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Poème: “La Duchesse Diane” de Germain Nouveau


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La Duchesse Diane

***

La scène est à Deauville, dans la villa Marine, chez la baronne de Maillais. Un salon, avec un piano, une petite table sur laquelle sont posés un miroir, des albums, une boîte à poudre de riz, un bouquet de fleurs des champs très harmonieux de couleurs. La duchesse Diane entre, en parlant à une personne qu’on ne voit pas. Toilette de promenade à la campagne, extrêmement élégante.

Parlant à une personne qu’on ne voit pas.

Non, laissez-moi, marquis, je ne veux voir personne.
J’ai besoin d’être seule, allez rejoindre Yvonne
Au croquet, ou Lansac et le prince au billard ;
Je veux me reposer, je reviendrai plus tard
Écouter vos exquis concetti, mais, de grâce,
Ne me poursuivez pas, je suis nerveuse et lasse.

Entrant tout à fait en scène.

Gentil, mais un peu fou, ce marquis Doria ;
On prétend qu’à son club, un soir, il paria
De m’offrir à souper dans son palais de Gènes.
C’est un sang azuré qui coule dans ses veines,
Ses mains sont en ivoire et ses cheveux en or,
Un César Borgia… qui serait un ténor.
Il semble échappé d’un tableau du Veronèse,
Mais, quand il va parler, on attend l’ut dièze ;
Pour causer avec lui chanter vaudrait bien mieux.
Puis, en vocalisant, répondre à ses aveux…
Il porte des parfums, des perles, une bague
Dont le chaton contient du poison, une dague.
Cet Italien blond, avec son air hautain,
A le tort d’évoquer la Porte-Saint-Martin.
Par son charme exotique un instant amusée
Je l’ai regardé vivre et suis désabusée ;
À mon cœur c’est en vain que je voudrais mentir,
Hélas ! ce n’est pas lui qui me fera sortir
De cette indifférence amère où je m’ennuie
Affreusement, ainsi qu’une reine obéie…
N’avoir pas un regret, n’avoir pas un désir,
Ignorant le bonheur, vivre dans le plaisir ;
Rien, rien, pauvre Diane, oh ! que ne donnerais-je
Pour voir fondre au soleil cette froideur de neige ?

Un peu tristement.

J’avais fait au printemps un rêve bien bourgeois :
Seule, avec mon mari, venir passer un mois
À la mer, et qui sait ? c’eût peut-être été drôle,
Nouveau dans tous les cas, mais ce n’est pas le rôle,
Je le vois bien, qui m’est par le sort dévolu,
Car le duc…

Avec ironie.
Oh ! bien malgré lui, n’a pas voulu,

N’a pas pu, veux-je dire ; un travail d’importance
Extrême tout l’été retient son Excellence

À Paris, et tous ces messieurs, queje fuyais,
Sont arrivés chez la baronne de Maillais.
Heureuse comme tout, cette chère baronne ;
Son cœur est débordant de plaisir, car personne,
Pas même la Patti, n’a rempli ses salons
Autant que moi. Vrai, c’est un succès. Nous allons
Amener tout Paris de Trouville à Deauville.
Une procession depuis huit jours défile
Dans la Villa Marine ; on n’a jamais tant ri,
Tant soupe, tant dansé.

Pendant toute cette scène, elle s’est
approchée du miroir. Très lentement elle
a ôté son chapeau, ses gants, arrangé
ses cheveux ; ses yeux s’arrêtent sur le
bouquet. Elle dit, avec un peu
d’émotion :

Le bouquet d’Aimery !

