Œuvres posthumes
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Faustine
ACTE PREMIER
Scène VII
***
MICHEL, FAUSTINE.
Michel.
L’amiral, cette nuit, m’avait fait demander. Il y avait eu une fausse alarme, quelques feux allumés à Chiozza. Après avoir visité les postes, j’allais rentrer, lorsqu’en poussant la porte de cette salle, le vent, qui soufflait avec violence, fit ouvrir l’autre devant moi. Je m’avançai, croyant trouver la vieille Nina encore debout. Ne voyant personne, j’appelai Faustine ; l’écho de la voûte seul me répondit, et la lueur de la torche que j’avais à la main me montra jusqu’au fond l’appartement désert. Alors j’allumai ces flambeaux et je m’assis dans ce fauteuil… Où était Faustine ?
Faustine.
Dieu le sait.
Michel.
Chère petite sœur, j’ai attendu longtemps cette nuit. Es-tu bien sûre de ma patience ?
Faustine.
J’ose y compter.
Michel.
La patience et la haine sont lentes toutes deux ; mais la colère et la vengeance sont promptes. Je me nomme Michel Lorédan.
Faustine.
Et moi, Faustine. De qui veux-tu te venger ?
Michel.
Si je le savais, ce ne serait plus à faire.
Faustine.
Tu ne le sauras pas.
Michel.
Demain, si je le veux.
Faustine.
Non, car je vais te dire à l’instant tout ce que tu peux savoir. On veut me marier, et j’ai un époux.
Michel.
Vraiment !… c’était là ta fable ? Ainsi, c’est un mariage secret ?
Faustine.
Oui, vous avez voulu disposer de moi, et, pour que cela fût impossible, j’ai prononcé un de ces serments qui décident de notre vie et qui nous suivent dans le tombeau.
Michel.
Fort bien ; je te reconnais là. Et il n’est pas permis à ton frère de savoir le nom que tu portes ?
Faustine.
Pas à présent.
Michel.
En vérité ! Et que répondras-tu à mon père lorsqu’il te présentera lui-même un époux ?
Faustine.
Rien, car je compte sur toi pour l’en empêcher.
Michel.
De mieux en mieux. Et si je refusais d’avoir pour toi cette complaisance ? Tu es bien hardie de me confier ton secret ; ne sais-tu pas…
Faustine.
Je sais à qui je parle, mon frère, et je ne crains rien pour mes paroles.
Michel.
Mais enfin, si je refusais ?
Faustine.
Tu serais cause d’un grand malheur.
Michel.
Je ne m’étais pas trompé d’un mot et je savais d’avance chacune de tes paroles. Ainsi tu n’as pas craint, dans ta ruse audacieuse, de jouer avec notre repos et les cheveux blancs de ton père ?
Faustine.
J’ai cru que tu les respecterais.
Michel.
Sans doute ; et ce respect sacré, cette piété d’un fils pour son père, tu t’en es servie comme d’un instrument, comme d’un chiffre dans ton calcul. Il est fâcheux que j’aie eu le temps de réfléchir la nuit dernière, que ta comédie soit prévue et que ce mariage que tu as imaginé pour te dispenser d’obéir…
Faustine.
Imaginé, mon frère ?
Michel.
Oui, ma sœur, nous nous attendions à cela.
Faustine.
Imaginé !… Voici un anneau…Elle lui montre un anneau à son doigt.
Michel.
Si le pareil existait quelque part, malheur à la main qui le porterait !
Faustine.
Malheur ! dis-tu ?
Michel.
Malheur et mort ! Mais ce n’est qu’un jeu, un ridicule mensonge.
Faustine.
Michel, j’aime et je suis aimée.
Michel.
Non, non !
Faustine.
J’aime et je suis aimée ! Si tu n’entends pas que c’est mon cœur qui parle, c’est que le tien n’a jamais rien dit.
Michel.
Jure-le.
Faustine.
Je l’ai déjà juré.
Michel.
Malheureuse fille ! serait-ce possible ?Moment de silence.
Mais, si cela était, pourquoi taire son nom ?
Faustine.
Parce qu’il le faut maintenant.
Michel.
Maintenant ! si ce n’est pas la peur qui t’empêche de le dire, c’est donc la honte ?… Est-ce un patricien ?
Faustine.
Peut-être.
Michel.
Non, ce n’en est pas un. On le saurait. On le verrait.
Faustine.
Et si ce n’en était pas un ?
Michel.
Qui donc ? Tu ne réponds pas…Il s’approche d’elle.
Est-ce bien possible, Faustine ? Ainsi l’affreux soupçon que j’osais à peine concevoir est la vérité !
Faustine.
Quel soupçon ?
Michel.
