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Poème “Satan dans la nuit” de Victor Hugo

La Fin de Satan

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Satan dans la nuit

***

 I

Je l’aime ! — Nuit, cachot sépulcral, mort vivante,
Ombre que mon sanglot ténébreux épouvante,
Solitudes du mal où fuit le grand puni,
Glaciers démesurés de l’hiver infini,
O flots du noir chaos qui m’avez vu proscrire,
Désespoir dont j’entends le sombre éclat de rire,
Vide où s’évanouit l’être, le temps, le lieu,
Gouffres profonds, enfers, abîmes ; j’aime Dieu.
Je l’aime. C’est fini. — Lumière ; fiancée
De tout esprit ; soleil ! feu de toute pensée ;
Vie ! où donc êtes-vous ; Je vous cherche. O tourment !
La création vit dans l’éblouissement ;
O regard éclatant de l’aube idolâtrée,
Rayon dont la nature est toute pénétrée !
Les fleuves sont joyeux dans l’herbe ; l’horizon
Resplendit ; le vent court ; des fleurs plein le gazon,
Des oiseaux, des oiseaux, et des oiseaux encore ;
Tout cela chante, rit, aime, inondé d’aurore ;
Le tigre dit : et moi ! je veux ma part du ciel ! —
L’aube dore le tigre et l’offre à l’Eternel.

Moi seul je reste affreux ! Hélas, rien n’est immonde.
Moi seul, je suis la honte et la tache du monde.
Ma laideur, vague effroi des astres soucieux,
Perce à travers ma nuit et va salir les cieux.
Je ne vois rien, étant maudit ; mais dans l’espace
J’entends, j’entends dans l’eau qui fuit, dans l’air qui passe,
J’entends dans l’univers ce murmure : va-t’en !
Le porc dit au fumier : je méprise Satan.
Je sens la nuit penser que je la déshonore.
Le tourbillonnement du grand souffle sonore,
Le vent du matin, libre et lâché dans le ciel,
Evite mon front morne et pestilentiel.

Jadis, ce jour levant, cette lueur candide,
C’était moi. — Moi ! — J’étais l’archange au front splendide,
La prunelle de feu de l’azur rayonnant,
Dorant le ciel, la vie et l’homme ; maintenant
Je suis l’astre hideux qui blanchit l’ossuaire.
Je portais le flambeau, je traîne le suaire ;
J’arrive avec la nuit dans ma main ; et partout
Où je vais, surgissant derrière moi, debout,
L’hydre immense de l’ombre ouvre ses ailes noires.

Les profonds infinis croisent leurs promontoires.
Tout devant moi, vers qui jadis l’amour vola,
Recule et fuit.

Je fus envieux. Ce fut là
Mon crime. Tout fut dit, et la bouche sublime
Cria : mauvais ! et Dieu me cracha dans l’abîme.

Oh ! je l’aime ! c’est là l’horreur, c’est là le feu !
Que vais-je devenir, abîmes ; J’aime Dieu !
Je suis damné !

II

                      L’enfer, c’est l’absence éternelle.
C’est d’aimer. C’est de dire : hélas ! où donc est-elle,
Ma lumière ; Où donc est ma vie et ma clarté ;
Elle livre aux regards éperdus sa beauté.
Elle sourit là-haut à d’autres ; d’autres baisent
Sa robe, et dans ses bras s’enivrent et s’apaisent ;
D’autres l’ont. Désespoir !

                                Oh ; quand je fus jeté
Du haut de la splendeur dans cette cécité,
Après l’écroulement de l’ombre sur ma tête,
Après la chute, nu, précipité du faîte
A jamais, à la tombe inexorable uni,
Quand je me trouvai seul au bas de l’infini,
J’eus un moment si noir que je me mis à rire ;
La vaste obscurité m’emplit de son délire,
Je sentis dans mon cœur, où mourait Dieu détruit,
La plénitude étrange et fauve de la nuit,
Et je criai, joyeux, triomphant, implacable :
— « Guerre à ces firmaments dont la lumière accable !
« Guerre à ce ciel où Dieu met tant de faux attraits !
« Il a cru m’en chasser, c’est moi qui m’y soustrais.
« Il me croit prisonnier, je suis libre. Je plane.
« Et le démon, c’est l’aigle, et le monde, c’est l’âne.
« Et je ris. Je suis fier et content. J’ai quitté
« Les anges vains, abjects, vils, et toi, la clarté,
« Qui les corromps, et toi, l’amour, qui les subornes !
« O gouffres, quel bonheur que la haine sans bornes !
« Ce Dieu, ce cœur de Tout, ce père lumineux
« Que l’ange, l’astre, l’homme, et la bête, ont en eux,
« Ce pasteur près de qui le troupeau se resserre,
« Cet être, seul vivant, seul vrai, seul nécessaire,
« Je vais m’en passer, moi le colosse puni !
« C’est bien. Comme je vais maudire ce béni,
« Et faire contre lui, tandis qu’Adam l’encense,
« De la révolte avec mon ancienne puissance
« Et de la flamme avec les rayons que j’avais !
« Comme je vais rugir sur lui ! Comme je vais,
« Moi l’affreux face à face avec lui le suprême,
« Le haïr, l’exécrer et l’abhorrer ! » – Je l’aime !

…………………………………………..

DANS L’AIR

CHANSON DES OISEAUX

Vie ! ô bonheur ! bois profonds,
Nous vivons.
L’essor sans fin nous réclame ;
Planons sur l’air et les eaux !
Les oiseaux
Sont de la poussière d’âme.

Accourez, planez ! volons
Aux vallons,
A l’antre, à l’arbre, à l’asile !
Perdons-nous dans cette mer
De l’éther
Où la nuée est une île !

Du fond des rocs et des joncs
Des donjons,
Des monts que le jour embrase,
Volons, et, frémissants, fous,
Plongeons-nous
Dans l’inexprimable extase !

