Dieu
| Télécharger PDF |
Littérature française – Livres bilingues – Contes de fées et Livres d’enfants – Poésie Française – Victor Hugo – Poèmes de Victor Hugo
< < < VI.
VIII. > > >
L’Océan d’en haut
VII
***
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir ;
Et ce point noir semblait une mouche dans l’ombre.
La nuit derrière moi, comme un hideux décombre,
Fuyait, et vers le point lointain, vague et vivant,
Je volai, m’enfonçant de plus en plus avant
Dans le bleu firmament doré d’une aube étrange ;
Et cette mouche était un ange.
Et cet archange,
Immense, déployant sur mon front qui rêvait,
Deux ailes, l’une blanche et l’autre noire, avait
L’œil fixe, et sur son front le jour semblait éclore ;
Et l’aile blanche allait se fondre dans l’aurore,
Et l’aile noire allait se perdre dans la nuit.
Dans ce ciel où mon vol profond m’avait conduit,
Mer où notre ciel noir semblait une presqu’île,
L’ange apparaissait fier, heureux, puissant, tranquille ;
Si la nuit descendait et si le jour montait,
Il ne le savait pas ; on eût dit qu’il était
À jamais immobile ; ayant trouvé la sphère
Où l’extase n’a plus de mouvement à faire,
Et qu’il était créé, lui l’être grand et pur,
Pour ne rien regarder qui ne fût pas l’azur ;
Il se tenait debout sans baisser la prunelle,
Comme s’il ne voyait qu’une chose éternelle.
Et, sentant que vers lui d’en bas quelqu’un venait,
— Qu’es-tu ? dit l’ange, beau comme l’astre qui naît,
Et sans tourner vers moi ses yeux ni sa figure ;
Et je lui dis : — Ô front voisin de l’aube pure,
Je suis l’être à qui plaît la tombe dans l’exil.
L’ange me regarda. — Demeure, me dit-il.
Puis, et je vis alors qu’il tenait une palme,
Il se mit à parler au gouffre :
— L’Être est calme.
Dieu vit. Le Oui du jour et le Non de la nuit
Sont deux larves qu’un souffle obscur forme et détruit ;
Le mot noir est un grain de cendre dans la brume,
Ô gouffre, et le mot blanc est un flocon d’écume ;
L’infini ne sait point ce qu’on murmure en bas ;
Moi, j’écoute et j’entends. Shiva dit : — Dieu n’est pas,
Et du crime de tout personne n’est coupable.
Hermès dit : — L’invisible erre dans l’impalpable.
— Deux dieux, dit Zoroastre. Un désordre normal.
L’être, n’est le combat du bien contre le mal. —
Orphée au chant profond dit : — Les dieux semblent être ;
Mais quand on les contemple, on les voit disparaître ;
Tant la Fatalité, larve sans front, sans yeux,
Sans cœur, étreint la terre et l’enfer et les cieux.
Moïse dit : — Il n’est qu’un Dieu. Dieu crée et venge.
L’homme est une ombre, et meurt. — Et Jésus au front d’ange
Dit : — Dieu pardonne. Il rend les bons au paradis.
L’âme humaine survit à l’homme. — Et moi, je dis,
— Car, sur chaque échelon de l’échelle où meurt l’ombre,
Le verbe lumineux succède au verbe sombre ;
On monte à la parole après le bégaiement
Je dis :
Dieu, c’est le vrai. Ni vengeur, ni clément ;
Il est juste. Venger l’affront, c’est le connaître,
Et c’est le mériter. Être clément, c’est être
Injuste pour tous eux qu’on ne pardonne pas.
Quand tu vis Sabaoth, aigle, tu te trompas.
Griffon, qui sur ton aile as porté l’évangile,
Ecoute. Écoutez tous ! Zoroastre est d’argile ;
Shiva, qui n’est qu’un sage et que l’Inde croit dieu,
Est un morceau de terre ; Orphée au regard bleu
A senti son squelette au sépulcre descendre ;
Et le voleur du feu, Prométhée, est de cendre ;
Moïse n’est pas près du Seigneur Jésus-Christ
N’est pas près du Seigneur ; nul prophète n’écrit
Près de Dieu ; nul archange ailé, nul personnage,
Nul saint : l’Eternité n’a pas de voisinage.
Écoutez ! Gravissez le réel pas à pas.
Dieu n’est point le pêcheur qui jette des appâts
Au pauvre être fuyant que l’appétit assiège ;
Et son bonheur n’est pas de prendre l’homme au piège.
Pas d’enfer éternel. Quoi, l’être aux instants courts,
Quoi, le vivant rapide enchaîné pour toujours !
Quoi, des illusions, des erreurs, des risées,
Quoi, des fautes d’un jour et d’une ombre, écrasées
Par ce roc immobile et monstrueux, jamais !
Dieu se faisant bourreau du haut des clairs sommets !
Dieu, pire que Shylock, le vil rogneur de piastres !
L’Incréé, couronné de comètes et d’astres,
Tenaillant dans sa cave un moucheron puni !
La grandeur s’acharnant aux petits ! L’infini
Donnant la question à l’insecte qui pleure !
L’Éternité tordant les minutes de l’heure !
Quoi ! ce juge aurait soif, quoi ! ce père aurait faim
De l’angoisse sans borne et du-tourment sans fin !
Il aurait pour travail la souffrance, et pour joie
De faire écarteler, dans l’enfer qui flamboie,
L’homme, atome éperdu, sanglant, épouvanté,
Aux quatre vents de l’ombre et de l’immensité !
Chassez ce songe, vous, fantômes, qui le faites !
Quoi ! ces mondes créés dans des robes de fêtes,
Quoi ! la vie et le jour, l’éther, le firmament,
L’azur, l’océan perle et l’astre diamant, :
Cette resplendissante et profonde nature,
Ne seraient qu’une chambre énorme de torture !
Et dans les vastes cieux la constellation,
Du gouffre émerveillé sublime vision,
Mêlant l’étoile bleue et blanche au soleil rouge,
Éclatante, serait la chandelle du bouge !
Que quelqu’un ait rêvé cela, c’est mon ennui.
Et, comme les damnés, hier, demain, aujourd’hui,
Toujours, brûlent au feu qui ne doit pas s’éteindre ;
Et, comme ce serait blâmer. Dieu que les plaindre ;
Ce serait supposer qu’il peut être meilleur ;
En outre, comme, étant larme, angoisse et douleur,
La pitié ferait tache au paradis ; et, comme
Dieu ne doit rien cacher de sa justice a l’homme,
À l’âme, à l’ange, aux saints, et que l’éternel feu,
L’enfer, est un côté de la vertu de Dieu ;
Comme, alors, les élus devant voir la géhenne,
Il faut qu’elle les charme, et que pour eux la peine
Se résolve en bonheur, et qu’avec son tourment
L’enfer soit pour le »ciel un assaisonnement,
Et que l’ange se plaise au sanglot qui s’élève ;
Le paradis n’est plus qu’un balcon de la Grève,
Où l’on vient voir, avec un sourire serein,
Brûler la Brinvilliers et rouer vif Mandrin,
Où l’on vient savourer l’agonie âpre et lente,
Et voir l’effet que font l’huile et la poix bouillante
Sur Caïn, et Judas hurler, et Lucifer
Rugir à chaque coup de la barre de fer !
Il se tut ; puis rouvrit ses deux lèvres vermeilles
D’où les mots s’envolaient ainsi que des abeilles,
Comme s’ouvre la ruche après que l’aube a lui
Personne n’est puni pour la faute d’autrui.
D’ailleurs, hommes, le fruit est fait, pour qu’on le cueille.
Le livre monde est fait pour qu’on tourne la feuille.
Savoir, c’est vivre ; et vivre est le droit. Adorer,
C’est connaître ; et la porte aime à voir l’âme entrer.
’Quelle que soit la lutte ou la peine ou l’épreuve,
Chaque fois que l’homme, humble et que le doute abreuve,
Saisit un fait nouveau dans l’ombre, il a goûté
De Dieu, de la lumière et de l’éternité.
C’est bien. C’est vers le jour une marche gagnée.
À grands coups de science, à grands coups de cognée,
Les vivants ont raison, dans leur obscurité,
D’ébaucher la statue immense Vérité.
L’homme est le noir sculpteur, le mystère est le marbre.
Faites. Ève a raison de se dresser vers l’arbre ;
Prométhée a raison, Galilée a raison ;
Colomb, qui cueille un monde au fond de l’horizon,
Fait bien ; Dante envahit la nuit cercle par cercle ;
Spinosa du néant lève l’affreux couvercle ;
Fulton dompte la mer que Xercès révolta ;
Galvani forge et mêle, à côté de Volta,
Les fluides, force, âme, aimants, métaux, mercures ;
Mesmer tressaillant touche aux frontières obscures ;
C’est ton droit, homme. Eschyle et Shakespeare ont raison,
Ô terre, d’étoiler ton plafond de prison.
Roemer arrête au vol la lumière ravie ;
Gutenberg fait du jour, de l’amour, de la vie
Avec le plomb fondu du vieux supplice humain ;
Pythagore soumet l’ombre a son examen ;
Papin attelle à l’homme, à la terre charmée,
À l’âme ; au char de feu, le noir cheval fumée ;
Halley de la comète est l’éclatant héraut ;
Leibniz offre à l’esprit l’évasion d’en haut,
Et, tressant le calcul, la pensée et l’étude,
Jette dans l’infini l’échelle de Latude ;
Harvey dit : le sang coule, et l’homme vit ! Képler
Prend dans les cieux l’étoile, et Franklin prend l’éclair ;
Jackson ôte l’angoisse à la chair qu’il mutile ;
Ils sont tous dans le vrai, dans le beau, dans l’utile.
Allez ! prenez la bêche et bêchez le jardin !
