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Poème “L’Océan d’en haut” de Victor Hugo

Dieu

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L’Océan d’en haut

VI

***

Et je vis au-dessus de ma tête un point noir ;
Et ce point noir semblait une mouche dans l’ombre.
J’y volai
L’âpre nuit mourait, mais sa pénombre
Mourait dans un jour gris qu’on voyait poindre aux cieux.

Et cette mouche était un griffon monstrueux
Qui faisait trembler l’ombre avec son-aile énorme.

Et le griffon cria :

Que l’aigle d’en bas dorme !
Je veille : Dieu plus haut que l’aigle m’emporta.
Tu viens du Sinaï, je viens du Golgotha ;
Aigle, la foudre emplit ton oe il visionnaire
Moi, j’ai vu le gibet plus grand que le tonnerre !
Quand les bourreaux dressaient la croix, j’étais dessus ;
J’ai frissonné sur l’arbre où l’on cloua Jésus ;
J’ai vu cette agonie immense et solennelle ;
Marc a pris pour l’écrire une plume à mon aile ;
J’ai regardé Jésus saigner et s’assoupir ;
Je sais tout ; je suis plein de son dernier soupir.
Je sème sa parole au souffle de la bise.
Aigle, Christ en sait plus que Moïse, Moïse
N’ayant que les rayons, et Christ ayant les clous.
Non, Dieu n’est pas vengeur ! non, Dieu n’est pas jaloux !
Non, Dieu ne s’endort pas, portant toute la voûte !
Non, l’homme ne meurt pas tout entier.

Aigle, écoute :
Dieu, le monde étant fait, reconnut que ela
N’était-rien, puisque rien n’y disait : me voilà ;
Puisque rien n’y pensait et-n’y parlait de sorte
Que là création en-naissant était morte ;
Or l’incréé voulut-engendrer l’immortel.
Il fit l’âme, et la mit dans l’homme, son autel.
L’homme seul reçut l’âme en l’univers visible.
Dieu créa pour Adam ce faîte inaccessible.
Au-dessous dé l’homme, âme, intelligence, esprit,
La matière-roula dans la pierre, fleurit

Dans la plante, et hurla dans la bête, sans vivre.
Voyant qu’il avait seul une âme, Adam fut ivre ;
Il voulut la science et déroba le fruit.
C’est pourquoi Dieu jeta les hommes dans la nuit.
Et depuis ce jour-là, l’urne amère est remplie.
Sous la faute d’Adam tout le genre humain plie.
Le labeur est ingrat et le sillon est dur ;
L’homme naît mauvais, triste, inexorable, impur ;
L’enfantement du mal déchire le flanc d’Ève.
La guerre et l’échafaud, ces deux tranchants du glaive,
Vont fauchant l’ignorant, le faible et l’innocent ;
Le fratricide affreux, qui croit le père absent,
Fait peur aux cieux avec le sang qu’on lui voit boire ;
Hélas ! dans la forêt de l’humanité noire,
Un éternel Caïn tue à jamais Abel.
L’homme adore Moloch, Dagon, Teutatès, Bel ;
Et sur les crimes rois les monstres dieux flamboient.
Les vices, meute infâme, autour de l’âme aboient.
Toute l’humanité tinte comme un beffroi.
Partout l’horreur, le râle et le rire, et l’effroi.
Toute bouche est ulcère et tout faîte est cratère.
Un bruit si monstrueux sort de toute la terre
Que la nuit, veuve en deuil, dit au jour qui rougit :
C’est le tigre qui parle ou l’homme qui rugit !
Satan à l’entour vole et plane, oiseau de proie
Des âmes. La douleur formidable est sa joie.