Oiseaux, volez aux clochers,
Aux rochers,
Au précipice, à la cime,
Aux glaciers, aux lacs, aux prés ;
Savourez
La liberté de l’abîme !

Vie ! azur ! rayons ! frissons !
Traversons
La vaste gaîté sereine,
Pendant que sur les vivants,
Dans les vents,
L’ombre des nuages traîne !

Avril ouvre à deux battants
Le printemps ;
L’été le suit, et déploie
Sur la terre un beau tapis
Fait d’épis,
D’herbe, de fleurs, et de joie.

Buvons, mangeons ; becquetons
Les festons
De la ronce et de la vigne ;
Le banquet dans la forêt
Est tout prêt ;
Chaque branche nous fait signe.

Les pivoines sont en feu ;
Le ciel bleu
Allume cent fleurs écloses ;
Le printemps est pour nos yeux
Tout joyeux
Une fournaise de roses.

Tu nous dores aussi tous,
Feu si doux
Qui du haut des cieux ruisselles ;
Les aigles sont dans les airs
Des éclairs,
Les moineaux des étincelles.

Nous rentrons dans les rayons ;
Nous fuyons
Dans la clarté notre mère ;
L’oiseau sort de la forêt
Et paraît
S’évanouir en lumière.



Parfois on rampe accablé
Dans le blé,
Mais juillet a pour ressource
L’ombre, où, loin des chauds sillons,
Nous mouillons
Nos pieds roses dans la source.

Depuis qu’ils sont sous les cieux,
Soucieux
Du bonheur de la prairie,
L’herbe et l’arbre chevelu
Ont voulu
Dans leur tendre rêverie

Qu’à jamais le fruit, le grain,
L’air serein,
L’amourette, la nichée,
L’aube, la chanson, l’appât,
Occupât
Notre joie effarouchée.

Vivons ! chantons ! Tout est pur
Dans l’azur ;
Tout est beau dans la lumière ;
Tour vers son but, jour et nuit,
Est conduit ;
Sans se tromper, le fleuve erre.

Toute la campagne rit ;
Un esprit
Palpite sous chaque feuille ;
— Aimons ! murmure une voix
Dans les bois ;
Et la fleur veut qu’on la cueille.

Quand l’iris a diapré
Tout le pré,
Quand le jour plus tiède augmente,
Quand le soir luit dans l’étang
Eclatant,
Quand la verdure est charmante,

Que dit l’essaim ébloui ;
Oui ! oui ! oui !
Les collines, les fontaines,
Les bourgeons verts, les fruits mûrs,
Les azurs
Pleins de visions lointaines,

Le champ, le lac, le marais,
L’antre frais,
Composent, sans pleurs ni peine,
Et font monter vers le ciel
Eternel
L’affirmation sereine !

L’aube et l’éblouissement
Vont semant
Partout des perles de flamme ;
L’oiseau n’est pas orphelin ;
Tout est plein
De la mystérieuse âme !

Quelqu’un que l’on ne voit pas
Est là-bas
Dans la maison qu’on ignore ;
Et cet inconnu bénit
Notre nid,
Et sa fenêtre est l’aurore.

Et c’est à cause de lui
Que l’appui
Jamais ne manque à nos ailes,
Et que les colombes vont
Sur le mont
Boire où boivent les gazelles.

Grâce à ce doux inconnu,
Adam nu
Nous souriait sous les branches ;
Le cygne sous le bouleau
A de l’eau
Pour laver ses plumes blanches.



Grâce à lui, le piquebois
Vit sans lois,
Chéri des pins vénérables,
Et délivrant des fourmis
Ses amis
Les tilleuls et les érables.

Grâce à lui, le passereau
Du sureau
S’envole, et monte au grand orme ;
C’est lui qui fait le buisson
De façon
Qu’on y chante et qu’on y dorme.

Il nous met tous à l’abri,
Colibri,
Chardonneret, hochequeue,
Tout l’essaim que l’air ravit
Et qui vit
Dans la grande lueur bleue.

A cause de lui, les airs
Et les mers,
Les bois d’aulnes et d’yeuses
La sauge en fleur, le matin,
Et le thym,
Sont des fêtes radieuses ;

Les blés sont dorés, les cieux
Spacieux,
L’eau joyeuse et l’herbe douce ;
Mais il se fiche souvent
Quand le vent
Nous vole nos brins de mousse.

Il dit au vent : — Paix, autan ;
Et va-t’en ;
Laisse mes oiseaux tranquilles.
Arrache, si tu le veux,
Leurs cheveux
De fumée aux sombres villes ! —

Celui sous qui nous planons
Sait nos noms.
Nous chantons. Que nous importe ;
Notre humble essor ignorant
Est si grand !
Notre faiblesse est si forte !

La tempête au vol tonnant,
Déchaînant
Les trombes, les bruits, les grêles,
Fouettant, malgré leurs sanglots,
Les grands flots,
S’émousse à nos plumes frêles.

Il veut les petits contents,
Le beau temps,
Et l’innocence sauvée ;
Il abaisse, calme et doux,
Comme nous,
Ses ailes sur sa couvée.

Grâce à lui, sous le hallier
Familier
A notre aile coutumière,
Sur les mousses de velours,
Nos amours
Coulent dans de la lumière.

Il est bon ; et sa bonté
C’est l’été ;
C’est le charmant sorbier rouge ;
C’est que rien ne vienne à nous
Dans nos trous
Sans que le feuillage bouge.

Sa bonté, c’est Tout ; c’est l’air,
Le feu clair,
Le bois où, dans la nuit brune,
Ta chanson, qui prend son vol,
Rossignol,
Semble un rêve de la lune.