Ainsi, en un jour, en un instant, tu as oublié qui tu es, qui nous sommes ! Ainsi tu as forfait à l’honneur !
Faustine.
De quel honneur veux-tu parler ? Est-ce du mien, mon frère ?
Michel.
C’est du nôtre à tous. L’honneur, Faustine, cette barrière sacrée, ce trésor enfoui au seuil de la famille, tu as marché dessus pour sortir d’ici. Quand cette maison où nous sommes serait une cabane au lieu d’un palais, devant l’honneur, il n’y a ni riche ni pauvre, et la tache que ne ferait pas la fille d’un pêcheur au manteau troué de son père, la fille des Lorédan la fera au Livre d’or, à la place où est son nom !
Faustine.
Si tu respectais ce nom autant que tu veux sembler le faire, tu ne commencerais pas par outrager ta sœur. As-tu bien compris ce qu’elle t’a dit ? Je te le répète : j’aime et je suis aimée. Hier, on m’a appris que Visconti arrivait, et que je devais appartenir à un autre que celui à qui appartient ma vie. Je n’ai pas craint ta colère, pas plus que l’arrivée du seigneur Visconti, pas plus que votre politique, prête à me faire d’un linceul une robe nuptiale. Ce que j’ai redouté, c’est un mot de mon père, c’est sa juste et froide raison, forte de toute son expérience, plus forte encore de ma tendresse pour lui. Qui sait ? peut-être une prière, une larme à côté de ses cheveux blancs, voilà ce dont j’ai voulu me défendre. Être fidèle à la foi jurée, appelles-tu cela forfaire à l’honneur ? Le vôtre, à vous, se montre partout, à la maison, au palais, au Sénat, dans les rues, en mer, au combat ! Vous le portez au bout de votre épée ! Le nôtre, à nous, est au fond de notre âme. Tout ce que nous pouvons, c’est aimer ; tout ce que nous devons, c’est d’être fidèles. Je ne suis point femme, mais fiancée. Je n’ai point forfait a l’honneur ; j’ai craint de faillir à l’amour, et j’en ai pris Dieu pour témoin.
Michel.
Un amour indigne de toi !
Faustine.
Eh ! qu’en sais-tu ? Je ne t’ai pas dit que ce ne fût pas un patricien. Si j’ai commis une faute en ne vous consultant pas, est-ce une preuve que je ne sache pas choisir ? S’il ne m’est pas permis à présent de nommer celui qui est mon époux, de quel droit décides-tu qu’il est indigne de l’être ? Et, s’il m’est arrivé d’inspirer quelque amour, suis-je donc si laide, mon frère, qu’un de nos grands seigneurs ne puisse penser à moi ? Mais, d’ailleurs, noble ou roturier, n’y a-t-il pas la-bas, au fond de l’Adriatique, quelque endroit où, durant cette guerre, les privilèges s’effaçaient, où la mort oubliait les droits de la naissance ?
Michel.
C’est donc un soldat ?
Faustine.
Peut-être. Tu parlais d’une tache faite au Livre d’or ; si le sang versé pour la patrie peut en faire une, tu as raison.
Michel.
C’est là le serment que tu as fait ?
Faustine.
Oui, devant Dieu.
Michel.
Dieu ne reçoit pas de pareils serments faits au hasard par une fille rebelle.
Faustine.
Sont-ce des serments faits au hasard, ceux qu’on prononce au pied des autels ?
Michel.
Oui ; prononcés sans notre aveu, les tiens sont nuls devant les lois.
Faustine.
À l’heure où nous parlons, mon frère, ils sont écrits dans les cieux.
Michel.
Voici une main qui se chargera de les effacer sur la terre.
Faustine, montrant son cœur.
Efface-les donc. Ils sont là.
Michel.
Tu me braves ! Mais, grâce au ciel, ils ne sont pas là seulement. Est-ce tout de bon que tu te flattes de me cacher ce que je veux apprendre ? Tu ferais mieux de me le dire ; aussi bien pour toi que pour… l’autre.
Faustine.
Et que ferais-tu si je te le disais ?
Michel.
Je le tuerais.
Faustine.
Non pas… Tu l’assassinerais.
Michel.
Peut-être ne prendrais-je même pas cette peine.
Faustine.
Mais je ne t’ai pas dit, mon frère, que ce ne fût pas un patricien.
Michel.
Comment ?
Faustine.
Mais non ; je n’ai point dit cela. La colère te prend tout d’abord et t’empêche de réfléchir. Tu as le sang trop vif, l’humeur trop emportée.
Michel.
Si tu oses te jouer de moi, rusée Vénitienne, je t’arracherai ton masque.
Faustine.
Je ne le crois pas.
Michel.
Nous verrons.
Faustine.
Essaye…
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