Et plein de feux, de pleurs, de tourments éperdus,
Et de bustes vivants dans les flammes tordus,
Pleins de cris qui s’en vont au bronze de la voûte
Et que la surdité de l’impossible écoute,
Coupole de l’abîme ayant pour pendentifs
D’affreux écroulements d’êtres noirs et plaintifs,
Geôle sans fond, sans jour, sans espoir, sous la foule
Des vivants, sous ce tas de vanité qui roule,
Sous le flot des passants de la vie et du bruit,
Sous le penseur, captif du rêve qu’il construit,
Sous les guerriers casqués et sous les femmes nues,
Sous les larges festins qui chantent jusqu’aux nues,
Sous tout ce qui s’allume et tout e qui s’éteint,
Sous tous les pas de l’homme, orgueil, science, instinct,
Sous tout être qui marche, ou chancelle, ou trébuche,
L’enfer éternel guette et s’ouvre, vaste embûche.

Noir sillon composé de tous les vils limons,
Qui reçoit des esprits et qui rend des démons,
Qui produit des moissons de spectres, et des gerbes
De monstres flamboyants, lugubres et superbes,
D’où sort tout ce qui tue, où croît tout ce qui ment,
Et qui tressaille, ému d’un long frémissement,
Chaque fois qu’il entend l’affreux-cri de la chute,
Chaque fois qu’en sa nuit descend, essaim qui lutte,
Quelque tourbillon sombre et triste où l’âme luit,
Et qu’il voit au-dessus de lui, noire et-sans bruit,
S’ouvrir l’immense main de-son semeur sinistre !
Mais le livre de vie est là, divin registre,
L’homme, c’est l’âme ; l’homme est l’hôte d’un rayon,
Et la matière seule est la damnation.
Dieu pense, et la douleur lentement le désarme.
Dieu s’appelle pardon, l’homme se nomme larme ;
Dieu créa la pitié le : jour où l’homme est né.
Devant lés actions de l’homme infortuné
Souvent, la, pureté des firmaments s’indigne ;
Souvent l’astre aux yeux d’aigle et l’ange au vol de cygne
S’étonnent de cette ombre et de cette noirceur ;
Dieu, voyant l’homme fourbe, implacable, oppresseur,
Est triste ; et quand, sortant de la nuit, la Colère
Apparaît, face sombre et que la foudre éclaire,
Rappelant au Seigneur ce que l’homme lui doit,
Prête à maudire, il met sur cette bouche un doigt.
Ce doigt mystérieux-et doux, c’est la clémence.

Le pardon dit tout bas à l’homme : recommence !
Redeviens pur. Remonte à ta source. Essayons
Rentre au creuset : Ton Dieu t’offre dans les rayons, :
Pour refaire ton âme obscurcie et difforme,
Le cercueil, ce berceau de la naissance énorme.

Clémence, c’est le fond de Dieu. Dieu boit le fiel.
Dieu ne vengé pas Dieu devant l’azur-du ciel.
Il ne revomit rien sur l’homme. Secourable,
Tendre, il chasse du pied le mal, ce misérable :
Dieu, que l’homme coupable appelait, s’est penché,
Et, voyant l’univers sanglant ; mort, desséché ;
Et, songeant, pour lui-même et pour lui seul sévère,
Que pour sauver un monde il suffit d’un calvaire,
Il a dit : Va, mon fils ! Et son fils est allé.

Rédemption ! mystère ! Ô grand Christ étoilé !
Soif du crucifié, d’amertume assouvie !
Linceul dont tous les-plis font tomber de la vie !
Ô gibet qui bénit Judas et Barabbas !
Qui verse à flots la sève et l’espérance en bas,

Croix, à tous les esprits, arbre, à toutes les plantes !
Sublime embrassement des grandes mains sanglantes !
Œil mourant de Jésus dont l’éternité luit !
       pardon ! ô pitié de l’azur pour la nuit !
Paix céleste qui sort de toutes les clémences !
       mont mystérieux des oliviers immenses !
Après le créateur, le sauveur s’est montré..
Le sauveur a veillé pour tous les yeux, pleuré
Pour tous les pleurs, saigné pour toutes les blessures.
Les routes des vivants, hélas ! ne sont pas sûres,
Mais Christ, sur le poteau du fatal carrefour,
Montre d’un bras la nuit et de l’autre le jour !