C’est ce qu’au gré des saisons
Nous faisons ;
C’est le rocher que l’eau creuse ;
C’est l’oiseau, des vents bercé,
Composé
D’une inquiétude heureuse.

Il est puissant, étoilé,
Et voilé.
Le soir, avec les murmures
Des troupeaux qu’on reconduit,
Et le bruit
Des abeilles sous les mûres,

Avec la nuit sur les toits,
Sur les bois,
Sur les montagnes prochaines,
C’est sa grandeur qui descend,
Et qu’on sent
Dans le tremblement des chênes.

Il n’eut qu’à vouloir un jour,
Et l’amour
Devint l’harmonie immense ;
Tous les êtres étaient là ;
Il mêla
Sa sagesse à leur démence.

Il voulut que tout fût un ;
Le parfum
Eut pour sœur l’aurore pure ;
Et les choses, se touchant
Dans un chant,
Furent la sainte nature.

Il mit sur les flots, profonds
Les typhons ;
Il mit la fleur sur la tige ;
Il se montra fulgurant
Dans le grand ;
Le petit fut son prodige.

Avec la même beauté
Sa clarté
Créa l’aimable et l’énorme ;
Il fit sortir l’alcyon
Du rayon
Qui baise la mer difforme.

L’effrayant devint charmant ;
L’élément,
Monstre, colosse, fantôme,
Par Lui, qui le veut ainsi,
Radouci,
Vint s’accoupler à l’atome.

On vit alors dans Ophir
L’humble asfir
Vert comme l’hydre farouche ;
Le flamboiement de l’Etna
Rayonna
Sur l’aile de l’oiseau-mouche.

Vie est le mot souverain,
Et serein,
Sans fin, sans forme, sans nombre,
Tendre, inépuisable, ardent,
Débordant
De toute la terre sombre.

L’aube se marie au soir ;
Le bec noir
Au bec flamboyant se mêle ;
L’éclair, mâle affreux, poursuit
Dans la nuit
La mer, sa rauque femelle.

Volons, volons, et volons !
Les sillons
Sont rayés, et l’onde est verte.
La vie est là sous nos yeux,
Dans les cieux,
Claire et toute grande ouverte.

Hirondelle, fais ton nid,
Le granit
T’offre son ombre et ses lierres ;
Aux palais pour tes amours
Prends des tours,
Et de la paille aux chaumières.

Le nid que l’oiseau bâtit
Si petit,
Est une chose profonde ;
L’œuf ôté de la forêt
Manquerait
A l’équilibre du monde.
…………………………………………..

III

Si je ne l’aimais point, je ne souffrirais pas.
Laissez-moi remonter, gouffres ! — Non, pas à pas,
Je descends, je m’enfonce, à chaque effort je glisse
Plus avant. Le malheur de la nuit, son supplice,
C’est d’adorer le jour et de rester la nuit.
Cet amour, c’est l’horreur, et le mal est son fruit.
O ma lumière, où donc es-tu ; Satan t’implore.
M’entends-tu, dis ? reviens, aurore, aurore, aurore !
Ne leur dis pas : toujours ; ne me dis pas : jamais ;
Je souffre ! — oh ; tout est noir, je ne vois pas, je hais !

Je hais ; — oui, je vous hais, tas humain, foule blême,
Parce que vous l’aimez, parce que Dieu vous aime,
Parce que sa clarté brille à travers vos os,
Parce que vous plongez vos urnes aux ruisseaux,
Parce que vous passez vivants dans la nature,
Parce que vous avez, pendant que la torture
Me tenaille et que j’ai mon âme pour vautour,
Dans vos yeux l’espérance et dans vos cœurs l’amour !

Hommes, larves, néants, ombres, faces rapides,
Vous n’êtes pas contents ; ô favoris stupides,
Vous vous plaignez d’aller chaque jour vieillissant,
De passer, de sentir refroidir votre sang,
Et vous accusez Dieu ! Quel rêve est donc le vôtre !
J’ai perdu plus que vous, moi ; J’ai, l’un après l’autre,
Vu tomber mes rayons, comme vous vos cheveux !

IV

Ne pouvoir remonter, même quand je le veux ;

Quoi ! les morts repentants s’envolent de leurs tombes
Radieux, les hiboux se changent en colombes,
Les démons pardonnés rentrent au firmament,
Et moi, le spectre noir, je les vois lentement
Blanchir dans la nuit sombre et redevenir anges !
Des astres, fleurs du gouffre, éclosent dans les fanges !
Quoi ! César est parti ; Torquemada s’en va ;
Busiris, dans la cave où le tient Jéhovah,
Distingue une lueur et commence à sourire ;
Nemrod attend ; je viens d’entendre Judas dire,
Dans la geôle où, son crime et moi, nous le lions :
— Je n’ai plus maintenant que quatre millions
De siècles à rester à la chaîne dans l’ombre. —
Que Judas est heureux ! il peut compter un nombre.
Pour tous, pour tous, pour tous l’horizon blanchira.
Caïn, le vieux Caïn, lui-même sortira !
Moi seul, je resterai dans les déserts funèbres.
Horreur sans fond ! Je suis l’éternel des ténèbres.

Je suis le misérable à perpétuité.