Oh ! oui, c’est bien de lui. Doux poète, il exprime
L’amour par un bouquet comme par une rime.
Harmonieusement il sait grouper les fleurs
Comme une symphonie exquise de couleurs.
Quel frais parfum d’aurore et de sentes mouillées !
Il ne ressemble guère à ces roses payées,
Banales comme l’or, qu’on offre sans amour.
Il s’est levé pour le cueillir avant le jour.
Quand l’aube dans le ciel met des blancheurs de perles,
Écoutant les chansons des pinsons et des merles,
Il a marché longtemps dans le bois tout fleuri ;
Il a dû mal dormir cette nuit. J’ai meurtri
Sans pitié sa pauvre âme, hier ; j’étais méchante,
Et pourtant je sens bien, malgré moi, qu’il m’enchante
Ce doux être pensif, ployant sous mon regard,
Comme un lys sous l’orage ; il est déjà trop tard
Pour m’en défendre ; j’ai presque de la tendresse
Pour lui ; je lui fais mal, mais son amour caresse
Mon orgueil par ses vers qui sont remplis de moi ;
Il attendrit mon cœur par son naïf émoi…

Tout en respirant et touchant le bouquet, elle y
trouve une lettre.

Un billet ! oh ! c’est mal, tromper ma confiance,
Non, rien n’autorisait pareille impertinence…
Ce n’est plus l’Aimery rêvé, s’il est pervers ;
Qu’il ne paraisse plus devant moi.

Ouvrant la lettre, avec une voix subitement calmée.
Tiens, des vers !

Duchesse, quand vient le jour,
Je vais, dans le grand bois sourd,
Dire aux oiseaux ma détresse ;
Je songe, quand vous dormez,
À votre front parfumé
Ombré d’une lourde tresse.
Madame, au soleil couchant,
Quand, dans les blondeurs d’un champ,
L’astre-roi semble descendre,
Alors chante le bouvreuil,
Et moi je contemple, en deuil,
Mes espoirs réduits en cendre.
Diane, je suis triste et seul
Dans mes draps, cruel linceul !
Torturé par l’insomnie.
Doux songe, sylphe léger,
Près d’elle va voltiger,
Toi que j’aime, sois bénie.

Avec un sourire indulgent

Il faut lui pardonner, car il souffre vraiment ;
Et puis son madrigal, après tout, est charmant.
Le pauvre, il brisera ses ailes à me suivre
Dans mon fier tourbillon. Ce qu’il faudrait pour vivre
Heureux, à cet enfant, c’est une femme sœur
Qui marcherait avec des pas pleins de douceur
Autour de lui, pendant qu’il écrirait, très-bonne ;
C’est une femme enfin dans le genre d’Yvonne,
Ma petite cousine… Hélas ! la pauvre enfant
L’aime, et c’est pour cela qu’elle dit qu’au couvent
Elle veut retourner, qu’elle abhorre le monde,
Le mariage, et tout ; pauvre petite blonde !
Seule, j’ai le secret de son cœur ingénu.
Chère enfant, de l’amour tu n’as jamais connu
Que les pleurs, les tourments, la triste jalousie ;
Tu veux t’ensevelir, vivante poésie,
Tu veux prier pour lui, toujours ; il serait mieux
Encore de l’aimer et de le rendre heureux.
Dieu ne m’en voudrait pas de lui ravir cette âme
Qui ferait une mère adorable, une femme
Consolatrice et douce, ainsi qu’un bel ange. Oui,
Je lui ferai comprendre au poète, aujourd’hui,
Tout de suite pendant que j’en ai le courage,
Qu’il doit m’oublier ; je ferai ce mariage.
M’oublier, et pourquoi ? L’idéal sentiment
Qui nous unit peut bien subsister ; oui, vraiment,
Son cœur si tourmenté trouvera l’accalmie
Entre sa femme, Yvonne, et Diane, son amie.

Sa voix s’est voilée ; en prononçant ces dernières
paroles, ses yeux se sont mouillés. Elle dit :

