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Poème: “Le clown” de Germain Nouveau


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Le clown

***

Mon cirque fait relâche, et j’en profite, amis,
Me trouvant ce soir libre, et correctement mis,
Pour vous dire en deux mots ma singulière histoire :
J’ai commencé mes tours au bord d’un écritoire,
— Ah ! dame, vous savez, on commence où l’on peut,
J’ai fait beaucoup de vers dont on se souvient peu,
J’ai célébré l’éther, l’océan, la mouette,
La forêt, l’arc-en-ciel, l’amour : j’étais poète !
Vous avez feuilleté mes livres sur les quais,
Ils sont tous entassés sur le quai Malaquais ;
J’ai rêvé des sommets altiers, des fières cimes
Qu’on peut escalader sur les ailes des rimes…
De ma jeunesse en fleur tel fut le clair matin.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais la vie est un rink où souvent le patin
Nous emporte bien loin du but : erreur fatale !
J’ai traîné l’habit noir du solliciteur pâle
Qui cache un manuscrit lourd, j’ai connu l’horreur
De l’antichambre où l’on attend qu’un directeur
Ait fini de causer avec des ingénues.
J’ai vu naître et mourir bien des jeunes revues
Et j’ai noctambulé triste, hagard, crotté,
Vêtu pendant l’hiver de jaquettes d’été,
Et d’ulsters poussiéreux pendant la canicule.
Mais un jour lassé d’être un martyr ridicule,
« Pour dompter le public, il faut, me suis-je dit,
Employer quelque truc aussi fort qu’inédit. »
Alors j’ai dédaigné les ornières connues,
Que suivaient les anciens pour aller jusqu’aux nues,
Et pour mieux m’écarter des vulgaires chemins,
À la postérité j’ai marché sur les mains.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis le clown moderne et froid, ma jambe maigre,
Comme un piment confit longtemps dans du vinaigre
A d’étranges zigzags où le songeur se plaît ;
Je sais poser mon front pensif sur mon mollet,
En faisant de petits bonjours de ma bottine
À la brune ambrée, aux senteurs de veloutine,
Qui profile son galbe aimable aux promenoirs.
Je vois s’illuminer les yeux verts, bleus ou noirs,
Quand au son du hautbois, de mon orteil senestre,
Je mouche élégamment le nez du chef d’orchestre.
Je porte une perruque écarlate, un maillot
Tout zébré de dessins fantasques, dernier mot
Des gommeux du tremplin ; un sourcil circonflexe
Abrite mon regard, qui trouble l’autre sexe.
Je suis le roi des désossés ; comble de l’art,
Je rase une table en faisant le grand écart,
Comme un rameur véloce en une périssoire.
J’improvise des pas sur une balançoire ;
Les applaudissements gantés me sont acquis,
Quand je jongle avec des couteaux, d’un air exquis.
Brillant d’une gaîté féroce et japonaise,
Tantôt guépard, tantôt boa, tantôt punaise,
Je sais bondir, ramper, m’aplatir, chaque soir,
Et ce qui sert aux autres hommes à s’asseoir,
Me sert à moi, le clown rêveur, de mandoline,
Pour ma chanson sans mot, sans notes, mais caline.
C’est alors que je plane — et je reprends mon rang
De descendant direct du père orang-outang.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
D’être son petit-fils je sens si peu de honte
Que vers ce grand aïeul fièrement je remonte.
Loin de répudier sa haute parenté,
Je le prends pour modèle, et c’est ma vanité,
Qu’on dise quand, rasé de frais, galbeux, le linge
Éclatant de blancheur, je parais : « Tiens ! un singe ! »



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