V

Mais je me vengerai sur son humanité,
Sur l’homme qu’il créa, sur Adam et sur Eve,
Sur l’âme qui sourit, sur le jour qui se lève,
Sur toi, l’astre ! sur toi, l’aile ! sur toi, la fleur !
Sur la vierge, et la mère, et sur l’enfant ! Malheur !
Je défigurerai la face universelle.
Serpent, je secouerai dans l’ombre ma crécelle.
J’inventerai des dieux : Moloch, Vishnou, Baal.
Je prendrai le réel pour briser l’idéal,
Les pierres des édens pour bâtir les sodomes.
A travers les rameaux de la forêt des hommes
On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui.
Plus effaré du mal que du bien ébloui,
Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme.
J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme.
Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints.
Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts
Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes.
Je serai si hideux que toutes les prunelles
Auront je ne sais quoi de sombre ; et les méchants
Et les pervers croîtront comme l’herbe des champs,
Le fils, devant le juge aux lèvres indignées,
Apparaîtra, tenant dans ses mains des poignées
De cheveux blancs du père égorgé. Je dirai
Au pauvre : vole ; au riche : opprime. Je ferai
Jeter le nouveau-né par la mère aux latrines.
Tremble, ô Dieu ! J’ouvrirai de mes mains leurs poitrines,
J’arracherai, fumant, et je tordrai leur cœur,
Et j’en exprimerai tous les crimes, l’horreur,
La trahison, le meurtre, Achab, Tibère, Atrée,
Sur ta création rayonnante et sacrée !
Tu seras Providence et moi Fatalité.
J’ai fait mieux que la Haine ; ô vide ! ô cécité !
J’ai fait l’Envie. En vain ce Dieu bon multiplie
Ces colosses dont l’âme est de rayons remplie,
Le génie et l’amour et l’héroïsme ; moi
Par la négation je fais ronger la foi ;
Je suis Zoïle ; autour des Socrates j’excite
Anitus, et je mets sur Achille Thersite,
Et tout pleure, et j’égale, à force de venins,
A l’éclat des géants le gonflement des nains.

La matière a mon signe au front. Je la querelle.
J’effare l’eau sans fond sous des gouffres de grêle.
Je contrains l’océan, que Dieu tient sous sa loi,
Et la terre, à créer du chaos avec moi,
Je fais de la laideur énorme avec leur force,
Un monstre avec l’écume, un monstre avec l’écorce,
Sur terre Béhémoth, Léviathan sur mer.
Je complète partout le chaos par l’enfer,
La bête par l’idole, et les rats, les belettes,
La torpille, l’hyène acharnée aux squelettes,
La bave du crapaud, la dent du caïman,
Par le bonze, l’obi, le fakir et l’iman.
Dieu passe dans le cœur des hommes, j’y séjourne.
Sa roue avec un bruit sidéral roule et tourne,
Mais c’est mon grain lugubre et sanglant qu’elle moud ;
Jéhovah reculant sent aujourd’hui partout
Une création de Satan sous la sienne ;
Son feu ne peut briller sans que mon souffle vienne.
Il est le char ; je suis l’ornière. Nous croisons
Nos forces ; et j’emploie aux pestes, aux poisons,
Aux monstres, aux déserts, son pur soleil candide ;
C’est Dieu qui fait le front, moi qui creuse la ride ;
Il est dans le prophète et moi dans les devins.
Guerre et deuil ! je lui prends tous ses glaives divins,
Le glaive d’air, le vent, le glaive d’eau, la pluie,
L’épée éclair, stupeur de la terre éblouie,
Je m’en sers pour mon œuvre ; et la nature a peur.
A mon haleine une hydre éclôt dans la vapeur,
Et la goutte d’eau tombe en déluge agrandie ;
Avec le doux foyer qui chauffe, j’incendie ;
Je fais du miel le fiel, je fais l’écueil du port ;
Dieu bénit le meilleur, je sacre le plus fort ;
Dieu fait les radieux, je fais les sanguinaires.
Oui, pour broyer ses fils je prendrai ses tonnerres !
Oui, je me dresserai de toute ma hauteur !
Je veux dans ce qu’il fait tuer ce créateur,
Je veux le torturer dans son œuvre, et l’entendre
Râler dans la justice et la pudeur à vendre,
Dans les champs que la guerre accable de ses bonds,
Dans les peuples livrés aux princes ; dans les bons
Et dans les saints, dans l’âme humaine tout entière !
Je veux qu’il se débatte, esprit, sous la matière ;
Qu’il saigne dans le juste assassiné ; je veux
Qu’il se torde, couvert de prêtres monstrueux,
Qu’il pleure, bâillonné par les idolâtries ;
Je veux que des lys morts et des roses flétries,
Du cygne sous le bec des vautours frémissant,
Des beautés, des vertus, de toutes parts, son sang,
Son propre sang divin sur lui coule et l’inonde.
Voyez, regardez, Cieux ! L’échafaud, c’est le monde,
Je suis le bourreau sombre, et j’exécute Dieu.
Dieu mourra. Grâce à moi, les chars sous leur essieu,

Les rois sous leur pouvoir, les aigles sous leurs griffes,
Les dogmes ténébreux et noirs, sous leurs pontifes,
Tout ce qui sur la terre à cette heure est debout,
Même les innocents sous leurs pieds, ont partout
Quelque chose de Dieu que dans l’ombre ils écrasent.
Mes flamboiements rampant sous l’univers, l’embrasent.
Je suis le mal ; je suis la nuit ; je suis l’effroi.

