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Poème: “Le Saule” d’Alfred de Musset

Premières Poésies

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Le Saule

***

VII

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est une chose étrange, à cet instant du jour,
De voir ainsi les sœurs, au fond ce vieux cloître,
Parler en s’agitant et passer tour à tour.
Tantôt subitement le bruit semble s’accroître,
Puis tout à coup il cesse, et tous pour un moment
Demeurent en silence, et comme dans la crainte
De quelque singulier et triste événement.
Écoutez ! — écoutez ! — N’est-ce pas une plainte
Que nous venons d’entendre ? On dirait une voix
Qui souffre et qui gémit pour la dernière fois.
Elle sort d’un caveau que la foule environne.
Des pleurs — un crucifix — des femmes à genoux…
Ô sœurs, ô pâles sœurs ! sur qui donc priez-vous ?
Qui de vous va mourir ? qui de vous abandonne
Un vain reste de jours oubliés et perdus ?
Car vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus.
Que le sort les épargne ou qu’il vous les demande,
Vous attendez la mort dans des habits de deuil ;
Et qui sait si pour vous la distance est plus grande,
Ou de la vie au cloître — ou du cloître au cercueil ?
Inclinée à demi sur le bord de sa couche,
Une femme — une enfant — faible, mais belle encor,
Semble en se débattant lutter avec la mort.
Ses bras cherchent dans l’ombre et se tordent. — Sa bouche
Fait pour baiser la croix des efforts impuissants.
Elle pleure — elle crie — elle appelle à voix haute
Sa mère… — Ô pâles sœurs ! quelle fut donc sa faute ?
Car ce n’est pas ainsi que l’on meurt à seize ans.

Le soleil a deux fois rendu le jour au monde
Depuis que dans ce cloître un vieillard l’amena.
Il regarda tomber sa chevelure blonde,
Lui montra sa cellule — et puis lui pardonna.
Elle était à genoux quand il s’éloigna d’elle ;
Mais en se relevant une pâleur mortelle
La força de chercher un bras pour s’appuyer —
Et depuis ce moment on n’a plus qu’à prier.

Ah ! priez sur ce lit ! priez pour la mourante !
Si jeune ! et voyez-la, sa main faible et tremblante
Vous montre en expirant le lieu de la douleur —
Et, quel que soit son mal, il est venu du cœur.

Savez-vous ce que c’est qu’un cœur de jeune fille ?
Ce qu’il faut pour briser ce fragile roseau
Qui ploie et qui se courbe au plus léger fardeau ?
L’amitié — le repos — celui de sa famille —
La douce confiance — et sa mère — et son Dieu —
Voilà tous ses soutiens ; — qu’un seul lui manque, adieu.
Ah ! priez. Si la mort à son heure dernière
À la clarté du ciel entr’ouvrait sa paupière,
Peut-être elle dirait, avant de la fermer,
Comme Desdemona : — « Tuer pour trop aimer. »

Il est sous le soleil de douces créatures
Sur qui le ciel versa ses beautés les plus pures,
Êtres faibles et bons, trop charmants pour souffrir,
Que l’homme peut tuer, mais qu’il ne peut flétrir.
Le Malheur, ce vieillard à la main desséchée,
Voit s’incliner leur tête avant qu’il l’ait touchée ;
Ils veulent ici-bas d’un trône — ou d’un tombeau.

Telles furent, hélas ! bien des infortunées
Que dévora la tombe au sortir du berceau,
Que le ciel au berceau avait prédestinées —
Et telle fut aussi celle qui va mourir.
Déjà le mal atteint les sources de la vie.
À peine, soulevant sa tête appesantie,
Sa main, son bras tremblant, peuvent la soutenir.
Cependant elle cherche — elle écoute sans cesse ;
À travers les vitraux, sur la muraille épaisse,
Tombe un rayon. — Hélas ! c’est encore un beau jour.
Tout renaît, la chaleur, la vie et la lumière.
Ah ! c’est quand un beau ciel sourit à notre terre
Que l’aspect de ces biens qui nous fuient sans retour
Nous montre quel désert emplissait notre amour !