Après lui sont venus les apôtres, ces têtes
Flamboyantes ; les saints ; martyrs jetés aux bêtes,
Vierges louant Jésus dans le noir tombereau,
Femmes grosses chantant pendant que le bourreau,
Effroyable, arrachait leurs enfants de leurs ventres,
Et les pères des bois et les docteurs des antres,
Et les voix des déserts et des cloîtres, criant
À l’homme en sa nuit froide : Orient ! Orient !

Oh ! vous l’avez cherché sans l’entrevoir, sibylles,
Ce Dieu mystérieux des azurs immobiles !
Filles des visions, toi, sous l’arche d’un pont,
Daphné ; toi, guettant l’œuf que la chouette pond,
Albunée, et brûlant une torche de cire ;
Toi, celle de Phrygie, épouvante d’Ancyre,
Parlant à l’astre et, pâle, écoutant s’il répond ;
Celle d’Imbrasia ; celle de l’Hellespont
Qui se dresse déesse et qui retombe hyène ;
Toi, Tiburtine ; et toi, la rauque Libyenne,
Criant : Treize ! essayant la loi du nombre impair ;
Toi dont le regard fixe inquiétait Vesper,
Larve d’Endor ; et toi, les dents blanches d’écume,
Les deux seins nus, ô folle effrayante de Cume ;
Chaldéenne, filant un invisible fil ;
Sardique a l’œil de chèvre, au tragique profil ;
Toi, maigre et toute nue au soleil, Érythrée,
D’azur et de lumière et d’horreur pénétrée ;
Toi, Persique, habitant un sépulcre détruit,
      face à qui parlaient les passants de la nuit
Et les échevelés qui se penchent dans l’ombre
Toi, mangeant du cresson dans ta fontaine sombre,
Delphique ; âpres esprits, toutes, vous eûtes beau
Hurler, frapper le vent, remuer le tombeau,

Rouler vos fauves yeux dans la profondeur noire,
Nulle de vous n’a vu clairement dans sa gloire
Ce grand Dieu du pardon sur la terre levé.
Sainte-Thérèse, avec un soupir, l’a trouvé.

Le pardon est plus grand que Caïn, et le couvre.
La clémence de Dieu de tous les côtés s’ouvre,
Et c’est là le seul piège où l’on tombe toujours.
La langue des muets et l’oreille des sourds,
C’est le pardon : La grâce aide clin s’abandonne.
C’est ce qui manque à tous et ce qu’à, tous Dieu donne.
Père, il sourit aux fils clin lui, Montrent le poing.
Dieu serait le puni s’il ne pardonnait point :
Son ciel est un regard clément. Toutes les grâces
Qu’il fait à chaque instant, s’envolent, jamais lasses,
Se dispersent au loin dans tous les univers,
Et, du faible au méchant, du farouche au pervers,
Errent, abeilles d’or, et butinent les âmes,
Puis reviennent, mêlant baumes, encens, dictames,
Rapportant les parfums extraits des cœurs maudits,
Emplir du miel pardon la ruche paradis.
Clémence ! mot formé de toutes les étoiles !
Dieu ! ciel de tous les yeux ! port de toutes les voiles !
Jamais, brume ou tempête, et quel que soit le vent,
L’asile n’est fermé tant que l’homme est vivant ;
Toute lèvre est reçue au céleste ciboire ; .
Le sang du sauveur coule et toute âme y peut boire ;
Si ténébreux que soit l’homme qui va partir,
À l’heure de la mort un cri de repentir,
Un appel de la foi que le tombeau recrée,
Un regard attendri vers la lueur sacrée,
Vers ce qu’on insultait et ce qu’on dénigrait,
Un sanglot, moins encore, un soupir, un regret
De l’âme détestant sa tache originelle,
Suffit pour qu’elle échappe à la peine éternelle,
À l’enfer qui, voyant ce que les hommes font,
Tord les chaînes sans fin dans les gouffres sans fond.
Qui que fil sois, esquif, tourne vers Dieu ta proue.
Le châtiment sans terme et sans espoir écroue,
Sous les éternités plus lourdes que les monts,
Les démons seuls et ceux qui deviennent démons.
Pour que la peine tombe immuable et tardive,
Il faut du dernier cri l’horrible récidive ;
Dans l’éternité sombre, Achab, Caligula,
Borgia qu’entre tous la tiare étoila,
Philippe deux, Timour, Phalaris, Louis onze,
Néron, sont au carcan sur des trônes de bronze.