VI

Grâce ! pardonne-moi ! rappelle-moi ! prends-moi !
Grâce ! Ne sens-tu pas qu’il faut que toute chaîne
Se rompe, et que le mal finisse, et que la haine
S’éteigne, évanouie en ta sérénité ;
Quoi ; le bien infini, le mal illimité !
Toi le bien, moi le mal ! est-ce que c’est possible ;
Le monde gouverné par un double invisible !
Y songez-vous, Seigneur ; un partage entre nous !
Non, vous êtes la face, et je suis les genoux.
Laissez-moi me plier et tomber, juge immense,
Sur ce pavé des cieux qu’on nomme la clémence !
Grâce, ô Dieu ! L’univers, les terres et les eaux,
L’éther sans bornes, plein d’invisibles oiseaux,
Les glauques océans qui font rugir leurs ondes,
L’énormité vivante où rayonnent les mondes,
Quoi ! c’est une balance où nous pesons tous deux ;
Qu’en dites-vous, soleils ; Lui charmant, moi hideux !
Quoi ! lui dans un plateau, soleils, et moi dans l’autre !
La chair est ma servante et l’âme est son apôtre.
Je lutte. Nous tenons chacun notre côté.
Avoir l’infini, c’est avoir l’égalité.
Ton paradis ne fait qu’équilibre à mon bagne.
Dieu ! — la création ainsi qu’une montagne,
Pèse sur moi ; je lève à travers les chaos
Mon front d’où mes douleurs retombent en fléaux ;
Je me tords sans repas, sans fin, sans espérance.
C’est une majesté qu’une telle souffrance.
Oui, c’est l’énigme, ô nuit, de tes millions d’yeux :
Le grand souffrant fait face au grand mystérieux.
Grâce, ô Dieu ! pour toi-même il faut que je l’obtienne.
Ma perpétuité fait ombre sur la tienne.
Devant ton œil flambeau rien ne doit demeurer,
Tout doit changer, vieillir et se transfigurer.
Toi seul vis. Devant toi tout doit avoir un âge.
Et c’est pour ta splendeur un importun nuage
Qu’on voie un spectre assis au fond de ton ciel bleu,
Et l’éternel Satan devant l’éternel Dieu !

VII

Ils sont là-haut ! Ils sont dans l’hymne et dans la joie ;
L’éther des paradis devant eux se déploie.
Ils planent satisfaits, bienveillants, sérieux,
Dans le rayonnement du ciel mystérieux ;
Leurs robes dans l’azur font des plis de lumière ;
Ils ont leur innocence et leur blancheur première.
Ils vont d’un monde à l’autre ainsi que des oiseaux.
L’amour les courbe ainsi que le vent les roseaux,
Et les redresse ainsi que le foyer ses flammes.
Ils s’abîment en Dieu tout en restant des âmes,
Et contemplent, heureux, la face de clarté.
Ils s’accouplent, noyés dans la félicité.
Ils le regardent être, il les regarde vivre.
Ils montent à jamais vers lui. Lui les enivre
Du sourire inouï de son immensité.
Il les voit. Il leur parle ; il est Grâce et Beauté ;
L’impénétrable est doux, le formidable est tendre… –
Oh ! je voudrais saisir, arracher, tenir, prendre,
Oh ! je voudrais broyer l’étoile du matin !

Le boiteux, le lépreux, et l’aveugle incertain,
Ceux qui marchent pieds nus et ceux qui n’ont pas même
Un toit l’hiver, ce sont des riches. Dieu les aime.
Ils ont pour vêtement ton regard de bonté.
Dieu ! n’être pas aimé, c’est là la nudité !
Etre dehors, c’est là le bitume et le soufre.

VIII

J’ai mis sous une pierre et scellé dans un gouffre
La justice, le bien, le pur, le vrai, le beau ;
Tout ce qui peut servir à l’homme de flambeau,
La vertu, la raison, penser, espérer, croire,
Ce qu’on nomme sagesse et ce qu’on nomme gloire,
Et je rêve accoudé sur ce tombeau profond.
Je suis grand. Et sous moi les ténèbres défont
Ce qu’a fait la lumière, et dans les noirs abîmes,
Pensif, j’entends tomber goutte à goutte les crimes.
Le chaos me contemple, et j’ai le pied dessus.
Hélas ! hélas ! mieux vaut l’étable où naît Jésus
Que Babel et Ninive et Tyr et Babylone,
Et Job sur son fumier que Satan sur son trône !

Oh ! si j’étais heureux, je serais bon ; Pitié !
Je ne maudirais pas ! L’onagre a-t-il crié,
Le bœuf a-t-il mugi quand ils ont eu de l’herbe ;
L’amour, l’azur, les lys, la lumière superbe,
Les grands rayons dorés qui vont s’élargissant,
Les vierges, les enfants joyeux, l’ange innocent,
La frange d’or de l’aube au rebord des ravines,
Oh ; je crie éperdu vers ces choses divines
Que je ne vois plus ; — Dieu ; — Dieu ; — Les splendeurs d’en haut
Ajoutent de la nuit, hélas, à mon cachot.
Il me tombe, de tous les concerts, des huées.

……………………………………….
DANS L’INFINI
CHANT DES ASTRES
Lumière
……………………………………….

Je souffre. Je voudrais attendrir les nuées,
Je tends les mains aux fleurs, je crie aux aquilons :
Grâce ! Ayant tous les maux du monde pour haillons,
Je pleure, je demande à la ronce, à la gerbe,
Au nuage, à la tombe, à l’étoile, au brin d’herbe,
Aux bêtes reculant devant le front humain,
Aux cailloux qu’un forçat casse au bord du chemin,
A tout, au jour qui naît, au vent qui recommence,
De la pitié ! Je suis le mendiant immense.

IX

Encor si je pouvais dormir ; Si, seulement
Une heure, une minute, un instant, un moment,
Le temps qu’une onde passe au fond du lac sonore,
Fût-ce pour m’éveiller plus lamentable encore,
Sur n’importe quels durs et funèbres chevets,
Si je pouvais poser mon front ; Si je pouvais,
Nu, sur un bloc de bronze ou sur un tas de pierres,

L’une de l’autre, hélas ! rapprocher mes paupières,
Et m’étendre, et sentir quelque chose de frais,
De doux et de serein, comme si je mourais ;
Si je pouvais me perdre un moment dans un songe,
Apaiser dans mon flanc ce qui remue et ronge,

