Œuvres posthumes
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L’Âne et le Ruisseau
Scène IX
***
PRÉVANNES, VALBRUN.
Valbrun
Est-ce que la comtesse est fâchée contre moi ?
Prévannes.
Je n’en sais rien.
Valbrun.
Elle sort, et me salue à peine.
Prévannes.
Elle avait quelque ordre à donner.
Valbrun.
Non, son regard ressemblait à un adieu… et à un triste adieu… moi qui venais…
Prévannes.
Dame ! écoute donc ; elle n’est peut-être pas contente. Tu ne l’as pas trop bien traitée ce matin.
Valbrun.
Moi ! je n’ai rien dit, que je sache…
Prévannes.
Oh ! tu as été très poli ; quant à cela, il n’y a pas à se plaindre. Mais si tu crois que c’est avec ces manières-là…
Valbrun.
Comment ?
Prévannes.
Ce n’est pas ce qu’on te demande.
Valbrun.
Quel tort puis-je avoir ? Elle m’a annoncé que rien ne s’opposait plus à notre mariage… et je lui ai répondu… que j’en étais ravi.
Prévannes.
Oui, tu lui as dit que tu étais ravi, mais tu ne l’étais pas le moins du monde. Crois-tu qu’on s’y trompe ?
Valbrun.
Je n’en sais rien. Mais, en vous quittant tout à l’heure, je suis allé chez mon notaire, et j’ai pris tous mes arrangements pour ce mariage.
Prévannes.
En vérité ?
Valbrun.
J’en viens de ce pas, et je n’ai point fait autre chose. Qu’y a-t-il donc la de surprenant. ? Tu me regardes d’un air étonné.
Prévannes.
Non pas, mais je craignais… je croyais…
Valbrun.
Est-ce que ce n’était pas convenu ? Est-ce que la comtesse, par hasard, serait capable de changer de sentiment ?
Prévannes.
Elle ? oh ! je te réponds que non. Mais est-ce que… véritablement… c’est incroyable…À part.
Nous serions-nous trompés ?
Valbrun.
Qu’est-ce que tu vois d’incroyable ?
Prévannes.
Rien du tout, non, rien, c’est tout simple.À part.
Je n’en reviens pas… après cette visite !…
Valbrun.
Tu as l’air surpris, quoi que tu en dises.
Prévannes.
Non.
Valbrun.
Si fait, et je comprends pourquoi. C’est ma froideur, mon embarras, qui t’ont semblé singuliers ce matin.
Prévannes.
Pas le moins du monde, et qu’importe dès l’instant que tu es décidé ? Et tu l’es tout à fait ?
Valbrun.
Je ne conçois pas que tu en doutes.
Prévannes.
Je n’en doute pas, et je t’en félicite.Il lui prend la main.
Ainsi, Henri, nous sommes cousins… par les femmes… Cette parenté-là en vaut bien une autre… n’est-ce pas ?À part.
Les choses étant ainsi… c’est bien étrange… mais enfin… alors… Ce billet n’est plus bon à rien… Je vais le reprendre délicatement…Il regarde sur la table.
Où l’ai-je fourré ?
Valbrun.
Que cherches-tu là ?
Prévannes.
Un papier. Veux-tu que je te dise ? je croyais vraiment que tu hésitais…
Valbrun.
Moi ?
Prévannes.
Oui.À part.
Où diable l’ai-je mis ? Ah ! le voilà.Il va pour le prendre.
Valbrun, s’asseyant d’un air triste.
Ah ! si j’ai hésité, tu sais bien pourquoi.
Prévannes.
Comment !
Valbrun.
Eh ! sans doute, tu connais ma vie, tu sais parfaitement la raison…
Prévannes.
Moi ? pas du tout !
Valbrun.
Ce fatal souvenir…
Prévannes.
Quel souvenir ?
Valbrun.
Tu le demandes ?
Prévannes.
Bon ! voilà madame Darcy. Vas-tu, pour la centième fois, m’en raconter la lamentable histoire ?
Valbrun.
Je ne vais pas te la raconter. Tu te moques de tout.
Prévannes.
Non, mais je me moque, si tu le permets, de madame Darcy.
Valbrun.
C’est bientôt dit… Si tu la connaissais !
Prévannes.
Oui, je ferais là une jolie emplette !
Valbrun.
Comme tu voudras… je l’ai aimée… Que ce soit une faute, une sottise, un ridicule, si tu le veux… mais je l’ai aimée, et le mal qu’elle m’a fait m’effraye malgré moi pour l’avenir… Je crains d’y retrouver le passé.
Prévannes.
Eh ! laisse donc là le passé ! qui n’a pas le sien ? Tu vas être heureux… Commence donc par tout oublier… Est-ce que tu es en cour d’assises pour qu’on te demande tes antécédents ? Viens, viens regarder cet album… Il y a un dessin de Marguerite.
Valbrun.
Je le connais… Ah ! mon ami, si tu savais !…
Prévannes.
Mais tu sais très bien que je sais.Tenant à la main le billet qu’il a pris.