Mais qui ne sait, hélas ! que toujours l’Espérance,
Des célestes gardiens veillant sur la souffrance
Est le dernier qui reste auprès du lit de mort ?
Jetant quelques parfums dans la flamme expirante,
Et jusqu’à son cercueil emportant la mourante,
Elle berce en chantant la Douleur qui s’endort.

Si loin qu’à l’horizon son regard peut s’étendre,
L’œil de la pauvre enfant sur l’eau s’est arrêté :
« Quoi ! rien ? » murmure-t-elle — et que peut-elle attendre ?
Mais la Mort, à pas lents, vient de l’autre côté,
L’Océan tout à coup, et le ciel et la terre
Tournent — tout se confond. — Le fanal solitaire
Comme un homme enivré chancelle. — Ange des cieux !
N’est-ce pas pour toujours qu’elle a fermé les yeux ?

La grille en cet instant a résonné. — Silence !
Un pas se fait entendre — un jeune homme s’élance.
Il est couvert d’un froc. Tous se sont écartés.
Il traverse la foule à pas précipités :

« Mes sœurs, demande-t-il, où donc est la novice ? »

Il l’a vue ; un soupir dans l’ombre a répondu.
Alors d’un ton de voix qui veut qu’on obéisse :
« Georgette, lui dit-il, Georgette, m’entends-tu ? »

En prononçant ces mots, le frère se découvre.
De la malade alors la paupière s’entrouvre ;
L’a-t-elle reconnu ? Son œil terne et hagard
Est voilé d’un nuage et se perd dans le vide.
Il doute — sur son front passe un éclair rapide.
« Laissez-nous seuls, dit-il ; je suis venu trop tard. »

Le ciel s’obscurcissait. — Les traits de la mourante
S’effaçaient par degrés sous la clarté tremblante.
Auprès de son chevet le crucifix laissé
De ses débiles mains à terre avait glissé.
Le silence régnait dans tout le monastère,
Un silence profond — triste — et que par moment
Interrompait un faible et sourd gémissement.
Sous le rideau du lit courbant son front sévère,
L’étranger immobile écoutait — regardait —
Tantôt il suppliait — tantôt il ordonnait.
On distingua de foin quelques gestes bizarres,
Accompagnés de mots que nul ne saisissait,
Mais qui, prononcés bas, et de plus en plus rares,
Après quelques moments cessèrent tout à fait.
Au nom de l’ordre saint dont il se disait frère,
Auprès de la malade on l’avait laissé seul…
Sur le bord de la couche il vit pendre un linceul.
— « Trop tard, répéta-t-il, trop tard ! » — et sur la terre
Il tomba tout à coup plein de rage et d’horreur.

— Hommes, vous qui savez comprendre la douleur,
Gémir, jeter des fleurs, prier sur une tombe,
Pensez-vous quelquefois à ce que doit souffrir
Celui qui voit ainsi l’infortuné qui tombe,
Et lui tend une main qu’il ne peut plus saisir ?
Celui qui sur un lit vient pencher son front blême
Où les nuits sans sommeil ont gravé leur pâleur,
Et là, d’un œil ardent chercher sur ce qu’il aime,
Comme un signe de vie, un signe de douleur ;
Qui, suspendant son âme à cette âme adorée,
S’attache à ce rameau qui va l’abandonner ;
Qui, maudissant le jour et sa vue abhorrée,
Sent son cœur plein de vie, et n’en peut rien donner ?

Et, lorsque la dernière étincelle est éteinte,
Quand il est resté là — sans espoir — et sans crainte —
Qu’il contemple ces traits, ce calme plein d’horreur,
Ces longs bras amaigris traînant hors de la couche,
Ce corps frêle et roidi, ces yeux et cette bouche
Où le néant ressemble encore à la douleur…
Il soulève une main qui retombe glacée :
Et s’il doute, insensé ! s’il se retourne, il voit
La Mort branlant la tête, et lui montrant du doigt
L’être pâle, étendu sans vie et sans pensée.



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George Sand. Portrait by A. de Musset. 1833

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