Aspirer un fluide étrange, aérien,
Impalpable, et flotter, et n’entendre plus rien,
Ni mon aile frémir, ni battre mon artère,
Ni ces cris dont je suis la cause sur la terre :
— Tuons ! Frappons ! Damnons ! J’ai peur ! J’ai froid ! J’ai faim !
Sentir ma misérable oreille sourde enfin !
Oh ! me coucher, rentrer mes griffes sous ma tête,
Dire : « C’est bien ! je dors, tout comme une autre bête,
« Comme un léopard, comme un chacal, comme un loup !
« Une nuée auguste et calme me dissout ! »
Mais non ; jamais ! Je traîne à jamais l’insomnie
Dans une immensité sinistre d’agonie.
Ne pas mourir, ne pas dormir. Voilà mon sort.
En songe on ne sort pas, mais on croit que l’on sort ;
C’est assez. Je n’ai point cette trêve. Ma peine
C’est d’être là, toujours debout ; d’être une haine
Eternelle, guettant dans l’ombre affreusement ;
Et c’est de regarder sans cesse fixement
Les escarpements noirs du mystère insondable.
Voir toujours fuir, ainsi qu’une île inabordable,
Le sommeil et le rêve, obscurs paradis bleus
Où sourit on ne sait quel azur nébuleux ;
O condamnation !

                      Je suis sous cette voûte.
Je regarde l’horreur profonde, et je l’écoute.
Pas un être ne peut souffrir sans que j’en sois.
Je suis l’affreux milieu des douleurs. Je perçois

Chaque pulsation de la fièvre du monde.
Mon ouïe est le centre où se répète et gronde
Tout le bruit ténébreux dans l’étendue épars ;
J’entends l’ombre. O tourment ; le mal de toutes parts
M’apporte en mon cachot son âpre joie aiguë ;
J’entends glisser l’aspic et croître la ciguë ;
Le mal pèse sur moi du zénith au nadir ;
La mer a beau hurler, l’avalanche bondir,
L’orage entreheurter les foudres qu’il secoue,
L’éclatant zodiaque a beau tourner sa roue
De constellations, sombre meule des cieux,
A travers le fracas vaste et prodigieux
Des astres dont parfois le groupe énorme penche,
A travers l’océan, la foudre et l’avalanche
Roulant du haut des monts parmi les sapins verts,
J’entends le pas d’un crime au bout de l’univers.
La parole qu’on dit tout bas, qui n’est pas vraie,
L’obscur tressaillement du blé qu’étreint l’ivraie,
La gangrène qui vient mordre la plaie à vif,
Le chuchotement sourd des flots noyant l’esquif,
Le silence du chien près du nid de la grive,
J’entends tout, je n’échappe à rien, et tout m’arrive
A la fois dans ce bagne où je suis submergé ;
Tous les fléaux en moi retentissent ; et j’ai
Le contre-coup de tous les monstres ; et je songe,
Ecoutant la fureur, la chute, le mensonge
De toute cette race immonde de Japhet ;
Je distingue le bruit mystérieux que fait
Dans une conscience un forfait qu’on décide ;
O nuit ! j’entends Néron devenir parricide.

Sommeil, lieu sombre, espace ineffable, où l’on est
Doux comme l’aube et pur comme l’enfant qui naît,
Dormir, ô guérison, détachement, rosée,
Stupeur épanouie, immense ombre apaisée,
Repos sacré, douceur farouche, bercement
Qui trempe dans les cieux les cœurs, noir et charmant,
Oh ! ce bain des remords, ce baume des ulcères,
La paix qui fait lâcher ce qu’on a dans les serres
N’avoir jamais cela ; jamais ! n’avoir jamais
Cet assoupissement sur les vagues sommets,
Ce sommeil, devant qui les âmes sont pareilles,
Qui change l’antre en nid, et permet aux abeilles
De voler dans la gueule ouverte des lions !
Oh ! cette voix qui dit : calmons et délions ;
Ne l’entendre jamais dans mes nuits convulsives ;
La flamme à la prunelle et la bave aux gencives,
Veiller, veiller, veiller, grincer des dents, voilà
Dans quelles profondeurs ma faute me scella ;
Sort hideux ; m’enfermer dans la nuit, et m’exclure
Du sommeil ! me livrer à cette âcre brûlure,
La veille sans repos, le regard toujours noir,
Toujours ouvert ! O nuit sans pitié ; ne pouvoir
Lui prendre un peu de calme, et l’avoir sur moi toute !
Englouti dans l’oubli, n’en pas boire une goutte ;

Toujours être aux aguets ; toujours être en éveil !

O vous tous, êtres ! fils de l’ombre ou du soleil,
Qui que vous soyez, morts, vivants, oiseaux des grèves,
Esprits de l’air, esprits du jour, larves des rêves,
Faces de l’invisible, anges, spectres, venez,
Vous trouverez Satan les yeux ouverts. Planez,
Rampez, allez-vous-en, revenez ; Satan veille
Les yeux ouverts. C’est l’ombre ou c’est l’aube vermeille ;
Il a les yeux ouverts. Hier, demain, toujours !
Laissez s’enfuir les pas du temps, tardifs ou courts,
Après des millions de jours, de mois, d’années,
De siècles, de saisons écloses ou fanées,
De flux et de reflux, de printemps et d’hivers,
Venez, vous trouverez Satan les yeux ouverts.
Deux yeux fixes, voilà le fond de l’épouvante.

L’obscurité spectrale, informe, décevante,
Chimérique, me tient dans ces gouffres, béant
Et ployé sous le poids monstrueux du néant.
Je souffre. Oh ! seulement un instant que je dorme.

X

Je l’aime d’être beau, moi qui suis le difforme.
Que j’oublie un instant ! — ô souvenir ! — Je vois
Les anges lui parler dans l’ombre à demi-voix.
Que leur dit-il ; je suis jaloux ; Je me rappelle
Qu’il me parlait aussi, que la lumière est belle !
Je l’aime d’être bon, moi qui suis le mauvais.
Oh ! le temps d’un éclair, hélas ! si je pouvais
Au fond de mon chaos voir son ombre apparaître !
Je l’adore, ô terreur, plus que Jephté son prêtre,
Plus qu’Amos son prophète et David son chanteur.
Je l’aime d’être vrai, moi qui suis le menteur.
Le sang brûle mes yeux, l’écume emplit ma bouche,
Et, chien de l’infini, chassé du ciel, farouche,
Hagard, pleurant mon maître, à la porte du jour,
Mâchant le genre humain, je hurle mon amour !

