterait au feu pour vous ; mais c’est une entreprise au-dessus de ses forces que de se décider à acheter un cheval, et, s’il entre dans un salon, il ne sait où poser son chapeau.

La comtesse.

Ne serait-il pas dangereux d’épouser ce caractère-là ?

Prévannes.

Point du tout, car ce n’est pas le vôtre. D’ailleurs, il n’est ainsi que lorsqu’il est tout seul. Il demandera, peut-être, alors son chemin ; mais, qu’il vous donne le bras, il le saura de reste.

La comtesse.

Vous m’encouragez, je le vois. Mais est-il possible à une femme d’aborder de certaines questions…

Prévannes.

Eh ! madame, ne l’aimez-vous pas ?

La comtesse.

Mais êtes vous bien sûr qu’il m’aime ? Cette madame Darcy…

Prévannes.

Ah ! voilà le lièvre. C’est en pensant à cette femme-là que vous me disiez tout à l’heure que ce pauvre baron, après votre mariage, était allé je ne sais où… Mais vous parliez d’histoire ancienne.

La comtesse.

Croyez-vous qu’il en soit tout fait détaché ?

Prévannes.

Vous pourriez dire quelque chose de plus… mais pour détaché, sans nul doute, car il n’en parle plus, maintenant, pas même pour en dire du mal.

La comtesse.

Il l’a beaucoup aimée ?

Prévannes.

On ne peut pas davantage. Cette cruelle maladie, qui a failli le mettre en terre, et cette défiance boudeuse qu’il en a gardée, sont autant de cadeaux de cette charmante personne. Ah ! morbleu ! celle-là, si je la tenais !…

La comtesse.

Est-ce que vous êtes vindicatif ?

Prévannes.

Non pas pour moi ; je n’ai pas de rancune, et je ne fais point de cas des colères conservées. Mais ce pauvre Henri, qui, avec ses vertiges, est le plus franc, le plus brave garçon… la bonne dupe !

La comtesse.

Lui donnez-vous ce nom parce qu’il lui est arrivé… de se tromper ? C’est votre ami.

Prévannes.

Oui, et c’est pour cela même que je serais capable, Dieu me pardonne !… Oui, et ensuite, je ne saurais dire… mais je déteste la fausseté, la perfidie, tout l’arsenal des armes féminines ; je sais bien qu’on peut s’en servir utilement, mais cela me répugne et c’est ce qui fait que, si je n’aimais pas votre cousine, je serais amoureux de vous.

La comtesse.

Voulez-vous que je le lui dise ?

Prévannes, à la fenêtre.

Si cela vous plaît. Voici le baron lui-même, je le reconnais… il traverse la cour bien lentement… il revient sur ses pas… entrera-t-il ? C’est à savoir.

La comtesse.

Monsieur de Prévannes, le cœur me manque.

Prévannes.

À quel propos ?

La comtesse.

Je ne puis, non, je ne puis suivre le conseil que vous me donnez. Parler la première… oser dire… mais c’est lui avouer… songez donc !

Prévannes.

Je ne songe point… Parlez, madame ; osez, je suis là.

La comtesse.

Quoi ! devant vous !

Prévannes.

Eh ! oui, devant moi. Voyez le grand mal !

La comtesse.

Mais s’il hésite, s’il refuse ?

Prévannes.

Eh bien ! madame, eh bien ! qu’en peut-il arriver ? Voyez-vous les Romains…

La comtesse.

Mais taisez-vous donc, je l’entends.

Prévannes.

Bon ! vous ne le connaissez pas. Il est bien homme à se présenter, comme cela, tout naturellement ! Il va longtemps rêver dans l’antichambre ; il va frémir dans la salle à manger, et il se demandera, en traversant le salon, s’il ne ferait pas mieux de s’aller noyer.

La comtesse.

Vous me faites rire malgré moi, comme Marguerite tout à l’heure. Ah ! vous êtes bien faits l’un pour l’autre !… mais je vous répète que le courage me manque.

Prévannes.

Et je vous répète qu’il vous aime. Si je n’en étais pas convaincu, vous donnerais-je ce conseil que vous n’osez pas suivre ? Vous le donnerais-je pour tout autre que Valbrun ? Vous dirais-je un mot ? Dieu m’en garde ! s’il s’agissait d’un mannequin à la mode ou seulement d’un homme ordinaire… mais il s’agit ici d’un entêté, et en même temps d’un irrésolu. Mais il vous aime… il serait bien bête ! Et vous l’aimez, vous êtes fiancés, vous êtes sa promise, comme on dit dans le pays.

La comtesse.

Mais je suis femme.

Prévannes.

Il est honnête homme ; je jurerais sur sa parole comme sur la mienne. Que craignez-vous ? Allons, madame, un peu de courage, un peu de bonté, un peu de pitié, car vous n’avez seulement qu’à sourire !…

La comtesse.

Vous croyez ! Mais si vous restez, vos plaisanteries vont lui faire peur.

Prévannes.

Point du tout, je ne dirai rien, je vais regarder vos albums. Il s’assied près d’une table.



< < < Scène III
Scène V > > >

George Sand. Portrait by A. de Musset. 1833

Littérature françaiseLivres bilinguesContes de fées et Livres d’enfantsPoésie FrançaiseAlfred de MussetPoèmes d’Alfred de Musset


Détenteurs de droits d’auteur –  Domaine public

Si vous avez aimé ce poème, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires!
Partager sur les réseaux sociaux

Trouvez-nous sur Facebook ou Twitter

Consultez Nos Derniers Articles

© 2024 Akirill.com – All Rights Reserved

Leave a comment