Pourquoi ? parce qu’ils ont dit non ! au grand moment,
Que leur âme est sortie en un vomissement !
L’homme n’a qu’à pleurer pour retrouver son père.
Le malheur lui dit : crois. La mort lui crie : espère !
Qu’il se repente, il tient la clef d’un sort meilleur.
Dieu lui remplace, après l’épreuve et la douleur,
Le paradis des fleurs par l’éden des étoiles.
Ève, à ta nudité Marie offre ses voiles ;
L’ange au glaive de feu rappelle Adam proscrit ;
L’âme arrive portant la croix de Jésus-Christ ;
L’éternel pres de lui fait asseoir l’immortelle.
Aigle, la sainteté de l’âme humaine est telle
Qu’au fond du ciel suprême où la clarté sourit,
Où le Père et le Fils se mêlent dans l’Esprit,
Il semble que l’azur égalise et confonde
Jésus, l’âme de l’homme, et Dieu, l’âme du monde !
Et, l’œil au firmament, ne regardant plus rien,
Comme ivre de rayons, le monstre-aérien,
Lion par la crinière et l’ongle, aigle par l’aile ;
Chanta :
Paix, vie et gloire à la voûte éternelle !
Il est le véritable ! Il vit. Il est présent.
Comme il est l’invisible, il est l’éblouissant ;
Il a créé d’un mot la chose et le mystère,
Tout ce qu’on peut nommer et tout ce qu’il faut taire.
Quand l’homme juste meurt, il lui ferme les yeux ;
Le beau jardin Azur est plein d’esprits joyeux ;
Ils entrent à toute heure et par toutes les portes ;
Dieu fait évanouir les gonds des villes fortes ;
Entre ses doigts distraits il tord le pâle éclair ;
Le grand serpent lui semble un cheveu dans la mer.
Il est le grand poète, il est le grand prophète.
Il est la base, il est le centre, il est le faîte ;
Il est celui qui songe, il est celui qui voit ;
Il connaît l’avenir auquel tout homme a droit,
L’Éden soleil, l’abîme et ses chambres funèbres.
Ceux qui marchent sans lui s’en vont dans les ténèbres.
Il ordonne à la nuit d’envelopper le jour.
Il met la mort, archer, au créneau de la tour.
Les cèdres du Liban, pareils à de vieux prêtres,
Parlent de lui tout bas ; l’ombre de tous les êtres
S’incline devant lui les matins et les soirs.
Les vierges à ses pieds, dans de purs encensoirs,
Font brûler un parfum composé des prières
De tous ceux que le monde appelle ses lumières,
De tous les saints qui sont sur terre et dans le ciel ;
Cette blanche fumée enveloppe l’autel,
Et l’Incréé, caché sous des voiles de flammes,
Se penche, respirant la douce odeur des âmes.
Les colonnes des cieux s’étonnent devant lui ;
Ces hauts piliers, chargés de ce dôme inouï,
Frissonnent éperdus à son souffle, et ressemblent
À leur propre reflet dans des ondes qui tremblent.
Ô Dieu ! roi ! père ! asile ! espoir du criminel !
Éternel laboureur ! moissonneur éternel !
Maître à la première heure et juge à la dernière !
C’est lui qui fit le monde avec de la lumière !
Le firmament est clair de sa sérénité.
Par moments, dans l’azur splendide et redouté,
Ô mystère ! il se fait des silences d’une heure ;
Personne en haut ne chante et nul en bas ne pleure ;
L’ange abaisse, pensif, son clairon éclatant ;
Dieu médite ; le ciel rêve ; l’enfer attend.
Et c’est ce mot qui sort de l’ombre : Je pardonne.

Le griffon s’effaça, comme l’éclair qui tonne,
Dans une brume où rien ne semblait se mouvoir.



La tour des rats de Victor Hugo - 1847
La tour des rats de Victor Hugo – 1847


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