Mongolfier veut l’azur en attendant l’Éden ;
Bien. Et Luther fait bien d’ouvrir l’âme, et Vésale
Éclairant le dedans de la mort colossale,
Fait bien. L’audace est sainte et Dieu bénit l’effort.
Tous les glaives de feu derrière Adam ont tort.
Monte, esprit. Dieu t’attend. Dans ses deux mains de flamme,
Équilibre, il tient l’astre, et, justice, il tient l’âme ;
Et, l’univers ayant ce but : voir et savoir,
Pour l’astre et pour l’esprit rayonner est devoir.
Monte, et ne tremble pas. C’est une âpre montée.
Quelquefois l’âme hésite, à mi-côte arrêtée.
L’esprit humain qui va, voit devant lui l’écueil,
L’escarpement, l’horreur, le chaos, le cercueil ;
Et le sentier toujours plus sinistre et plus roide.
Ce marcheur a le front baigné de sueur froide.
Va, marcheur ! Mal et Bien portent à leurs deux bouts
L’effroi. Souvent, féroce au bonheur des hiboux,
Le, progrès, rudoyant tous les petits bien-êtres,
Vomit tous les rayons dans toutes les fenêtres.
Le bien est sans pitié. Traverse sans trembler
Tout ce que tu verras autour de toi hurler ;
Le progrès a parfois l’allure vaste et fauve ;
Et le bien bondissant effare : ceux qu’il sauve.
Va donc ! Double le pas ! L’horizon s’élargit.
Va ! monte ! à chaque étape une larve surgit ;
C’est l’avenir debout dans sa figure étrange
L’avenir semble spectre avant d’apparaître-ange.
Marche ! Qui veut aller à lui doit être prêt,
À tous les grands combats ; l’homme se tromperait
S’il croyait qu’on obtient Dieu sans ; peine, et qu’on pousse
L’enfer dans le-tombeau sans lutte et ; sans secousse.
L’enfantement du mieux a ses convulsions.
Tout dans les cieux se fait par révolutions.
Qu’est-ce que-le progrès ? un lumineux désastre,
Tombant comme la bombe et restant comme l’astre.
L’avenir vient avec, le souffle d un grand vent.
Il chasse rudement les peuples en avant ;
Il fait sous les gibets des tremblements de terre ;
Il creuse brusquement sous l’erreur qu’il fait taire,
Sous tout ce qui fut lâche, atroce, vil, petit,
Des ouvertures d’ombre où le mal s’engloutit.
Va, lutte, Esprit de l’homme ! il ne faut pas qu’on aille
S’imaginer le bien de facile trouvaille.
Le bien étonne ; et l’âme a peur en le créant ;
Il a la majesté suspecte du géant
Quand, écumant, avec une rumeur confuse,
Il sort, lion de l’antre, ou vague de l’écluse.
Oui, le, bien est une eau qui monte dans la nuit ;
Il monte, il est torrent du passé qu’il détruit,
Il est le châtiment ; il vient ; pas de refuge ;
Il monte, il est marée ; il monte, il est déluge !
Sombre inondation de bonheur ! ô terreur,
Dit l’homme ! Et le génie, indomptable éclaireur,
Crie : Ô joie ! — Allons, marche, esprit de l’homme ! avance.
Accepte des fléaux l’énorme connivence !
Marche ! Oui, souvent, douteux pour qui l’a souhaité,
Le progrès, effrayant à force de clarté,
A, quand il vient broyer le faux, l’abject, l’horrible,
Des apparitions de crinière terrible :
Sa promesse menace ; et pour tout ce qui doit
Tomber, mourir, finir dans le jour qui s’accroît,
Faux dieux, faux prêtres, mage impur, juge vendable,
Son rire est le rictus de l’aube formidable.
Depuis Adam, depuis Noé, de temps en temps,
Le progrès, qui poursuit ses vaincus haletants,
Qui veut qu’on soit, qu’on marche et qu’on creuse et qu’on taille,
Pousse ses légions d’azur dans la bataille,
Ses penseurs constellés, éthérés, spacieux,
Tous ses olympiens vêtus d’un pan des cieux ;
Euler le sidéral ; le splendide Épicure,
Et, comme les chouans dans la Vendée obscure,
Les hommes du passé, lourds, troublés, nébuleux,
Disent en les voyant : fuyons ! voici les bleus !
Et ces hommes divins, et ces hommes solaires
Font marcher leurs bienfaits aux pas de leurs colères.
Le bien saisit le mal et l’écrase à son tour.
Accepte l’incendie invincible du jour,
Homme ! va ! jette-toi dans ces gueules ouvertes
Qu’on nomme inventions, nouveautés, découvertes !
L’esprit humain, chercheur de Dieu, voit par moments
Les rayons s’irriter comme des flamboiements
Quand, poussant devant lui la foule coutumière,
Il va de l’hydre d’ombre à l’hydre de lumière !
N’importe ! ne crains pas le progrès rugissant
Pour le sage, le bon, le juste et l’innocent !
Ne crains pas le progrès dévorant les ténèbres !
Trouvant les idéals par l’effort des algèbres !
Montant, géométrie et poésie, à Dieu !
Ne crains pas le progrès, conquérant de ciel bleu,
Sphynx qui fait vivre, archer de l’éternelle cible,
Montagnard du sublime et de l’inaccessible !
Suis ce monstre splendide, homme ! car il est beau
De toutes es laideurs qu’on nomme Mirabeau,
Socrate, Camons, Cromwell, Tyrtée, Ésope ;
Et, faisant le niveau du cèdre et de l’hysope ;
Il apparaît, mêlé d’Homère, de Newton,
Et de Moïse, avec la face de Danton,
Et monte aux cieux portant la tête échevelée
De la nuit sombre au bout de sa pique étoilée !
C’est bien.
L’ange songeait, pareil au lys qui penche.
Il semblait ne vouloir voir que son aile blanche ;
On eût dit qu’il chantait et priait tour à tour,
Et qu’il assoupissait et noyait dans le jour,
Ne se sentant plus vivre et palpiter qu’à peine ;
Ses yeux demi fermés pleins de fierté sereine :
Mais l’autre aile tremblait sur son dos frémissant
Comme pour réveiller le grand esprit absent ;
Il rouvrit par degrés ses yeux brillants de gloire,
Et reprit, regardant malgré lui l’aile noire :
— Oui, c’est vrai, l’ombre. — Hélas ! quand donc l’Éden, l’hymen,
L’aube ? ô noirs cauchemars du lourd sommeil humain !
Le crime originel ! l’enfer ! Ève et la pomme !
Lugubres visions ! Hélas ! hélas ! pour l’homme,
Dieu ne se fait sentir que par sa pesanteur.
L’homme s’obstine à voir dans Dieu le tourmenteur,
Le boucher sombre, armant de tenailles tonnerres
Et de pinces éclairs ses poings tortionnaires,
Le tortureur sans frein, sans loi, sans cœur, sans but !
Il rêve dans les cieux l’effrayant Belzébuth !
Il se fait un azur, un mystère, une bible
Qu’emplit une façon d’Être Suprême horrible ;
Les hommes font Dieu sombre !
Oui, quand l’immensité
Germe en religion dans leur cœur agité,
Voilà ce qu’en voyant l’absolu, leurs yeux voient !
Oui, Dieu monstre attisant les mondes qui flamboient !
L’homme voudrait au ciel arracher cet aveu !
Nous ne pouvons parler avec l’homme de Dieu
Sans mâcher quelque idée affreuse de supplice ;
Démons dans le brasier, damnés sous le cilice,
Dieu borné par l’enfer sans :bornes, les pavés
De l’ombre à jamais pleins de pâles réprouvés !
Ceux-là, dans l’infini, comme tombe une pierre,
S’enfoncent, et, tremblants, ayant dans leur paupière
Le gouffre, vision et disparition,
Dévidant l’écheveau, de la damnation,
Pendent au fil sans fin d’une chute éternelle ;.
Ceux-là râlent, saignant sous leur forme charnelle
Dans on ne : sait quel antre idéal et hideux !
Satan fait un coupable, et le ciel en veut deux ;
Adam et l’homme. Ainsi, comme il est impossible
Que, lorsque l’innocent-dans le monde visible,
Pour la faute d’Adam est puni sans pitié,
Lui, le vrai criminel, ne soit pas châtié,
Adam aurait été conduit devant le juge,
Et là, sombre, à genoux, sans espoir, sans refuge,
Sur le ciel formidable et tendu d’un drap noir,
Lié sur une claie, affreux, terrible à voir,
Sous l’éternité morne abaissant son front blême,
Adam l’ingrat, Adam, le coupable suprême,
Ajoutant tous les maux de sa race à ses maux,
Souffrant, tronc monstrueux, dans ses mille rameaux,
Ayant pour cri le cri qui sort de tous les langes,
Serait exécuté par des bourreaux archanges !
Il serait à jamais supplicié là-haut !
Les hommes, ses enfants, auraient dans leur cachot
Pour plafond le dessous de l’échafaud du père !
Ces étoiles qu’on voit parfois, dans leur repaire,
Par des fentes du ciel s’échappant et glissant,
Tomber sur eux, seraient les gouttes dé son sang !
Ah ! fais cela, toi, l’homme à qui l’horreur agrée,
Esprit de jour taché de-nuit, âme tigrée !
Homme de Louis onze et de Domitien,
Qui, dans les temps nouveaux comme dans l’âge ancien,
Mets l’âme et le cadavre à jamais en présence !
Qui t’appelles Jeffrye et t’es nommé Mézence !
Ô du bien et du mal amphibie effrayant,
Homme qui ne vois pas les anges s’enfuyant !
Fais-ces actions-là dans ta brume de crimes ;
Mais ne les prête pas au songeur des abîmes !
