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Poème: “L’accordeur” de Germain Nouveau


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L’accordeur

***

L’Accordeur, vêtu de noir, sans linge, s’assied au piano, l’ouvre et récite le monologue suivant, en le mêlant d’accords et de gammes.

Un homme s’est trouvé pour me prendre ma femme !
Être paradoxal que la laideur enflamme,
Et que, pour ce haut fait, nos neveux chanteront,
Il m’a pris le sein plat où je posais mon front !…
Moi, néanmoins, je cours chaque jour, humble artiste,
Consciencieusement remplir mon métier triste.

Faisant des notes sur le piano

Do, mi, sol, do, ré, fa, la, ré, mi, sol, si, mi.
C’est moi qui rends la vie au clavier endormi,
Qui de l’aube au couchant m’acharne sur l’ivoire,
Ressuscite les sons, soigne la touche noire
Et la blanche… je suis plein d’un zèle grondeur ;
Je suis celui qui vient pour le sol, l’accordeur !
Oh ! le drôle de mot, la bizarre ironie !
J’allais tous les matins rétablir l’harmonie
Des instruments faussés par des doigts imprudents ;
Rentré, je n’entendais que des cris discordants ;
Ma femme remplissait les airs de sa voix aigre,
Alors que je trimais comme un malheureux nègre,
Pour, avec quelques sous gagnés péniblement,
Rendre possible son hideux accoutrement.

Gammes

Dans la salle en désordre où l’on a fait la fête.
Ramenant les bémols enrhumés à l’honnête
Diapason normal, on me voit arriver.
Et Dieu sait ce que mon métier me fait rêver !
Ô piano, témoin des nuits emparadisées,
Je te sens imprégné des mains cent fois baisées.
Moi l’obscur opprimé, morne et déshérité,
Qui ne connus jamais luxe, amour, ni beauté !
Ô piano, confident de tant de gais mystères,
Je ne sais rien de toi, que les labeurs austères,
Des beaux soirs je ne vois que les gris lendemains !

Trouvant des morceaux de musique sur le piano

Tenez ! voici là des morceaux à quatre mains,
— À deux sexes plutôt ! — Lui, mettant les pédales
Couvre d’un trémolo ses paroles fatales,
Tandis qu’elle, sous l’œil indulgent des parents,
Perd la tête, rougit, pâlit, tremble, se pâme,
Fait les yeux doux et joue avec toute son âme,
Et de son petit pied, très amoureusement,
À son voisin témoigne un tendre égarement,
Des valses de Métra ! Blondes valseuses frêles
Ont rasé le parquet de leur vol d’hirondelles…
Oh !… ces tailles, ployant dans les bras des valseurs !
Ne chasserai-je pas ces rêves obsesseurs ?…
Ah ! c’est que comparer ces mondaines orgies
Où flamboyaient les yeux, les bijoux, les bougies,
À mes nuits… cette foule à mon isolement !

Il réfléchit

Je suis moins malheureux, au fait que son amant.
Car lui, le pauvre diable, au moins faut-il qu’il l’aime,
Qu’il contemple matin et soir sa face blême,
Qu’il ait de petits soins et de grandes ardeurs…
Nous autres seuls, maris, pouvons être boudeurs.

Examinant les morceaux

Des couplets cascadeurs, des refrains d’opérettes…

Furetant

Près d’un londrès défunt des bouts de cigarettes.

Gammes

Moi, je prends mon tabac dans un cornet sans chic,
Et je n’ai jamais vu ni Théo, ni Judic.

Pause

Hélas ! je n’ai connu qu’une femme, la mienne,
Qui n’est pas belle, certe, il faut que j’en convienne,
Mais je l’avais choisie exprès ainsi, car j’ai,
Comme beaucoup de gens raisonnables, jugé

Qu’une épouse étant très repoussante est fidèle…
Je ne soupçonnais pas ce laideron modèle.

Gamme mineure triste

J’ai cru, moi, naïf, qu’elle, horrible affreusement,
Ne tenterait jamais le cœur de nul amant.

Autre gamme

Eh bien ! non, la laideur pour les âmes mal nées,
Ne fait point reculer les amours effrénées :
Elle est partie un jour toutes voiles dehors,
Emportant de chez moi, sans honte, ni remords,
Mes faux-cols en papier, ma chaîne en chrysocale,
Mes deux rasoirs tout neufs, mes chemises percale,
Dévalisant de fond en comble la maison…
Tout ! tout ! ! tout ! ! ! jusqu’à mon pauvre diapason,
Elle a tout mis au clou, tout mis dans mon ménage,
Pour subvenir aux frais de son petit voyage.
Et je suis obligé, maintenant aux abois,
De remplacer l’ancien instrument par ma voix.

Il fait une note cassée et fausse

Cette voix, à présent, comme elle est affaiblie !

Avec un soupir

Ah ! si du moins ma femme avait été jolie !

Il se remet au travail

Au fond, je suis trop bête et j’ai mépris de moi
D’avoir, pour cette horreur absente de l’émoi.

Il frappe à coups redoublés sur le piano

C’est égal, je suis très vexé… la scélérate !
Si jamais je te pince, il faut que je te batte !

Nouveaux coups

Je sens grandir en moi tous les instincts mauvais ;
J’ai trop longtemps bêlé comme un agneau je vais
Déchirer désormais et rugir comme un fauve.

Coups redoublés

Tiens ! tiens !! tiens !!!

Très froidement
J’ai cassé le piano ! je me sauve.



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