La duchesse a pleuré, la duchesse a du cœur.
Voilà qui surprendrait Lansac, le chroniqueur ;
Il le raconterait pour sûr dans l’Étincelle ;
Cette chronique-là me plairait moins que celle
Qu’il fit sur mon habit couleur regard-du-roy,
En satin merveilleux, chaque pan très-étroit,
Brodé de vieil argent, d’or et de perles fines,
Ouvrant sur des volants coquillés de malines.
Ce soir-là, j’ai, je crois, régné sur tout Paris,
Dans ce beau palazzo, vrai rêve de houris,
Où les esprits vainqueurs, les beautés qu’on redoute
Se coudoyaient, fiers et charmés, à la Redoute
Que le prince donna pour me faire la cour.
C’était Venise au parc Monceau. Dieu, que d’amour
Dans les parfums troublants des emparadisées !
Que de champagne au fond des coupes irisées ?
Comme sous les loups noirs les rires se perlaient !
Qu’ils étaient berceurs les orchestres qui jouaient
À la sourdine, au loin, cette valse des roses !
Le Jabloschkoff, par des lueurs d’apothéoses,
Éclairait les valseurs et les couples furtifs
Qui s’enfuyaient, joyeux, dans l’ombre des massifs.
Avec ses airs charmants de grand seigneur-poète,
Le prince me faisait les honneurs de sa fête,
Régal qu’il donnait à ma curiosité.
Son automne a gardé des flamboiements d’été,
Et puis, que voulez-vous ? il aura du prestige,
Toujours, parce qu’on l’a beaucoup aimé ; vertige
Attirant vers l’abîme où d’autres ont sombré.
Celui pour qui des yeux bleus ou noirs ont pleuré
Nous préoccupe, ainsi qu’une énigme vivante.
Toujours nous roulerons sur l’éternelle pente
Où d’autres ont glissé. Don Juan nous fascina
De tout temps : nous avons des Dona Juana.
Dans l’amour, chercher l’infini, c’est bien en somme ;
Cet idéal fuyant peut bien tenter un homme.
Quel poème plus beau, plus varié que nous ?
N’est-ce pas se grandir que vivre à nos genoux ?…
Il était séduisant, contant d’une voix basse
Ses tant belles amours du passé ; que de grâce
Disparue, et d’éclairs éteints par le tombeau !
Funèbre, mais charmeur, il me paraissait beau,
Ce sultan d’un sérail de belles trépassées.
Je sentais des frissons exquis, et mes pensées
Se troublaient dans l’air capiteux qui me grisait.
C’est amusant d’avoir un peu peur ; il disait
Tout le décaméron amoureux de sa vie ;
Un ensorcellement où la femme ravie,
Se couronnant de rose, accepte le cyprès ;
Où comme dans Boccace, on sent la mort tout près.
Heureusement, pour m’arracher au sortilège,
J’avais tous mes suivants, Lansac et puis Helphège,
Le grand commentateur du Mahabaratha,
Qui pour être galant, me compare à Sita,
Et prenant des airs fats en regardant la foule,
Se rengorgeant ainsi qu’un pigeon qui roucoule,
Vient, au milieu d’un bal, tirer un manuscrit.
Pour débiter un madrigal, en pur sanscrit.
Puis Lansac me disait la chronique légère
De ce monde interlope, où j’étais étrangère ;
Ses racontars spirituels m’amusaient fort.
Certes, venir à la Redoute était un tort,
Une quasi coupable et perverse équipée.
Si le duc l’avait su !… J’étais préoccupée,
Inquiète, vraiment ; ce n’était pas banal
D’avoir presque un remords sans rien faire de mal.
Ces dames me lorgnaient : je crois que ma toilette
A triomphé dans la passe d’armes coquette.
Mais, mon plus grand succès ne fut pas celui-là.
Dans les splendeurs de ce moderne Walhalla
On vit paraître Franz Haller, le pianiste ;
Et ce monde blasé, ce monde fantaisiste,
Espérant se griser d’harmonie et d’accords,
Voulut absolument l’entendre. Franz alors,
Entouré d’un essaim de modernes sirènes,
Qui l’enlaçaient avec des grâces souveraines,
Resta froid, dédaigneux, semblant n’entendre rien ;
Mais tout à coup, plongeant son regard dans le mien —
Qu’il avait reconnu, je crois bien, sous le masque —
Il me dit : — (Un artiste est toujours très fantasque)
— « Voulez-vous ? » Je fis « oui », comme ça, sans parler ;
Il s’assit au piano, puis fit d’abord rouler
Un prélude onduleux, rhythmé comme une vague,
Qui s’éteignit en un murmure doux et vague ;
Alors fixant sur moi ses yeux, il m’adressa
Son poème d’amour, le rêve commença :

Tout en parlant, elle a marché vers le piano et s’y est
assise. Si l’actrice est pianiste, elle exécutera, en
sourdine, pendant la tirade suivante, une
mazurka de Chopin, si elle ne l’est pas, on jouera
dans la coulisse ; enfin, s’il n’y a pas de pianiste,
elle s’accoudera sur le clavier.