Ne les impute pas au Dieu vivant ! L’esprit
S’arrêta, regarda le gouffre, puis reprit :
Cependant, dans tes jours de piété, toi, l’homme,
Tu rends hommage à Dieu ; tu dis : « Je souffre. En somme,
« J’ai l’âme. Âme, ici-bas je ne suis pas fini.
« Tout est bien. Je vivrai par la mort rajeuni.
« Qu’importe que mon corps se blesse et se meurtrisse !
« Mon âme ira montrer à Dieu la cicatrice.
« Dieu, le débiteur sûr, s’est : toujours acquitté.
« Je suis le créancier de la grande équité.
« Souffrir, traîner la vie est l’affaire d’une heure ;
« L’astre me tire hors de l’ombre inférieure.
« Mes maux obligent Dieu ; le baume après le fiel ;
« Tout homme en pleurs a droit au regard éternel.
« Tous, l’esclave, le nègre aux reins ceints d’une pagne,
« Le casseur de cailloux songeant dans la campagne,
« Le vil forçat, roulant quelque horrible rocher,
« N’ont qu’à gémir pour voir Jéhovah se pencher.
« L’oubli que ferait Dieu du dernier et du moindre
« Suffirait pour ôter au jour le droit de poindre,
« Pour que l’univers ploie et tremble comme un jonc,
« Pour que l’étoile ait peur et dise : qu’est-ce donc ?
« Et pour qu’au seuil de l’ombre aux profondes marées,
« Les constellations se dressent effarées !
« Oui ; je souffre, mais j’ai, dans mon accablement,
« Hypothèque sur l’aube et sur le firmament,
« Sur tous les éléments que, vivants, nous subîmes,
« Sur l’équilibre immense et sombre des abîmes !
« Je suis aux fers, j’ai soif ; j’ai faim, j’ai froid, j’ai chaud ;
« Mais le paradis brille aux fentes du cachot.
« De ce monde si noir l’ombre est à claire-voie.
« Dieu juste ne veut pas que ma larme me noie ;
« Jamais le port ne manque au pauvre matelot ;
« Ma tempête aboutit à l’azur ; mon sanglot
« Sourit subitement et s’achève cantique.
« Mourir, c’est naître à Dieu. Je suis Caton d’Utique,
« Je ne veux point du bât que portent les romains,
« Et je tombe indigné, poignardé de mes mains,
« Sanglant ; je suis Socrate, et je bois la ciguë ;
« Je suis Jean Huss, ma chair meurt dans la flamme aiguë ;
« Mais j’ai l’éternité. Je suis l’atome humain,
« Mais l’enfer aujourd’hui promet le ciel demain ;
« Nous luttons, nous râlons, nous gémissons, qu’importe !
« Pas un cri n’est perdu, pas un tourment n’avorte ;
« Le paradis se fait de toutes les douleurs
« Qui deviennent baisers sur le front des meilleurs.
« Le deuil conquiert les cieux comme l’aigle sa proie.
« La racine malheur s’épanouit en joie
« Dans cet Éden sublime où la terre fleurit ;
« Mes maux seront un jour mes biens ; je suis l’esprit.
« Misère, angoisse, pleurs, tout ce que nous saignâmes
« Se retrouve en rayons dans la main de nos âmes ;
« Le tombeau, que la nuit flamboyante bénit,
« Murmure : Ciel ! avec ses lèvres de granit ;
« Là-haut toute souffrance en bonheur est comptée ;
« Dieu, ce soleil qui fait même une ombre à l’athée,
« Serait injuste et faux si c’était autrement.
« Le sépulcre n’est pas une bouche qui ment.
« J’ai la peine d’un jour, mais j’ai l’âme immortelle ! »
Alors, homme, pourquoi la brute souffre-t-elle ?
Pourquoi bats-tu ton âne à grands coups de bâton ?
Quel est son lendemain ? Ton âne est-il Caton ?
Pourquoi le héron gris, qui s’enfuit dans les brumes,
Sent-il le noir faucon fouiller du bec ses plumes ?
Pourquoi, troussant ta manche et tachant tes habits,
Plonges-tu les couteaux aux gorges des brebis ?
Pourquoi bois-tu le sang ayant tondu la laine ?
Pourquoi vas-tu traînant tes buffles dans la plaine
Par cet anneau de fer qui perce leurs naseaux ?
Qu’est-ce que l’hydre doit penser au fond des eaux ?
Vois ce saumon d’argent : vers ses pauvres ouïes
Les flammes du brasier montent épanouies ;
Il était fait pour fuir sous l’eau des bleus ruisseaux.
Vois. Juge. Quoi ! la carpe est coupée en morceaux,
Elle est jetée à l’huile ardente, toute vive !
Quoi !.l’huître vit et souffre aux dents de ton convive !
Et c’est, tout !.Te voilà satisfait dans ta chair
Quand, devant un grand tas de fagots, vif et clair,
Ta broche plie, offrant les lièvres et les cailles.
À la bûche qui rit, monstre aux rouges écailles,
Et livrant l’humble essaim qui jouait, qui volait,
Le hallier, et la sauge avec le serpolet,
L’alouette et les prés, l’étang et la macreuse,
Aux mâchoires de feu de l’âtre qui se creuse !
Les charbons dans la cendre ouvrent leurs sombres yeux.
En voyant ce brasier riche, éclatant, joyeux,
Le passant, à travers la vitre illuminée,
S’empourpre ; et, contemplant ta haute cheminée,
Tu ne te doutes pas que, toi-même, tu ris
À la géhenne horrible, et que, rempli de cris,
D’engrenages hideux et de pinces rougies,
Ce beau foyer de pierre, espoir de tes orgies,
Ce réchaud où la mort frémit à pleine voix,
Où les battements d’ailes et les soupirs des bois
S’en vont, chants des vanneaux et baisers des sarcelles,
Dans la fumée affreuse en fauves étincelles,
Cet antre, où l’on entend, quand on vient s’y pencher,
Tous les pétillements du rire et du bûcher,
Où l’oiseau fume, où meurt le nid, où flambe l’orme,
Est un des trous béants de la fournaise énorme !
C’est l’autel vil du ventre et du plaisir charnel ;
Et le fond communique au mystère éternel !
Cours au désert ; la vie est-elle plus joyeuse ?
Que d’effrayants combats dans le creux d’une yeuse
Entre la guêpe tigre et l’abeille du miel !
Va-t’en aux lieux profonds, aux rocs voisins du ciel,
Aux caves des souris, aux ravins à panthères ;
Regarde ce bloc d’ombre et ce tas de mystères ;
Fouille l’air, l’onde, l’herbe ; écoute l’affreux bruit
Des broussailles, le cri des Alpes dans la nuit,
Le hurlement sans nom des jongles tropicales ;
Quelle vaste douleur ! Les hyènes bancales
Rôdent ; sur la perdrix le milan tombe à pic ;
La martre infâme mord le flanc du porc-épic ;
La chèvre, les deux pieds de devant dans la haie,
Voit la couleuvre et bêle avec terreur ; l’orfraie
S’agite dans l’effroi du problème inconnu ;
Sur le crâne pelé du mont sinistre et nu
Le trou de l’aigle est plein de carnage et de fiente ;
La chouette, en qui vit la nuit terrifiante,
Tout en broyant du bec le rat qu’elle surprit,
Songe ; le vautour blanc lui prend sa proie, et rit ;
L’éléphant marche avec un fracas d’épouvante ;
L’affreux jararrara, comme une onde vivante,
Autour des hauts bambous et des joncs tortueux
Se roule, et les roseaux deviennent monstrueux ;
Le museau de la fouine au poulailler se plonge ;
Sur la biche aux yeux bleus le léopard s’allonge ;
Le bison sur son dos emporte le couquard
Qui lui suce le sang pendant qu’il fuit hagard ;
La baudroie erre et semble un monstre chimérique ;
Quand le grand-duc cornu dans les bois d’Amérique
Plane, l’essaim fuyant des ramiers prend son vol.
Vois. L’oblique hibou guette le rossignol.
Le loup montre sa gueule et l’homme son visage,
Le désert frémit. Vois, les pigeons de passage
Qui vont ; pillant le houx et le genévrier,
L’ours qui sort de son antre au mois de février,
Le phoque au poil luisant qui semble frotté d’huile,
Tout le fourmillement des brutes, le reptile,
L’autour, le scorpion tapi dans les lieux frais,
Le renard, le puma, ce grand chat des forêts
Qui fait en miaulant le bruit d’un bœuf qui gronde,
Le lynx, l’impur condor à la prunelle ronde,
Brigands que la nuit cache en son vaste recel,
Le jaguar à l’affût près, des sources de sel,
Les files de chameaux des horizons arabes,
L’ibis mangeur de vers ; le rat mangeur de crabes ;
Les musquas rongeurs pris au fond des lacs vitreux
Par la glace et l’hiver, se dévorant entr’eux,
Et les boas nageurs et les boas énygres,
Et les vipères, sœurs du crâne plat des tigres,
Le mulot, la bigaille, et, sortant du ruisseau,
L’horrible caïman à tête de pourceau,
Méduse, cachalot, orphe, requin, marbrée,
Baleine à la mâchoire infecte et délabrée,
Mouches s’engloutissant au gouffre engoulevent,
L’unau, le fourmilier traître, lent et bavant,
L’once au jurement fauve, aux moustaches roidies,
Bêtes de l’ombre errant comme des Canidies,
Tout souffre ; grand, petit, le hardi, le prudent,
Tout rencontre un chasseur, une griffe, une dent !
Une sorte d’horreur implacable enveloppe
L’aigle et le colibri, le tigre et l’antilope.
L’eau noire fait songer le grave pélican.
Partout la gueule s’ouvre à côté du volcan ;
Partout les bois ont peur partout la bête tremble
D’un frisson de colère ou d’épouvante ; il semble
À celui qui ne voit l’être que d’un côté
Qu’une haine inouïe emplit l’immensité.
