Les Névroses (1883)
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Le Gouffre
***
À Léon Bloy.
L’homme est un farfadet qui tombe dans la mort,
Grand puits toujours béant sans corde ni margelle
Et dont l’eau taciturne éternellement dort
Sous l’horreur qui la plombe et l’oubli qui la gèle.
Cet ange féminin qui marchait sans effroi,
Au bord des lacs chanteurs où les zéphyrs se trempent,
Voyez comme il est blanc ! Touchez comme il est froid !
Voilà déjà qu’il pue et que les vers y rampent.
L’espoir ? Dérision ! l’Amour ? Insanité !
La gloire ? Triste fleur morte en crevant la terre !
L’illusion se heurte à la réalité
Et notre certitude équivaut au mystère.
La volupté nous use et racle nos cheveux ;
Nous ne brillons si bien que pour mieux disparaître,
Et quand l’homme insensé vocifère : « Je veux ! »
La maladie arrive et lui répond : « Peut-être ! »
Oh ! c’est grande pitié de voir l’atome fier
Montrer le poing au ciel en bavant de rancune !
Ils sont morts aujourd’hui ceux qui régnaient hier :
Pas de grâces ! La mort n’en peut donner aucune.
Et tandis que sa faux reluit à l’horizon,
La vie est un cloaque où tout être patauge ;
La femme avec son cœur, l’homme avec sa raison,
Se vautrent dans le mal comme un porc dans son auge.
Le philosophe dit : « La Vie est un combat !
Souffrir, c’est mériter ; jouir, c’est être lâche ! »
Mais le voilà qui geint, frissonne et se débat
Sous l’invisible main qui jamais ne nous lâche.
Le poète, oubliant qu’il est de chair et d’os,
Déprave son esprit dans un rêve impossible,
Et l’extase dans l’œil, et la chimère au dos
Vole au gouffre final comme un plomb vers la cible.
Quand notre heure est marquée au cadran clandestin,
Adieu parents, amis ! Croulons dans les ténèbres !
C’est le dernier impôt que l’on doit au Destin
Qui tasse notre cendre avec ses pieds funèbres.
Nous passons fugitifs comme un flot sur la mer ;
Nous sortons du néant pour y tomber encore,
Et l’infini nous lorgne avec un rire amer
En songeant au fini que sans cesse il dévore.
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