Oui, chien !

                  En lui parlant ma voix devient horrible.
Parfois, pensif, courbé sous mon plafond terrible,
J’entends les séraphins le chanter dans les cieux,
Et, quand ils ont fini, l’écho chante après eux ;
Alors je dis : — Eh bien, moi comme eux, moi de même,
Dieu, je veux te chanter ; ô lumière, je t’aime !
Je veux d’un chant d’enfer ravir l’écho du ciel,
Satan est une lyre ainsi que Gabriel.
Dieu ; c’est à toi, vrai jour, c’est à toi, seul refuge,
Dieu ; c’est à toi, pasteur, roi, père, maître et juge,
Que la création songe éternellement ; —
Et fou, vieux cœur de fer attiré par l’aimant,
Je dis : gloire ! et ma strophe éclate en diadème,
Et je leur chante un hymne ineffable et suprême,
Hymne aux versets charmants d’ombre et d’extase emplis,
[Et] qui pourrait sortir de la bouche d’un lys,
Puis j’écoute ; et l’écho qui me répond aboie !

XI

Les plus mornes cachots ont une claire-voie ;
Au fond de l’oubliette, au fond du cabanon,
Quelque chose encor semble exister ; ici, non.

Satan vers Jéhovah se tourne, las d’abîme.
Oh ! l’unique assassin et l’unique victime,
C’est moi. J’ai pour tourment le mal que mes mains font
Les autres êtres sont, puis ne sont plus, ils vont
Puis s’arrêtent, un bruit, puis rien ; je les envie.
Les autres sont morts ; — moi, je suis veuf de la vie.
L’effroyable vivant du sépulcre, c’est moi.

Oui, le supplicié râle et rugit ; la loi
Le tient dans ses poignets de bronze qu’on redoute,
Le tue à petit feu, l’égorge goutte à goutte,
Et s’interrompt parfois pour qu’il meure longtemps.
Ses pieds fument, sa chair pétille, et par instants
Flambe, et l’on voit sortir du ventre ses entrailles ;
Il hurle ; l’huile bout dans la cuve ; tenailles,
Plomb fondu, roue, horreur ; Par degrés cependant,
Malgré le vil bourreau de plus en plus ardent,
Sur l’homme évanoui la torture s’émousse ;
La sinistre agonie arrive, affreuse et douce ;
Le tourment vaincu semble à la surface errer ;
Le misérable sent, au moment d’expirer,
Comme un éloignement ténébreux du supplice.
Entre ses cils brûlés un rayon pâle glisse,
C’est la mort, c’est le ciel, c’est l’infini profond ;
Il y tombe, il y flotte, il lui semble qu’il fond ;
Ses yeux tout grands ouverts se fixent sur du vide ;
Il est mort. — Oh ; cela, gouffres, j’en suis avide,

Je l’implore, et je crie : A mon secours, bourreaux ;
La roue aux mille dents, les chevalets, les crocs,
L’attention du juge affreux, lent et barbare,
Les pinces, les crampons rougis, les coups de barre,
L’huile ardente rongeant la cuve de granit,
Le fer, le feu, c’est bon, c’est doux, cela finit.

XII

Ayez de la pitié, gouffres, prison, géhenne,
Sépulcre, chaos, nuit, désolation, haine,
Ayez de la pitié, si le ciel n’en a pas ;
Sur Satan, de si haut précipité si bas,
O voûtes de l’enfer, laissez tomber des larmes ;
Non, c’est Dieu, c’est le ciel, c’est l’azur plein de charmes,
L’aurore se livrant toute nue à mes yeux,
C’est le baiser du jour, c’est l’amour que je veux ;
Rien ; le deuil. Rien ! l’hiver. Rien ; l’âpre solitude.
Le vil chaos, toujours dans la même attitude ;
Les blocs mystérieux de l’expiation ;
Je ne puis même, hélas, voir une vision,
Un reflet, comme on voit du jour aux trous d’un crible.
J’écoute du néant le monologue horrible,
L’immensité pour moi ne contient qu’un affront.
Jamais Dieu ; — Tout est noir. — Quand ma main sur mon front
Cherche les deux rayons de l’archange, elle y trouve
Les deux cornes du bouc ; je ne sais quelle louve
Qui tient l’être en sa gueule et l’emporte et le mord,
Vient me lécher dans l’ombre, et dit : Je suis la mort.
Quoi ; j’ai le désespoir à jamais pour demeure ;
Horreur ! je t’aime, ô Dieu ! Grâce, ô mon Dieu !

Bien, pleure

Sanglote, implore, écume, aime ; et sois rebuté !
Recommence toujours la même lâcheté !
Chien Satan, vautre-toi toujours dans ta bassesse !
— Oh ; je monte et descends et remonte sans cesse,
De la création fouillant le souterrain,
Le bas est de l’acier, le haut est de l’airain,
A jamais, à jamais, à jamais ; Je frissonne,
Et je cherche et je crie et j’appelle. Personne ;
Et furieux, tremblant, désespéré, banni,
Frappant des pieds, des mains et du front l’infini,
Ainsi qu’un moucheron heurte une vitre sombre,
A l’immensité morne arrachant des pans d’ombre,
Seul, sans trouver d’issue et sans voir de clarté,
Je tâte dans la nuit ce mur, l’éternité.


………………………………………..

DANS LE CIEL HYMNE DES ANGES Pensée

………………………………………..