Hommes, les animaux, confuses multitudes ;
Saignent dans vos cités et dans leurs solitudes ;
La bête pleure, rampe, agonise. Pourquoi ?.
Et si le lion dit : qu’est-ce que j’ai fait, moi ?
Que pourras-tu répondre à ce montagnard triste ?
Quoi ! Timour est, Nemrod survit, Caïphe existe ;
Ils souffrent ; mais leur âme est là, blanche et-rêvant,
Qui, prête pour les cieux, frémit dans l’ombre au vent,
Et l’ours et le chacal râlent sans espérance !
Et Dieu voit tout le reste avec indifférence,
Tandis que, regardant fuir Tibère envolé,
Le grand lion rugit sous le ciel étoilé !
Est-ce que cette rosse efflanquée, et qu’on tire
Par la bride au charnier, passe sans te rien dire ?
Pauvre être qui s’en va, ses os trouant sa peau,
Boitant, suivi d’un tas d’enfants, riant troupeau,
Qui viennent lui jeter des pierres et qui chantent !
Est-ce que Montfaucon, ce lieu spectre que hantent
Les noirs Laubardemont, les Maillards, les Vouglans,
Ce sphynx mystérieux des abattoirs sanglants,
Devient soudain pour toi clair comme l’eau de roche,
Parce qu’il démolit sa potence, décroche
L’affreux squelette humain de son fétide étal,
Et se fait, d’étrangleur légal, royal, fatal,
Équarrisseur tuant la brute à tant par tête,
Et, de bourreau de l’homme, assassin de la bête !
Parce qu’il a changé le sang du tablier,
Tout est dit ! Retournez l’effrayant sablier,
.Ou chargez-en le sable, et faites qu’il y tienne
De la cendre animale au lieu de cendre humaine,
Plus d’énigme ! la bête appartient à la mort ;
C’est l’ordre, et tout est bien. Ni doute, ni remord :
Quoi ! partout, crocs, bouchers, égorgements, tueries !
Quoi ! dans les noirs combats du bœuf des Asturies,
Ivresse populaire et passe-temps royaux,
Le cheval éperdu, marche sur ses boyaux,
Le taureau lui crevant le ventre à coups de cornes !
Quoi ! vous jetez des cœurs sanglants aux coins des bornes,
Les pattes des oiseaux et leur pauvre duvet,
Des entrailles, des yeux, et tout cela vivait !
Les chênes qu’adoraient les fauves troglodytes
Sous la hache à grand bruit tombent c’est ; vous le dites,
De la nature morte et l’on peut la tuer.
Le chien aux coups de fouet a dû s’habituer ;
La bête doit souffrir sous le dieu qui foudroie ;
Tout l’arbre qu’on abat et le pavé qu’on broie,
Tout souffre pour souffrir ! C’est bien ? Iniquité !
De quel droit, moi l’esprit, suis-je dans la clarté ?
Pourquoi faut-il que toi, matière, tu pâtisses !
Quoi ! l’astre et le caillou seraient des injustices !
Une injustice en haut ! une injustice en bas !
Quoi ! le porc dans l’ordure et l’âne sous les bâts,
À jamais ! La souffrance à l’angoisse s’enlace ;
Puis, rien ! quoi, l’homme, roi ! quoi, l’être, populace !
Adam seul serait graine et sa seule âme fleur !
Sabaoth vannerait dans un van de douleur
Le monde, et l’homme seul passerait par le crible !
S’il en était ainsi, tout deviendrait terrible,
L’univers fourmillant de bêtes s’emplirait
D’un long rugissement ainsi qu’une forêt,
Les pierres hurleraient : injuste ! injuste ! injuste !
L’arbre en convulsion, la broussaille, l’arbuste,
Se tordraient comme ceux qui sont sur un grabat ;
Et la création ne serait qu’un combat
Des monstres révoltés contre Dieu, belluaire.
S’il en était ainsi, ce monde mortuaire,
Chaos infâme en proie au furieux autan,
Ne vaudrait même pas le crachat de Satan !
S’il en était ainsi, créer serait un crime ;
Une exécration, sortirait de l’abîme,
Te dis-je, on entendrait les brutes gémissant,
Et le loup sans reproche, et le tigre innocent,
Devant les éléments cités en témoignage,
Devant l’infini triste où l’équité surnage,
Dénonçant Dieu, bourreau masqué du monstre obscur.
Alors, sur la sellette immense de l’azur,
L’horreur souffletterait cet accusé sinistre.
Quoi, le malheur pour œuvre et le mal pour ministre !
Quoi ! ployés à jamais sous un arrêt hideux,
Tant d’êtres si nombreux qu’Adam n’est rien près d’eux !
Quoi, pas de lendemain ! quoi, pas de récompense !
Quoi, l’homme seul dirait : je vivrai, car je pense !
Qu’a-t-il fait pour cela ? l’être, galérien !
Fouettés, brisés, broyés, pétrifiés, puis rien !
Se tordre ! et n’être plus, pour dernière aventure !
L’évanouissement au bout de la torture !
Le supplice, et c’est tout ! quoi, cet être vaincu,
Quoi ! cette créature innocente a vécu,
Souffert, saigné, traîné la terreur, bu la haine,
Et traversé d’un bout à l’autre la géhenne,
Tandis que je rayonne et luis, moi séraphin,
Et quand, lasse, elle tombe, agonisante enfin,
Et pose sur la nuit sa tête exténuée,
Dieu ne lui doit rien ! vide, effacement, nuée,
Silence ; et le néant, oreiller de l’enfer !
Ô loi dont frémirait même un livre de fer,
Qui, par Néron dictée en un éclat de rire,
Ferait pleurer le bronze où l’on voudrait l’écrire !
Quoi ! je suis une bête et fais ce que je puis !
L’abîme ! et puis l’abîme, et puis l’abîme, et puis
L’abîme ! Ô désespoir ! ce serait la sentence !
Mais toi, l’élu risible, l’homme à quelle-distance
Es-tu de l’animal ? Le sais-tu ? Ta maison
Est celle du castor ; l’Égypte avait raison
D’être inquiète au seuil de la grande syringe ;
Es-tu sûr de ne pas jeter l’ombre d’un singe ?
Quoi ! l’animal n’est rien ! vaux-tu mieux par hasard ?
Le flatteur sait-il mieux ramper que le-lézard ?
L’envieux a-t-il plus d’esprit que la vipère ?
Qui, de l’homme ou du porc, est le fils ou le père ?
Vaux-tu le geai voleur que tu prends à l’appeau ?
Je voudrais bien savoir ce que c’est que ta peau,
Et si les astres, pleins de sombres rêveries,
En la voyant pendue à vos écorcheries,
S’en étonneraient plus, dans le gouffre des cieux,
Que de la peau d’un bœuf aux yeux mystérieux,
Ou du cerf au poil roux jaspé de taches blanches
Dont l’œil effaré fait des lueurs dans les branches !
Plus d’un secret étrange entre le monstre et toi
Palpite ; et parfois-l’homme en sent le vague effroi
Il est des êtres noirs au-dessous de la bête,
Qui, miasme, poison, peste, aquilon, tempête,
Ouvrant en bas la gueule, aveugle des fléaux,
Font à tous les vivants la guerre du chaos.
Quoique sa dent te morde et que ton bras l’assomme,
L’animal est ton frère, et la bête avec l’homme
Contre la nature hydre a souvent combattu ;
Elle te communique une obscure vertu,.
Et la peau du lion aidait le grand Hercule.
Ah ! tu te crois plein jour et ris du crépuscule !
La pensée est ton lot ! Dieu n’a rien réussi
Hors toi ! Tu te crois rare et parmi tous choisi,
Parce qu’un vent d’en haut parfois souffle en ta brise,
Et que, de temps en temps, criant : Brahma ! Moïse !
Isis ! ou murmurant : Lamma Sabacthani,
Relayant d’autres sœurs dont le temps est fini,
Une. Religion, dans l’ombre ou la lumière,
Paraît à ton chevet, et, nouvelle infirmière,
Vient charger l’oreiller de ton lit d’hôpital !
Toi providentiel, et le reste fatal !
Mais, voyons, raisonnons un peu ; sois économe
D’extase pour toi-même, et regarde-toi.
L’homme,
Titan du relatif et nain de l’absolu,
Se croit astre, et se voit de clarté chevelu ;
Homme, l’orgueil t’enivre ! et c’est un vin de l’ombre.
Redescends ! redescends ! tout à l’heure, âpre et sombre,
L’aigle en rudoyant l’homme avait raison souvent.
Parce que je t’ai dit, moi : c’est bien ! en avant !
Ne t’en va pas cogner les soleils, larve noire !
Épargne à l’infini l’assaut de l’infusoire.
Voyons, qu’es-tu ? peux-tu toi-même t’affirmer ?
À quoi te résous-tu ? douter ? haïr ? aimer ?
Que crois-tu ? Que sais-tu ? Tu n’as dans ta science
Pas même un parti pris d’ombre ou de confiance.
Tu sais au hasard. Lois que ton œil calcula,
Faits, chiffres, procédés, classements, tout cela
Contient-il Dieu ? réponds. Ta science est l’ânesse
Qui va, portant sa charge au moulin de Gonesse,
Sans savoir, en marchant front bas et l’œil troublé,
Si c’est un sac de cendre ou bien un sac de blé.
Que dit l’artiste ému, le prêtre en sa chapelle,
Le vacher retournant le fumier sous sa pelle,
Le pâtre à l’œil vitreux, l’ermite, l’érudit ?
Que dit l’anatomiste au trappiste ? Que dit
Le plongeur du cadavre au mineur du squelette ?
Que dit le médecin au géologue, athlète
Qui lutte avec la terre et tombe exténué ?