Ne dirait-on pas qu’il n’y a qu’une femme au monde ? Madame Darcy t’a fait de la peine, elle a mal agi ; elle t’a planté là, et, qui pis est, elle t’a menti. C’est une vilaine créature. Eh bien ! après ? Vas-tu en faire un épouvantail dont il n’y ait que toi qui s’effarouche ? Tu ne te guériras donc jamais de cet empoisonnement-là ?
Valbrun, se levant.
Certes, si mon chagrin pouvait s’adoucir… si un peu d’espoir me revenait… si je croyais pouvoir oublier… ce serait dans cette maison.
Prévannes.
Si tu pouvais, si tu croyais… Ah ça ! tu n’es donc pas décidé ?
Valbrun.
Si fait ; mais je tremble quand j’y pense.
Prévannes, à part.
Je crois que je vais remettre mon billet à sa place.Haut.
Mais enfin, oui ou non, la comtesse te plaît-elle ?
Valbrun.
Peux-tu en douter ? Ce n’est pas plaire qu’il faut dire ; elle me charme, elle m’enchante. Je ne connais personne au monde qui puisse soutenir la moindre comparaison.
Prévannes.
Vrai ?
Valbrun.
Tu ne l’as pas appréciée…
Prévannes.
Si fait.
Valbrun.
Tu l’as vue en passant, à travers ton étourderie. Avec sa franchise, elle a de l’esprit ; avec son esprit, elle a du cœur. C’est la grâce et la beauté mêmes… Quand je la regarde… je vois le bonheur dans ses yeux.
Prévannes.
Que ne lui dis-tu tout cela plutôt qu’à moi ? Est-ce que tu veux m’épouser ?
Valbrun.
Tes railleries n’y feront rien.
Prévannes.
Tu l’aimes ?
Valbrun.
Je l’adore.
Prévannes.
En ce cas là…Il met le billet dans sa poche.
Elle est ici, à deux pas, dans sa chambre… Parbleu !… si j’étais à ta place…
Valbrun, se rasseyant.
Je voudrais bien être à la tienne. Ah ! tu es heureux, tu épouses Marguerite… tandis que moi…
Prévannes, à part.
Voilà le vent qui tourne.Haut.
J’épouse Marguerite… je n’en sais rien.
Valbrun.
Non ?
Prévannes.
Non.
Valbrun.
Est-ce possible ! Une jeune fille si jolie, si aimable, un peu trop gaie parfois, mais pleine de mérite et de talents… fort riche… N’avais-tu pas engagé ta parole ?
Prévannes.
Et toi, qu’as-tu fait de la tienne ?
Valbrun.
Je n’ose pas, je ne peux pas, je n’oserai jamais… à moins que… pourtant…
Prévannes, à part.
Que le diable l’emporte !
Valbrun.
Si tu savais quel souvenir et quel pressentiment me poursuivent ! On peut bien être ridicule quand on aime, mais on ne l’est pas quand on souffre.
Prévannes.
Et de quoi souffres-tu, je te prie ? Pousse cette porte, elle t’attend.
Valbrun.
Oui, le bonheur est peut-être là, derrière cette porte… je ne puis l’ouvrir… je reculerais sur le seuil… l’espérance ne veut plus de moi.
Prévannes.
Pousse donc cette porte, te dis-je ! Tiens, Henri, sais-tu, en ce moment, de quoi tu as l’air ? Tu ressembles, révérence parler, à un âne qui n’ose pas franchir un ruisseau.
Valbrun.
Comme tu voudras. Toi qui te railles de ma souffrance, n’as-tu jamais été trahi ? Je veux croire, si cela te plaît, que tu n’as point rencontré de cruelles ; n’en as-tu pas trouvé de perfides, de malfaisantes ?
Prévannes.
Quelquefois, comme un autre.
Valbrun.
Ah ! malheur à celle qui vous donne cette triste expérience ! une femme inconstante devient notre bourreau. Insensible à tout ce qu’on souffre, c’est l’âme la plus dure, la plus implacable ! En vous offrant son amitié, quand elle vous ôte son amour, elle croit s’acquitter de tout ! et quelle amitié ! Ce n’en est pas seulement l’apparence : nulle franchise, nulle confiance ; ce n’est qu’un mensonge perpétuel, un supplice de tous les instants, trop heureux si l’on en mourait !
Prévannes, à part.
Décidément, il faut avoir recours aux moyens héroïques ; où mettrai-je cette lettre ?… dans son chapeau ?… Non, il pourrait deviner… Ah ! j’y suis !… dans le mien.Il met la lettre dans son chapeau.
Et pour qu’il la trouve…Il prend le chapeau de Valbrun.
Adieu, Henri. Après tout, tu as peut-être raison. La comtesse, avec ses beaux yeux, n’en a pas moins la tête un peu légère !…
Valbrun.
Le penses-tu ?
Prévannes.
Qui sait ! elle est femme.
Valbrun.
Mais encore… la crois-tu capable ?…
Prévannes.
Peut-être bien. Tout considéré, je te conseille d’aimer ailleurs. Tu ferais mieux, je crois, d’épouser Célimène…
Valbrun.
Mais…
Prévannes.
C’est le plus sage. Adieu, mon ami.À part, en sortant.
Je ne le perdrai pas de vue.
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