On n’est plus à Paris, on n’est plus à Venise ;
C’est le Nord très lointain, dans sa blancheur exquise,
C’est la steppe neigeuse où glissent les traîneaux :
Le ciel gris traversé par des vols de corbeaux.
Frileusement j’étais blottie, — âpre délice ! —
Tout près de lui, dans les tiédeurs de ma pelisse
De loutre, jusqu’aux yeux ayant bien enfoncé
Cette petite toque en velours vert foncé
Qui me va bien, dit-on, à cause de l’aigrette
D’émeraudes ; le vent tout autour de sa tête
Soulevait ses cheveux. Parfois on rencontrait
Des Tziganes errants ; une femme lisait
Un avenir d’amour dans nos mains enlacées,
Oh, quelle rhythme bizarre en leurs chansons dansées !
Comme leurs fiers talons tapaient sur le sol dur
Dans ces pays tout blancs ignorés de l’azur !
Pour moi seule chantait cet instrument magique.
Par les enchantements ailés de la musique
Tous les cerveaux étaient troublés divinement ;
Comme Orphée il chantait… ! Mais il vint un moment
Où la foule oublia l’étrange virtuose,
Quand, dans cette gaîté de fête bleue et rose,
Parut Max de Loris, le superbe orateur,
Puissant comme un lion, calme triomphateur,
Un frisson de respect secoua ces frivoles ;
C’est que l’écho vibrait encore des paroles
Qu’à la Chambre il avait dites si fièrement.
Dompter les femmes, c’est un passetemps charmant,
Qui prouve du talent, mais dominer les hommes
C’est plus fort et, ma foi ! voilà comment nous sommes,
Nous autres, nous aimons la force ; les soumis
Nous attendrissent un instant, sont nos amis,
Mais l’amant préféré, toujours, sera le maître ;
L’homme à la volonté ferme et douce, enfin l’être
À qui l’on obéit délicieusement.
C’est si bon de n’avoir pas à penser, vraiment.
Être libre, c’est ennuyeux… Être captive,
Heureuse, et se laisser aller à la dérive,
Quand sur le gouvernail on sent un bras très-fort,
N’est-ce pas l’idéal ? Vivre sans nul effort,
Confiante en celui qui même votre barque
Vers les clairs horizons lumineux ! Je remarque
Que seules ici-bas les femmes sans beauté
Réclament la maussade et triste liberté.
Cet homme peut manquer à la galanterie
Parfois ; c’est que son temps se doit à la patrie,
C’est qu’au bonheur de tous il sait sacrifier
Tout, même les douceurs exquises du foyer.
Sa femme doit comprendre, étant intelligente,
La grandeur de son rôle ; on peut être indulgente
Pour l’être honnête et pur qui n’a jamais menti.
Certe, il faudrait qu’elle eût un esprit perverti,
Celle qu’il a choisie et qu’il a faite sienne,
Pour trahir son honneur, dont elle est la gardienne !
Comme elle doit se dire avec tranquillité :

Avec un enthousiasme croissant

Sa haute confiance et sa calme bonté
Me font une bien noble et bien douce existence ;
Je suis l’inspiratrice et chère providence
De cet homme si bon, grand parmi les humains,
Qui mit sa main loyale en mes petites mains…
Ah ! cette femme est une heureuse…

Elle éclate d’un rire prolongé
Cette femme,

Mais, c’est moi ! Plus de trouble et plus de vague à l’âme :
Vous seul vous règnerez sur mon cœur bien guéri,
Monsieur le duc Max de Loris, mon cher mari.



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