Et l’algébriste exact, par l’espace hué,
Que dit-il, ce berger des chiffres indociles ?
Que dit le devin, roi des stryges et des psylles,
Poussant vers l’inconnu qu’à ton vol tu soumets,
Quelque système aveugle ou boîteux qui jamais
N’arrive au bout d’un fait sans trouble et sans encombre ?
Que dit le philosophe, aventurier de l’ombre ?
Et le poète ami des cieux où l’aube point ?
Que disent, frémissants, pâles, la pioche au poing,
Tous ces noirs fossoyeurs de la fosse Science ?
Homme ! ils disent tous : nuit, misère, imprévoyance,
Erreur, néant, fumée, imbécillité, deuil.
Et c’est avec cela que tu fais ton orgueil !
Jour coudoie ignorance en ton savoir hybride.
Tu ne sais pas tenir ta fantaisie en bride.
Tu vas, tu vas, tu vas ! Où vas-tu ? Vanité !
Tu crois qu’en te créant Dieu t’a mis de côté,
Que ton berceau contient toutes les origines,
Et que tout se condense en toi ; tu t’imagines
Qu’à mesure que tout naissait et surgissait,
L’Éternel t’en donnait quelque chose ; et que c’est
Sous ton crâne que Dieu pensif traça l’épure
De ce monde qu’emplit son auréole pure.
Tu dis : j’ai la raison, la vertu, la beauté.
Tu dis : Dieu fut très las pour m’avoir inventé,
Et tu crois l’égaler chaque fois que tu bouges.
Allons ! mire-toi donc un peu dans les peaux-ronges !
Que dis-tu-des Yolofs, barbouillés de roucou,
Attachant des colliers d’oreilles à leur cou,
Et des hurons ornés de stupides balafres ?
Mire-toi dans les noirs, mire-toi dans les cafres,
Dans les Yoways ; trouant leurs nez, peignant leurs peaux,
Empoisonnant leur flèche aux glandes dés crapauds !
Apprends ceci, rayon apprends ceci, pensée
L’ange commence à l’homme et l’homme au chimpanzé ;
L’orang-outan ton frère, est, un homme à tâtons.
Tu peux bien l’accepter, puisque nous t’acceptons !
Mire-toi d’ans tes goûts, dans tes mœurs, dans tes races !
Dans tes amours brutaux dans tes instincts voraces ;
Dans l’auge où nous voyons boire tes appétits !
Ton histoire ! tes lois ! ton bruit ! ton cliquetis !
Te figures-tu pas que tes gestes, tes guerres,
Tes cris, troublent l’azur de leurs fracas vulgaires,
Et que le jour mesure à ton pas son déclin ?
Crois-tu pas que le ciel est guelfe ou gibelin,
Que l’Être est Armagnac ou Bourguignon, que l’astre
Connaît oui, non, Genève et, Rome, York et Lancastre,
Et que le monde pend à ton sacré cheveu ?
Tes princes ? tes sultans ? tes rois ? demande un peu
Ce que de ta grandeur pensent les astronomes.
Parles-en à Newton. Parce que tu te nommes
César ou Henri quatre, et qu’un beau jour Casca
Ou Ravaillac, te prit en traître, s’embusqua
Dans l’ombre, et te coupa la veine cardiaque,
Crois-tu pas déranger l’énorme zodiaque ?
Et quant à tes cités, Babels de monuments
Où parlent à la fois tous les événements,
Qu’est-ce :que cela pèse ? arches, tours, pyramides,
Je serais peu : surpris qu’en ses rayons humides,
L’aube les emportât pêle-mêle un matin
Avec les gouttes d’eau de la sauge et du thym.
Et ton architecture étagée et superbe
Finit par n’être plus qu’un tas de pierre et d’herbe
Où, la tête au soleil, siffle l’aspic subtil :
Ton marbre, dont tu fais des dieux, que devient-il ?
Le temps court, et monnoye en courant tes statues ;
Ton bronze qu’à tes rois guerriers tu prostitues,
On en fait des liards qui valent les héros.
Ton marbre, chaux et plâtre, emplit les tombereaux.
Homme, le papillon qui vit une semaine,
Le puceron qu’un jour crée et qu’un jour remmène,
L’éphémère, enviant cette longévité,
Égalent ton granit devant l’immensité.
Ah ! tes œuvres, vraiment, parlons-en. Meurtre, envie,
Sang ! Tu construis la mort quand Dieu sème la vie !
Et, pendant que Dieu fait les chênes sur les monts,
Les baobabs pareils à des pieds de mammons,
L’arbre a pain, le palmier splendide, les mélèzes,
D’où sort un chant pareil à la voix des falaises,
L’olivier, le figuier, le cèdre, le nopal,
Tu fais l’arbre gibet, l’arbre croix, l’arbre pal,
L’affreux arbre supplice, énorme, vaste, infâme,
Cyprès dont les rameaux, faisant la nuit sur l’âme,
Sonnent lugubrement comme des enchaînés,
Dont chaque branche, hélas ! porte deux condamnés,
Et penche en frissonnant deux spectres sur l’abîme ;
Au soleil, du côté de l’homme, la victime,
Et du côté de Dieu, dans l’ombre, le bourreau !
Ah ! tu te crois divin ! tu places ton zéro
En regard de cet orbe inouï qu’emplit l’onde
De l’océan sagesse et qu’on nomme le monde !
Ah ! géant ! tout savoir, ce n’est pour toi qu’un jeu.
Pourquoi te contenter d’un à peu près de Dieu ?
Pourquoi ne pas tirer l’abîme à clair ? Colosse !
Plus haut qu’Atlas, et plus que les oiseaux véloce !
Pourquoi te contenter de tes religions ?
Lorsque dans l’infini nous nous réfugions,
Pourquoi ne pas nous suivre, âme au cercueil penchante,
Et tout prendre ? Pourquoi, ce que l’abîme chante,
Ne pas le déchiffrer ? tu n’as qu’à le vouloir !
Si tu ne l’entends pas, tu peux du moins le voir,
L’hymne éternel vibrant sous les éternels voiles.
Les constellations sont des gammes d’étoiles ;
Et les vents par moments te chantent des lambeaux
Du chant prodigieux qui remplit les tombeaux.
Allons, fais un effort, esprit plus grand que l’aigle ;
Prends ton échelle, prends ta plume, prends ta règle ;
Toute cette musique à l’ineffable bruit
Est là sur le registre effrayant de la nuit ;
Va, monte ; tu n’as plus qu’à tracer des portées
Sous les septentrions et sous les voies-lactées
Pour lire à l’instant même, au fond des cieux vermeils,
La symphonie écrite en notes de soleils !
Qu’attends-tu, dis ? Va donc au fond de Dieu ! va vite !
Ah ! souffle du fumier que le parfum évite,
Homme, ombre ! coureur vain de tous les pas perdus !
Marchand des Christs trahis et des Josephs vendus !
Va ! tu sors de la fange, et ta mère malsaine,
C’est la matière infecte et la matière obscène !
Tes sombres légions vermineuses, amas,
Troupeau, tas imbécile adorant des lamas,
Avec ce qu’elles font et ce qu’elles projettent,
Entre la nourriture et l’excrément-végètent !
Mais tu te fais petit ; tu changes d’argument,
Et c’est là, reprends-tu, ta plainte justement
L’homme est un désir vaste en une étreinte étroite,
Un eunuque amoureux, un voyageur qui boîte ;
L’homme n’est rien la terre à chaque heure lui ment ;
La vie est un à-compte au lieu d’être un paiement ;
Tes sages te l’ont dit, et, dans ton humeur noire,
Toi, l’homme, tu n’es pas éloigné de le croire ;
C’est trop peu d’être un homme ; en naissant Dieu devait
Te donner tout l’azur dont la mort te revêt.
Ah ! tu n’es pas déjà content de Dieu toi-même !
Tu voudrais sur la-terre être un être suprême ;
Créancier exigeant, tu te plains d’être né
À demi, que le ciel ne t’ait pas tout donné,
Que Dieu soit en retard, que lui, lui qui médite,
Lui qui vit, ne t’ait pas, à l’échéance dite,
Fait livraison de l’ombre et de l’éternité ;
Et tu voudrais encore que tout l’autre côté
De la création, misère inaperçue,
Fût à jamais plongé dans la nuit sans issue !
Mais tu dis : — Le caillou brisé, l’arbre abattu,
Ne souffrent point ; la bête ignore. — Qu’en sais-tu ?
Sais-tu la profondeur du soupir, et l’abîme
Du cri ? pour voir le fond du gouffre, es-tu la cime ?
Et s’il était des pleurs qui coulent en dedans ?
Et s’il était un doigt, léché des flots grondants,
Qui sentît tressaillir la montagne plaintive,
Et pour qui le rocher fût une sensitive ?
Que sais-tu ? Ta morale ; ô juif, payen, chrétien,
Est une carte obscure et bizarre du bien
Et du mal, dont tu peins a ton gré les frontières.
Ce livre, dont tu fais la table des matières,
L’as-tu lu ? Que vois-tu par ton trou de prison ?
Portes-tu dans ton-œil l’insondable horizon ?
Fermes-tu l’univers en fermant ta fenêtre ?
De quel droit marques-tu des limites a l’être,
Et dis-tu, te penchant sur le monde obscurci
Et sur le flot vivant : On souffre jusqu’ici !
Eh ! vois donc les douleurs de ces bêtes hagardes !
Ah ! la souffrance étant l’avenir, tu la gardes !
Tu n’en veux que pour toi ! tout le reste est trop vil.
Tu vois l’arbre se tordre et : tu dis Souffre-t-il ?
Tu dis : — La brute meurt ; son souvenir s’envole
Elle ne s’aperçoit pas même qu’on la vole.
Quoi ! l’homme fils unique, et l’univers bâtard !