XIII

Ici la tombe, là le chaos ; sur ma tête
La noirceur, sous mes pieds la chute ; où je m’arrête,
La profondeur s’écroule, et tout est vide ; eh bien,
Tous ces gouffres mêlés sur moi ne seraient rien
Si je pouvais donner le change à ma pensée,
Moi-même m’enivrer de ma fureur versée,
Et me persuader que je hais ; Ce n’est pas
De la crypte stupide et sourde du trépas,
Ce n’est pas du cachot, du puits, de la géhenne,
Ce n’est pas du verrou, ce n’est pas de la chaîne,
C’est de son propre cœur qu’on est le prisonnier.
Haïr délivre.

XIV

Hélas, à force de nier,

  Et d’enfoncer dans tout mon sarcasme, âpre lame ;
A force de railler le grand épithalame,
Et de crier d’en bas aux crimes : je suis là !
Et de continuer Nemrod dans Attila,
Et de recommencer dans Borgia Caïphe,
A force d’ajouter à toute aile une griffe,
A force d’inspirer les basses actions,
A force de jeter mon cloaque aux rayons,
A force d’être l’ange infâme que sature
Tout le crime possible en la sombre nature,
A force de m’emplir de ténèbres, j’ai froid.

XV

Oh ! l’essence de Dieu, c’est d’aimer.
L’homme croit Que Dieu n’est, comme lui, qu’une âme, et qu’il s’isole
De l’univers, poussière immense qui s’envole ;
Mais moi, l’ennemi triste et l’éternel moqueur,
Je le sais, Dieu n’est pas une âme, c’est un cœur.
Dieu, centre aimant du monde, à ses fibres divines
Rattache tous les fils de toutes les racines,
Et sa tendresse égale un ver au séraphin ;
Et c’est l’étonnement des espaces sans fin
Que ce cœur effrayant, blasphémé par les prêtres,
Ait autant de rayons que l’univers a d’êtres.
Pour lui créer, penser, méditer, animer,
Semer, détruire, faire, être, voir, c’est aimer.
Splendide, il aime, et c’est par reflux qu’on l’adore ;
Tout en lui roule ; il tient à la nuit par l’aurore,
Aux esprits par l’idée, aux fleurs par le parfum ;
Et ce cœur dans son gouffre a l’infini, moins un.
Moins Satan, à jamais rejeté, damné, morne.
Dieu m’excepte. Il finit à moi. Je suis sa borne.
Dieu serait infini si je n’existais pas.

Je lui dis : Tu fis bien, Dieu, quand tu me frappas !
Je ne l’accuse point, non ; mais je désespère !
O sombre éternité, je suis le fils sans père.
Du côté de Satan il est, mais n’est plus Dieu.

XVI

Cent fois, cent fois, cent fois, j’en répète l’aveu, J’aime !
Et Dieu me torture, et voici mon blasphème,
Voici ma frénésie et mon hurlement : j’aime !
J’aime à faire trembler les cieux ! — Quoi ; tout est vain ;
Oh ! c’est là l’inouï, l’horrible, le divin,
De se dresser, d’ouvrir des ailes insensées,
De s’attacher, sanglant, à toutes les pensées
Qu’on peut saisir, avec des cris, avec des pleurs,
De sonder les terreurs, de sonder les douleurs,
Toutes, celles qu’on souffre et celles qu’on invente,
De parcourir le cercle entier de l’épouvante,
Pour retomber toujours au même désespoir ;
Dieu veut que l’homme las s’endorme, il fait le soir ;
Il creuse pour la taupe une chambre sous terre ;
Il donne au singe, à l’ours, au lynx, à la panthère,
L’âpre hospitalité des antres et des monts ;
Aux baleines les mers, aux crapauds les li mons,
Les roseaux aux serpents secouant leurs sonnettes ;
Il fait tourner autour des soleils les planètes
Et dans la blanche main des vierges les fuseaux ;
Il entre dans les nids, touche aux petits oiseaux,
Et dit : La bise vient, j’épaissirai leurs plumes ;
Il laisse l’étincelle échapper aux enclumes,
Et lui permet de fuir, joyeuse, les marteaux ;
Il montre son grand ciel aux lions de l’Athos ;
Il étale dans l’aube, ainsi que des corbeilles,
Sous des flots de rayons, les printemps pleins d’abeilles
Sa grandeur pour le monde en bonté se résout.
Une vaste lueur ardente embrase tout,
De l’archange à la brute et de l’astre à la pierre,
Croise en forêt de feu ses rameaux de lumière,
Va, vient, monte, descend, féconde, enflamme, emplit,
Combat l’hiver liant les fleuves dans leur lit,
Et lui fait lâcher prise, et rit dans toute chose,
Luit mollement derrière une feuille de rose,
Chauffe l’énormité sidérale des cieux,
Brille, et de mon côté, prodige monstrueux,
Ce flamboiement se dresse en muraille de glace ;
Oui, la création heureuse s’entrelace
Tout entière, clartés et brume, esprits et corps,
Dans le Dieu bon, avec d’ineffables accords ;
L’être le plus déchu retrouve l’innocence
Dans sa toute tendresse et sa toute puissance ;
Moi seul, moi le maudit, l’incurable apostat,
Je m’approche de Dieu sans autre résultat

Que de faire gronder vaguement le tonnerre !
Dieu veut que cet essaim d’atomes le vénère,
Il leur demande à tous leur cœur, leur chant, leur bruit,
Leur parfum, leur prière ; à moi rien, de la nuit.
O misère sans fond ; Ecoutez ceci, sphères,
Etoiles, firmaments, ô vieux soleils, mes frères,
Vers qui monte en pleurant mon douloureux souhait,
Cieux, azurs, profondeurs, splendeurs, — l’amour me hait ! 



La tour des rats de Victor Hugo - 1847
La tour des rats de Victor Hugo – 1847


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