Quoi ! tes maux seuls auraient le paradis plus tard
Qui, vrai pour toi, serait pour tout autre une fable !
La bête trouverait l’Éternel insolvable !
Quoi ! les monstres auraient, songeurs silencieux,
Droit de hocher la tête en présence des cieux !
Dieu baisserait les yeux devant leur sombre lutte !
Ils pourraient lui jeter le mépris de la brute !
Quoi ! devant les soleils, les astres triomphaux,
Et l’étoile, et l’aurore, ils pourraient dire : or faux !
Douleur, néant, horreur, seraient la destinée !
Quoi ! la création tout entière damnée,
Rêve affreux ! pas de but ; l’homme seul arrivé ;
Souffrir, et ne rien voir ; la douleur, œil crevé ;
Tout injuste, une vaste et stupide spirale
D’êtres perdus, sans jour, sans nœud, sans loi morale,
Allant on ne sait où, venant on ne sait d’où,
Et, tout au fond de l’ombre effroyable, Dieu fou !
Ce Jéhovah Moloch ! que veut-on que j’en fasse ?
Songe exécré ! crachat de l’homme sur ta face,
Ô mon Dieu ! calomnie au père universel !
Bave d’inventions qui tacherait le ciel,
Si la fange pouvait atteindre, écume vile,
Dieu, l’outragé sublime, éternel et tranquille !
Non ! tous les êtres sont, et furent, et seront.
Qu’il ait sa cendre au cœur, qu’il ait sa flamme au front,
Tout être est immortel comme essence ; et retrouve
Ce qui lui reste dû par la loi qui l’éprouve ;
Ce n’est point un motif parce qu’on est petit
Pour ne pas être vu ; nul en vain ne pâtit ;
Dieu n’est pas le myope immense de l’espace.
L’aboiement de l’écueil qui-jamais ne se lasse,
Le tonnerre, le vol de l’astre échevelé,
Tous les rugissements du vent démuselé,
La trombe, le volcan, font, dans l’éternel gouffre,
Moins de bruit que ce cri d’un moucheron : je souffre !
Tous les êtres sont Dieu ; tous les flots sont la mer.
Non ! non ! l’écrasement n’est point la loi du ver.
Non ! non ! toute souffrance est un sillon. Prière
Et pleurs défont toujours quelque chose en arrière
Et font, ô cieux sereins ! quelque chose en avant.
Tout être se rachète ou tout être se vend.
Ô dédain de la bête et mépris de la chose !
Double faute de l’homme et son double malheur !
Si pour la vie infime il eût été meilleur,
Au lieu d’écraser tout, s’il eût fait le contraire,
Au lieu d’être bourreau, s’il se fût montré frère,
S’il eût compris l’amas vivant qui remuait,
Et l’être monstrueux, e grand souffrant muet,
L’homme, en butte à cette heure aux aboiements de l’ombre,
Eût été l’aîné roi de la famille sombre.
Cet aveugle serait devenu le voyant.
Il eût vu revenir à lui l’être fuyant.
La vie a son esprit qu’a troublé l’ignorance
Fût apparue avec toute sa transparence,
Et l’homme, sous le marbre ou le bois ou la chair,
De l’âme universelle eût vu le pâle éclair.
En s’inclinant, avec la majesté des prêtres,
Sur ces masques hagards qu’on appelle les êtres,
Calme, il eût relevé le morne abattement
Du monde terrassé qui vit sinistrement.
Sa pitié, s’émiettant aux souffrances farouches,.
Eût fait tourner vers lui toutes ces âpres bouches.
La bête eût accepté l’homme ; le chêne l’eût
Accueilli dans les bois de son grave salut ;
La pierre en son horreur l’eût adoré. La roche,
Morne, se fût sentie émue à son approche ;
Et dans tous les cailloux il eût eu des autels.
Il eût senti sous lui de sombres immortels.
Il eût été le mage. Il eût connu lès causes.
Il aurait sur son front la lumière des choses ;
Il serait l’Homme Esprit. L’aigle eût fraternisé ;
Et, lui montrant le, ciel, le lion eût posé
Sa griffe sur l’épaule auguste du Génie.
Au lieu de le haïr dans leur morne agonie,
Les vivants effrayants d’en bas eussent béni
Ce grand communiant de l’amour infini.
En le voyant, la fosse eût resplendi, pareille
Aux soirs d’été qu’embrase une clarté vermeille ;
La tombe aurait chanté, le spectre aurait souri.
Il eût des inconnus été le favori,
Bien et mai. La loi vient de derrière la vie
Et derrière la mort continue. Homme, envie
Ton chien ; tu ne sais pas ; triste maître hagard,
S’il n’a pas plus d’azur que toi dans le regard.
Tout vit. Création couvre métempsychose.
Le bien-aimé de ceux-qui sont sous, les écorces,
Sous les granits, avec les sèves et les forces,
Et, dans tous ses travaux, sans cesse, à tout moment,
Toute l’obscurité l’eût baisé doucement.
L’ombre immense serait son fauve auxiliaire.
La nature, de l’homme aurait été le lierre,
Et l’aurait, dans les pleurs, dans les chocs, dans les maux,
Dans les deuils, protégé de ses mille rameaux.
Il eût senti, du fond des insondables cuves,
Monter vers lui les vents, les parfums, les effluves,
Les magnétismes purs, les souffles, les aimants,
Et le secours profond des sombres éléments ;
Les fléaux, qui lui font la guerre du désordre,
Fussent venus lécher ses pieds qu’ils viennent mordre ;
Quand sa barque, le soir, se risque hors du port,
Le flot eût dit au vent : c’est lui. Souffle moins fort.
L’azur eût murmuré : paix à la voile blonde !
L’écueil eût fait effort pour se courber sous l’onde.
L’être multiple épars dans l’expiation
L’eût partout conseillé de son vague rayon ;
Sentant cette belle âme humaine, bonne et tendre,
Se baisser, et toucher leur chaîne, et la détendre,
La création brute au difforme poitrail,
L’instinct, cette lueur de l’âme au soupirail,
Le grand Tout, ce flot sourd qui s’enfle et qui se creuse,
L’énormité, la chose informe et ténébreuse,
L’horreur des bois, l’horreur des mers, l’horreur des cieux,
Tout le mystérieux, tout le prodigieux,
Fût accouru, soumis, à son appel sublime,
À travers l’ombre ; et l’homme eût eu pour chien l’abîme.
Il sentirait, rêveur, satisfait, ébloui,
La pénétration des étoiles en lui ;
L’ange le montrerait à l’ange qui se penche ;
Il serait aujourd’hui la grande tête blanche
Aperçue au-dessus du gouffre et de la nuit.
Mais il n’a rien compris, rien sondé, rien traduit,
Rien aimé, que lui-même et lui seul. L’égoïste
Vit dans sa vanité démesurée et triste,
Presque en dehors du groupe immense des vivants.
Dans ce sombre univers, monceau d’esprits rêvants,
Il voit deux êtres : lui qu’il sent, Dieu qu’il suppose.
L’étincelle de Dieu, l’âme, est dans toute chose.
Le monde est un ensemble où personne n’est seul ;
Tout corps masque un esprit ; toute chair est linceul ;
Et pour voir l’âme on n’a qu’à lever le suaire.
La faute est le squelette et l’être est l’ossuaire.
C’est à dire, ô vivant, car pour la terre il faut
Sans cesse commenter les formules d’en haut,
Que ce monde, où Dieu met ce que des cieux il ôte,
N’est que le cimetière horrible de la faute.
Tout fait, germe : Et la vie est un flanc qui conçoit,
Quoi ? la vie à venir. Tout être, quel qu’il soit,
De l’astre à l’excrément, de la taupe au prophète,
Est un esprit traînant la forme qu’il s’est faite.
Autant que dans la grâce et que dans la beauté,
L’être persiste et vit dans la difformité
Sous l’engloutissement de la matière infâme ;
Autant qu’Ève au doux front, Léviathan, c’est l’âme.
La noirceur d’aujourd’hui fait la nuit de demain.
Oui, bête, arbre, rocher, broussaille du chemin,
Tout être est un vivant de l’immensité sombre ;
L’homme n’est pas le seul qui soit suivi d’une ombre ;
Tous, même le caillou misérable et honteux,
Ont derrière eux une ombre, une ombre devant eux ;
Tous sont l’âme, qui vit, qui vécut, qui doit vivre,
Qui tombe et s’emprisonne, ou monte et se délivre !.
Tout ce qui rampe expie une chute du ciel.
La pierre est une cave où rêve un criminel,
Prends garde, esprit ! recule au seuil du mal, arrête !
L’arbre t’attend, le roc te guette, esprit ! La bête
Est une chausse-trappe où l’homme peut tomber.
Tremble. Pas d’action qu’on puisse dérober
À Dieu, pour qui dans toi veille ta conscience.
Tout être est responsable ; il croît, décroît, vit, pense,
Condamné par lui-même ou par lui-même absous ;
Tout ce qu’il fait s’en va dans l’espace ; et dessous
Est l’infini, compteur exact, plateau sans bornes ;
Et la chute possible, et les ténèbres mornes
Où serpentent, chassés du vent qui les poursuit,
Les essaims tortueux des mondes de la nuit.
Oui, l’âme dans le mal, hélas, naufrage et sombre.
Hommes, votre lumière est faite avec de l’ombre ;
Sous votre bagne il est d’autres cachots profonds ;
Vous ne vous en doutez pas même ; ô noirs bouffons,
Qui riez, qui chantez, qui raillez, c’est le pire,
Le monde des sanglots commence a votre rire.
En même temps la joie est au-dessus de vous ;
Car, devant le regard de l’Être sans courroux,
Tout se tient ; et l’extase a la douleur s’enlace.
L’ange me regardait, et, sans que je parlasse,
Il voyait ma pensée, et, dans mon âme entrant,
Son œil fixe rendait mon crâne transparent.
Il dit, levant un doigt de sa main souveraine :
— Que l’oreille d’en bas qui m’écoute, comprenne
Que l’ange ne s’est pas contredit en montrant
L’homme si vain après l’avoir montré si grand ;
Tout est haut, tout est bas tout est lent, tout va vite ;
Toute chose créée est splendide et petite ;
Tout être a deux aspects, ténèbres et rayons ;
Et la justice sort des confrontations
Du côté misérable avec la face auguste.
L’être est un hideux tronc qui porte un divin buste.
Mais à la conscience heureux qui s’est fié !
Tout, même ce tronc vil, sera glorifié.
Dieu, l’avertisseur juste, incessamment regarde
La vie, et dans les vents murmure : prenez garde !
Et suit des yeux le choc des bons et des mauvais.
Tout à l’heure, ô vivant terrestre, tu pouvais
Me répondre : Oui, le ciel est gibelin ou guelfe ;
L’astre connaît Isis et Phoebus, Thèbe et Delphe,
Genève et Rome, Œdipe et Sphynx, énigme et mot ;
Le météore prend fait et cause là-haut
Pour ou contre Pompée ou César, pour ou contre
Le pâle Capulet qu’un Montaigu rencontre ;
Car dans toute querelle est un peu d’équité,
Et dans toute lueur un peu de vérité ;
Et si la rose rouge a tort, la rose blanche
A raison. Et cela suffit pour que Dieu penche.
Le nuage, le jour ; la rosée en sueur,
La comète traînant sa sinistre lueur,
Tous les êtres profonds qui passent dans l’abîme,
Sont du parti de ceux qu’on foule et qu’on opprime ;
Et, luttant pour le droit et pour la vérité,
Le faible a dans les reins toute l’immensité
De là l’auguste foi du cœur simple et robuste.
Vivants, tous les cheveux de la tête du juste,
Par des fils que nul bras n’a pu briser encore,
Sont liés aux rayons de tous les astres d’or.
Vis, âme : — Oh ! que Dieu soit dans ce que tu préfères !
La loi, sous ses deux noms une dans les deux sphères,
Vivants, c’est le progrès ; morts, c’est l’ascension.
Toute cité, d’en bas ou d’en haut, est Sion ;
Tout être, par l’effort du labeur volontaire,
Sort de l’épreuve, et rentre au bonheur ; toute terre
Doit devenir Éden et tout ciel paradis.
Les gisants s’écrieront : debout ! les engourdis
Remueront ; l’avenir, parlant d’une voix tendre,
Dira : terre, voici le chemin qu’il faut prendre,
Ô terre ! et l’harmonie en chantant conquerra
L’horreur du Groënland, l’horreur du Sahara,
Et le sable et la neige, et ces larves barbares,
Caraïbes, hurons, bédouins, malabares,
Peuples sourds de l’Ohio, du Thibet, du Darfour,
Que l’ombre garde assis dans son noir carrefour.
L’aube, cette blancheur juste, sacrée, intègre,
Qui se fait dans la nuit, se fera dans le nègre.
La Rome du désert naîtra de Tombouctou.
Oh ! pourvu que ce soit en avant, Dieu sait où,
Va, vole ! Je l’ai dit, et je te le répète,
La-bas, où l’on entend sonner de la trompette,
La-bas dans l’inconnu, là-bas dans le réel,
Dans le vrai ; dans le beau, dans le grand, dans le ciel,
Genre humain, genre humain, ouvre tes larges ailes !
En même temps la mort aux splendides prunelles
Pousse vers l’éternelle et suprême clarté
Le monstre, et l’homme au vent du sépulcre emporté,
Troupeau fuyant qu’au bord du gouffre elle dénombre.
L’aurore est un baiser qui veut les fronts de l’ombre.
Tout se meut, se soulève, et s’efforce, et gravit,
Et se hausse, et s’envole, et ressuscite, et vit !
Rien n’est fait pour rester dans l’obscurité sourde.
L’âme en exil devient à chaque instant moins lourde,
Et s’approche du ciel qui vous réclame tous.
D’heure en heure, pour ceux qui se sont faits plis doux,
La peine s’attendrit l’ombre en bonheur se change ;
La bête est commuée en homme, l’homme en ange ;
Par l’expiation, échelle d’équité,
Dont un bout est nuit froide et l’autre bout clarté,
Sans cesse, sous l’azur que la lumière noie,
L’univers Châtiment monte à l’univers Joie.
Et l’on y vient d’un bond, et du plus triste lieu.
Oui, l’horreur et le mal peuvent aux pieds de Dieu
Se verser tout à coup en urnes de lumière.
Oui, les plus noirs ont droit à la plus blanche sphère ;
Les plus vils ont pour loi d’atteindre les plus hauts.
Tous les rayonnements puisent tous les chaos,
Vident la nuit, et font, ravissement des anges,
Des gerbes d’arcs-en-ciel avec toutes les fanges !
Point de déshérité ! Non ! point de paria !
Je levai les deux mains au ciel ; l’ange cria :
Ô profondeurs, voilà que ce passant s’étonne !.
Puis il reprit :
— Rêveur qu’emporte un vent d’automne,
Sors de l’infirmité de ta stupeur sans yeux.
Apprends l’immensité. Guetteur obscur des cieux,
Sache, ô vivant qui viens regarder l’aube naître,
Que l’expiation va plus avant peut-être
Que tu ne descendis et que tu ne sondas,
Homme, et qu’elle peut faire un élu de Judas
Sache que Dieu, domptant même l’œil qui fascine,
Change, quand il lui, plaît, le serpent en racine,
Si bien qu’avec le temps ses desseins sont remplis,
Et que de la vipère il fait sortir un l’ys.
Qu’ont donc appris à l’homme Inde, Égypte et Chaldée,
S’il est pétrifié par cette simple idée
Que l’âme se perdra, se perd et se perdit,
Mais que Dieu peut toujours la trouver ? Qui te dit
Que, le jour où, la mort enfin te fera naître,.
Tu ne verras, pas, homme, au seuil des cieux paraître,
Un archange plus grand et plus éblouissant
Et plus beau que celui qui te parle à présent,
Ayant des fleurs soleils, des astres étincelles,
Et tous les diamants du gouffre dans ses ailes,
Qui viendra vers toi, pur, auguste, doux ; serein,
Calme, et qui te dira : c’est moi qui fus :Caïn ?
Homme, sache que Dieu pourrait prendre un cloporte,
Un crapaud, l’acarus que ton ulcère porte,
Et lui donner l’aurore et le septentrion.
Sache que Dieu pourrait choisir un vibrion,
Un ver de terre au fond du sépulcre nocturne,
Et lui dire : — Voilà Sirius et Saturne,
Arcturus, Orion et les pléiades d’or ;
Je te les donne. Prends. Et je te donne encore
Le vaste Jupiter avec ses quatre lunes.
Prends l’ouragan, le bruit, le jour bleu, les nuits brunes,
Le tropique et l’été, le pôle avec l’hiver.
Vénus, perle du soir, je te donne à ce ver.
Ver, prends Aldebaran que vit Jean, mon apôtre,
Et prends ses trois soleils qui roulent l’un sur l’autre ;
Prends tous les firmaments et tous les océans,
Et le haut zodiaque aux douze astres géants,
Tournant comme une roue au fond des ombres noires.
Sache que Dieu pourrait donner toutes ces gloires
A ce vil ver de terre immonde et chassieux
Sans étonner un seul archange dans les cieux !
Et sache aussi que Dieu donnerait à cet être :
Ce que dans tous les lieux l’éternité voit naître,
Tous les astres qu’on voit, tous ceux qu’on ne voit pas,
Tout ce qui tourbillonne au souffle du trépas,
Et les mille flambeaux tremblant sur le grand voile,
Sans que l’infini fût amoindri d’une étoile,
Et qu’ayant tout donné, Dieu n’aurait rien de moins.
Et l’archange reprit : Soleils, soyez témoins,
Soyez témoins, ô cieux, que l’ilote et l’esclave,
Le goîtreux dont l’œil rêve et dont la lèvre bave
Dans ses mornes sommeils,
Et sur son lit maudit, le lépreux solitaire,
cieux, sont vos égaux, et que les vers de terre
Sont vos frères, soleils !
Soyez témoins, éthers où vit l’âme ravie,
Épanouissements de splendeur et de vie,
Édens par Dieu dorés ;
Paradis qui passez avec le son des lyres,
Rayons, soyez témoins, soyez témoins, sourires,
Que les pleurs sont sacrés !
Il ne tient qu à la nuit, et cela dépend d’elle,
D’être heureuse, innocente, et sincère, et fidèle,
De nous éblouir tous,
Et de voir tout à coup, clartés dans l’ombre écloses,
Des flots de colibris ; sortis d’un tas de roses,
Aveugler ses hiboux !
Le méchant est un mort dont l’harmonie est veuve.
Il peut, quand il lui plaît, renaître après l’épreuve,
Et revenir, ailé,
Superbe, triomphant, sans pleurs, sans deuil, sans crainte,
Serein car tout esprit de la justice sainte
Est l’époux étoilé !
Hommes ! l’orgueil en vous parfois crie et résiste,
Et vous dites, entant que votre terre est triste :
« Dieu pour nous est sans nom :
« Qu’a trouvé Ptolémée et que sait Épicure ?
« Double négation « :.le ciel noir, l’âme obscure.
« L’être est Nuit, l’homme est Non.
« Le mal est notre maître et, le doute est notre hôte ;
« Dieu nous montre la peine et nous cache la faute ;
« Que veut ce dieu lointain ?.
« Notre vie est si morne et notre âme est si noire,
« Hélas ! que, par moments, nous hésitons à croire
« L’étoile du matin !
« Il semble que Dieu triste essaie à chaque aurore
« De créer un jour pur, divin, charmant, sonore,
« Par la joie expliqué,
« D’un éternel midi réchauffant la nature,
« Sans tache… et chaque soir, la nuit revient, rature
« Du jour toujours manqué !
« Qui nous dit que ce monde inique et léthifère
« Est l’œuvre de quelqu’un qui sait ce qu’il veut faire ?
« Tout rampe de terreur ;
« Ces monts, ces mers, ces champs où nos troupeaux vont paître,
« Ces globes, ces soleil ; ces cieux ne sont peut être
« Que quelque immense erreur ! »
Et vous criez, vivants sinistres de la tombe :
« L’anathème nous tient ;l’horreur sur nous surplombe ;
« Ce guichetier nous suit ;
« L’obscurité nous couve, et la geôle âpre et lourde
« Nous guette, et chaque étoile est la lanterne sourde
« D’un spectre de la nuit !
« Nous sommes prisonniers ; les ténèbres nous gardent ;
« Tous les yeux de l’abîme à la fois nous regardent ;
« Comment fuir ? on nous voit !
« Comment nous évader ? » Il suffit, pour qu’on sorte,
Qu’une bonne action pousse l’énorme porte..
Du bout du petit doigt !
Le Dieu juste, qui met à toute peine un terme
Ne veut pas que le grand sur le petit se ferme ;
Il veut la liberté,
Et c’est avec l’atome, ô pauvre âme inquiète,
Que ce Dieu fait la clef de la serrure faite
Avec l’immensité.
Dieu ne permet à rien l’oppression ; la brute
Et l’ange sont amis ; au fond de toute chute
Dieu met de sa clarté ;
De toute ascension Dieu marque le solstice ;
Il crie aux quatre vents : Égalité !. Justice !
Équilibre ! Équité !
Et l’un des quatre vents va le dire à l’aurore ;
L’autre au couchant pourpré qu’un divin nimbe dore
Et qui s’épanouit
Le troisième le dit au midi qui s’enivre
De l’éblouissement de tout ce qu’il fait vivre ;
Le dernier à la nuit.
Qu’est-ce que le rayon a de plus que la bête ?
Le tigre a sa fureur, le ciel a sa tempête ;
Tout est égal à tout
L’insecte vaut le globe ; et, soleils, sphères, gloires,
Tous les géants, égaux à tous les infusoires,
Gisent sous Dieu debout.
Tout n’est qu’un tourbillon de poussière qui vole.
La mouche et sa lueur, l’astre et son auréole,
Cendre ! apparitions !
Vie ! Être ! ô précipice obscur ! horreurs sacrées,
Où Dieu laisse en rêvant tomber des empyrées
Et des créations !
L’infiniment petit, l’infiniment grand ; songes !
Ces soleils que tu vois, ces azurs où tu plonges ;
Âme errant sans appuis,
Les orbites de feu des sphères vagabondes,
Les éthers constellés, les firmaments ; les mondes,
Cercles du fond du puits !
Ô citerne de l’ombre ! Ô profondeurs livides !
Les plénitudes sont pareilles à des vides.
L’œil cherche le soutien.
L’être est prodigieux à ce point, j’en frissonne,
Qu’il ressemble au néant ; et Tout par moments donne
Le vertige de Rien !
On revient au néant par l’énormité même,
Oui ! S’il n’était pas là, lui, le témoin suprême,
Oh ! comme on frémirait !
Mais ce grand front serein dans l’immensité rentre,
Et, comme un feu suffit pour éclairer un antre,
L’univers reparaît.
Ô Création, choc de souffles, bruit d’atomes,
Terre, trône de l’homme, univers, cieux, royaumes,
Rayons, sceptres, pavois,
Monde noir qui te tais et qui dors ! Dieu se lève.
Ombre ! il est le regard ; sommeil ! il est le rêve ;
Silence, il est la voix !
Dieu vit. Quiconque mange est assis à sa table.
Il est l’inaccessible, il est l’inévitable ;
L’athée au sombre vœu,
En se précipitant, sans foi, sans loi, sans prisme,
La tête la première ; au fond de l’athéisme,
Brise son âme à Dieu !
Il est le fond de l’être. Oui, terrible ou propice,
Tout vertige le trouve au bas du précipice.
Satan, l’ange échappé,
Se cramponne lui-même au père, et l’on devine
Dans le pli d’un des pans de la robe divine
Ce noir poignet crispé.
Dieu ! Dieu ! Dieu ! l’âme unique est dans tout, et traverse
L’âme individuelle, en chaque être diverse ;
Tout char l’a pour essieu ;
La tête de mort, blême au fond de l’ombre immonde,
Par un de ses deux trous, sinistre, voit le monde,
Et par l’autre voit Dieu.
Cet ensemble, où l’on voit toujours plus d’aube naître,
Et qu’on nomme le ciel et l’enfer, se pénètre ;
Rayon et flamboiement ;
L’un descend, l’autre monte ; et Dieu dans l’ombre passe ;
Et chacun d’eux éclaire un côté de sa face
Au fond du firmament.
Par moments, dans l’azur où l’archange a son aire,
Il se fait des hymens que chante le tonnerre ;
L’âme épouse le ver ;
Et le ciel et l’enfer, et la lumière et l’ombre,
Et le rayon splendide et le flamboiement sombre
Se mêlent dans l’éclair.
Rien n’est désespéré, car rien n’est hors de l’être.
Vivez ! Le disparu peut toujours reparaître.
Le mal par vous construit,
Se place, dans la vaste et morne apocalypse,
Entre votre âme et Dieu ; l’enfer est une éclipse ;
Le mal passe, Dieu luit !
Transfigurations splendides et subites !
Les châtiments sont pleins de sombres : cénobites,
De bras au ciel tendus.
Parfois les lieux profonds ont des sanglots sublimes
Qui jettent tout à coup près de Dieu sur les cimes
Des monstres éperdus !
Chaque globe est un œuf hideux, sur qui se pose
La nuit triste, où l’on sent remuer quelque chose,
Couvert d’êtres maudits,
Lugubre, affreux, rongé de moisissure verte,
Qu’un jour un bec de feu brise, et d’où, l’aile ouverte,
Sort l’aigle Paradis.
Ce n’est pas le pardon c’est la justice auguste ;
C’est, après le rachat, la délivrance juste ;
L’équitable retour
Des hydres vers l’azur où l’on voit l’astre éclore,
Des muets vers la voix, des larmes vers-l’aurore,
Des spectres vers le jour !
Dieu n’est pas moins en bas qu’en haut ; oui, la nature
Sacre l’égalité de toute créature
Devant le créateur ; .
Et c’est le cœur de Dieu que sent l’être unanime
Dans ces deux battements énormes de l’abîme,
Profondeur et Hauteur.
Ces deux pulsations de la vie éternelle
Jettent l’âme innocente et l’âme criminelle,
L’une aux cieux ; l’autre aux nuits ;
Chacun va dans la sphère où sa pesanteur tombe.
Dieu, pour noircir l’orfraie et blanchir la colombe,
N’a :qu’à dire je suis.
La conscience est là, lueur crépusculaire.
Vous êtes avertis, vivants ; le crime éclaire.
Tu tombes, tu sais où !
La drachme de Judas, par la nuit ramassée,
Rayonne et luit au fond de l’ombre hérissée ;
C’est l’œil rond du hibou.
Dieu laisse à tous le poids qu’ils ont. Coupable-ou sainte,
L’action est un pied qui marque son empreinte.
. Dieu laisse au mal le mal.
Dieu, choisir ! l’absolu n’a pas de préférence ;
Le cercle ne peut rien sur la circonférence ;
Le parfait est fatal.
Oui, Dieu, c’est l’équilibre. Êtres, Dieu pèse et crée :
À droite l’étendue, a gauche la durée ;
L’évident, l’incompris ;
Les éblouissements, contre-poids des désastres ;
L’abîme balançant l’âme ; ici tous les astres,
Et là tous les esprits.
En lui sont la raison et le centre imperdable ;
Tous les balancements de l’ordre formidable
S’y règlent à la fois ;
Toutes les équités forment cette âme immense ;
Elle est le grand niveau de l’être ; et la clémence
Y serait un faux poids.
L’absolu ! l’absolu ! Ni fureurs, ni faiblesses.
Impassible, étoilée, âpre, tu ne te laisses,
Au fond du ciel béni,
Violer, dans ta paix qu’aucun flot ne déborde,
Jamais, à rien, pas même à la miséricorde,
Sombre vierge Infini !
Rien ne fait vaciller l’axe, que la justice.
Chacun pèse sa vie ; orgueil, sagesse ou vice.
Vivez ! cherchez le mieux !
L’action pend à l’âme. Avec tout ce qu’il sème,
Chaque être a son insu se compose à lui-même
Son poids mystérieux.
La balance n’a pas le droit de faire grâce.
Elle oscille en dehors du temps et de l’espace ;
Elle est la vérité ;
Sous la seule équité son tremblement s’apaise.
Demande aux deux plateaux si l’immensité pèse.
Plus que l’éternité !
L’archange disparut comme, au front du Vésuve,
S’efface une fumée, ou comme, dans la cuve,
S’évanouit l’écume en tombant du pressoir.

Littérature française – Livres bilingues – Contes de fées et Livres d’enfants – Poésie Française – Victor Hugo – Poèmes de Victor Hugo
Détenteurs de droits d’auteur – Domaine public
| Si vous avez aimé cet article, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires! Partager sur les réseaux sociaux Visitez nous sur Facebook ou Twitter |
| Consultez Nos Derniers Articles |
- Poèmes et peinture, semaine du 4 Janvier 2026
- Poems and painting, Week of January 4, 2026
- Желаю вам всем счастливого Рождества!
- Bonne Année!
- С Новым Годом!
- Happy New Year!
© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved
