Poème: “Neuvième époque” d’Alphonse de Lamartine

Jocelyn

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Neuvième époque

***

Valneige, 12 octobre 1800.

Ô nid dans la montagne où mon âme s’abrite !
Me voici donc rentré pour jamais dans mon gîte,
Comme le passereau sans ailes pour courir,
Qui dans un trou du mur s’abrite pour mourir ?
Oh ! d’un peu de repos que mon âme pressée
Y devançait de loin mes pas par ma pensée !
Que l’ombre des grands monts se noyant dans les cieux,
Quand je fus à leurs pieds, fut amie à mes yeux !
Comme je respirais, en montant leurs collines,
Les vents harmonieux exhalés des ravines,

Ces vents qui du mélèze au rameau dentelé
Sortent comme un soupir à demi consolé !
Que du premier sapin l’écorce me fut douce !
Que je m’étendis las et triste sur la mousse !
Que j’y collai ma bouche en silence et longtemps,
N’entendant que les coups en ma tempe battants,
Et l’assaut orageux de mes mille pensées
En larmes plus qu’en mots sur les herbes versées !
Combien de fois je bus dans le creux de ma main
Un peu d’eau du torrent qui borde le chemin !
Que souvent mon oreille à ses flots attentive
Crut reconnaître un cri dans ses bonds sur sa rive,
Et, d’un frisson glacé me ridant tout entier,
M’arrêta palpitant sur le bord du sentier !
Enfin le soir, je vis noircir, entre les cimes
Des arbres, mes murs gris au revers des abîmes.
Les villageois, épars sur leurs meules de foin,
Du geste et du regard me saluaient de loin.
L’œil fixé sur mon toit sans bruit et sans fumée,
J’approchais, le cœur gros, de ma porte fermée.
Là, quand mon pied poudreux heurta mon pauvre seuil,
Un tendre hurlement fut mon unique accueil :
Hélas ! c’était mon chien, couché sous ma fenêtre,
Qu’avait maigri trois mois le souci de son maître.

Marthe filait, assise en haut sur le palier ;
Son fuseau de sa main roula sur l’escalier ;
Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;
Et, comme si son œil dans mon cœur eût pu lire,
Elle m’ouvrit ma chambre et ne me parla pas.
Le chien seul en jappant s’élança sur mes pas,
Bondit autour de moi de joie et de tendresse,
Se roula sur mes pieds enchaînés de caresse,

Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,
Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer,
Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,
Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu’il aime ;
Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu,
Me couva d’un regard dans le mien suspendu.
Me pardonnerez-vous, vous qui n’avez sur terre
Pas même cet ami du pauvre solitaire ?
Mais ce regard si doux, si triste de mon chien
Fit monter de mon cœur des larmes dans le mien.
J’entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;
Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :
« Ô pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous !
Partout où le ciel mit deux cœurs, s’aimer est doux ! »

Hélas ! rentrer tout seul dans sa maison déserte,
Sans voir à votre approche une fenêtre ouverte,
Sans qu’en apercevant son toit à l’horizon
On dise : « Mon retour réjouit ma maison ;
Une sœur, des amis, une femme, une mère,
Comptent de loin les pas qui me restent à faire ;
Et dans quelques moments, émus de mon retour,
Ces murs s’animeront pour m’abriter d’amour ! »
Rentrer seul, dans la cour se glisser en silence,
Sans qu’au-devant du vôtre un pas connu s’avance,
Sans que de tant d’échos qui parlaient autrefois
Un seul, un seul au moins tressaille à votre voix ;
Sans que le sentiment amer qui vous inonde
Déborde hors de vous dans un seul être au monde,
Excepté dans le cœur du vieux chien du foyer
Que le bruit de vos pas errants fait aboyer ;
N’avoir que ce seul cœur à l’unisson du vôtre,
Où ce que vous sentez se reflète en un autre ;

Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer,
Qui sans savoir vos pleurs vous regarde pleurer,
Que cet œil sur la terre où votre œil se repose,
À qui, si vous manquiez, manquerait quelque chose.
Ah ! c’est affreux peut-être, eh bien ! c’est encor doux !

Ô mon chien ! Dieu seul sait la distance entre nous ;
Seul il sait quel degré de l’échelle de l’être
Sépare ton instinct de l’âme de ton maître ;
Mais seul il sait aussi par quel secret rapport
Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort,
Et par quelle pitié pour nos cœurs il te donne,
Pour aimer encor ceux que n’aime plus personne.
Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché,
Jamais d’un sot dédain mon pied ne t’a touché ;
Jamais, d’un mot brutal contristant ta tendresse,
Mon cœur n’a repoussé ta touchante caresse.
Mais toujours, ah ! toujours en toi j’ai respecté
De ton maître et du mien l’ineffable bonté,
Comme on doit respecter sa moindre créature,
Frère à quelque degré qu’ait voulu la nature.
Ah ! mon pauvre Fido, quand, tes yeux sur les miens,
Le silence comprend nos muets entretiens ;
Quand, au bord de mon lit épiant si je veille,
Un seul souffle inégal de mon sein te réveille ;
Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis,
Dans les plis de mon front tu cherches mes soucis,
Et que, pour la distraire attirant ma pensée,
Tu mords plus tendrement ma main vers toi baissée ;
Que, comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin
Rend ton œil fraternel inquiet ou serein ;
Révèle en toi le cœur avec tant d’évidence,
Et que l’amour dépasse encor l’intelligence ;

Non, tu n’es pas du cœur la vaine illusion,
Du sentiment humain une dérision,
Un corps organisé qu’anime une caresse,
Automate trompeur de vie et de tendresse !
Non ! quand ce sentiment s’éteindra dans tes yeux,
Il se ranimera dans je ne sais quels cieux.
De ce qui s’aima tant la tendre sympathie,
Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie :
Dieu la brise un instant, mais pour la réunir ;
Son sein est assez grand pour nous tous contenir !
Oui, nous nous aimerons comme nous nous aimâmes.
Qu’importe à ses regards des instincts ou des âmes ?
Partout où l’amitié consacre un cœur aimant,
Partout où la nature allume un sentiment,
Dieu n’éteindra pas plus sa divine étincelle,
Dans l’étoile des nuits dont la splendeur ruisselle
Que dans l’humble regard de ce tendre épagneul
Qui conduisait l’aveugle et meurt sur son cercueil !!!

Viens, viens, dernier ami que mon pas réjouisse,
Ne crains pas que de toi devant Dieu je rougisse ;
Lèche mes yeux mouillés, mets ton cœur près du mien,
Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien !


Valneige, 9 novembre 1800,

un soir d’hiver.

Oh ! que l’année est lente et que le jour s’ennuie
Pendant ces mois d’hiver où la sonore pluie,
Par l’ouragan fouettée et battant les vitraux,
Du verre ruisselant obscurcit les carreaux ;
Que l’horizon voilé par les brumes glacées,
Ainsi que mes regards, rétrécit mes pensées,
Et que je n’entends rien que le vent noir du nord
Sifflant par chaque fente un gémissant accord,
Des cascades d’hiver la chute monotone,
L’avalanche en lambeaux qui bondit et qui tonne,
Et quelques gloussements de poules dans la cour,
Et Marthe à son rouet qui file tout le jour !
Alors, ah ! c’est alors que mon âme isolée,
Par tous les éléments dans mon sein refoulée,
Comme un foyer sans air se dévorant en moi,
Veut se fuir elle-même et cherche autour de soi,
Et sent l’ennui de vivre entrer par chaque pore,
Et regarde bien loin si quelqu’un l’aime encore,
S’il est un seul vivant qui, par quelque lien,
M’adresse un souvenir et se rattache au mien ;
Et, ne voyant partout qu’indifférence et tombe,
Dans son vide sans bord de tout son poids retombe.
Tel, par la caravane au désert oublié,
L’homme cherche de l’œil la trace d’un seul pié,
Et regarde, aussi loin que peut porter sa vue,
S’il voit à l’horizon quelque point qui remue,

Quelque tente qui fume, ou quelque palmier vert
Qui rompe à son regard la ligne du désert,
Mais qui, n’apercevant que des sables arides
Dont le vent du simoun a labouré les rides,
Sans espoir qu’aucun pied vienne le secourir,
Ferme les yeux au jour et s’assied pour mourir.

Puis, comme un cœur brisé qu’un mot touchant ranime,
Et criant vers le ciel du fond de mon abîme,
Je jette à Dieu mon âme, et je me dis : « En lui
J’ai les eaux de ma soif, la fin de mon ennui ;
J’ai l’ami dont le cœur de tout amour abonde,
La famille immortelle et l’invisible monde ! »
Et je prie, et je pleure, et j’espère, et je sens
L’eau couler dans mon cœur aride, et je descends,
Dans mon jardin trempé par les froides ondées,
Visiter un moment mes plantes inondées ;
Je regarde à mes pieds si les bourgeons en pleurs
Ont de mes perce-neige épanoui les fleurs ;
Je relève sous l’eau les tiges abattues,
Je secoue au soleil les cœurs de mes laitues,
J’appelle par leurs noms mes arbres en chemin,
Je touche avec amour leurs branches de la main,
Comme de vieux amis de cœur je les aborde :
Car dans l’isolement mon âme, qui déborde
De ce besoin d’aimer, sa vie et son tourment,
Au monde végétal s’unit par sentiment ;
Et, si Dieu réduisait les plantes en poussière,
J’embrasserais le sol et j’aimerais la pierre !…

Je caresse en rentrant sur le mur de ma cour,
L’aile de mes pigeons tout frissonnants d’amour,

Ou je passe et repasse une main sur la soie
De mon chien, dont le poil se hérisse de joie ;
Ou, s’il vient un rayon de blanc soleil, j’entends
Gazouiller mes oiseaux qui rêvent le printemps ;
Et, répandant ainsi mon âme à ce qui m’aime,
Sur mon isolement je me trompe moi-même,
Et l’abîme caché de mon ennui profond
Se comble à la surface, et le vide est au fond


18 décembre 1800.

Le pauvre colporteur est mort la nuit dernière.
Nul ne voulait donner de planches pour sa bière :
Le forgeron lui-même a refusé son clou :
« C’est un juif, disait-il, venu je ne sais d’où,
» Un ennemi du Dieu que notre terre adore,
» Et qui, s’il revenait, l’outragerait encore.
» Son corps infecterait un cadavre chrétien :
» Aux crevasses du roc traînons-le comme un chien ;
» Vengeons enfin le Christ ! C’est le ciel qui nous crie :
» Haine et mépris au Juif !… Qu’il aille à la voirie ! »
Et la femme du mort et ses petits enfants
Imploraient vainement la pitié des passants,
Et, disputant le corps au dégoût populaire,
Se jetaient éplorés entre eux et le suaire.
Du scandale inhumain averti par hasard,
J’accourus ; j’écartai la foule du regard ;
Je tendis mes deux mains aux enfants, à la femme ;
Je fis honte aux chrétiens de leur dureté d’âme,
Et, rougissant pour eux, pour qu’on l’ensevelît :
« Allez, dis-je, et prenez les planches de mon lit ! »

Puis, pour leur enseigner un peu de tolérance,
La première vertu de l’humaine ignorance,
Et comment le soleil et Dieu luisent pour tous,
Et comment ses bienfaits s’épanchent malgré nous,

Je leur ai raconté la simple et courte histoire
Qui dans mon cœur alors tomba de ma mémoire.

« Au temps où les humains se cherchaient un séjour,
Des hommes près du Nil s’établirent un jour ;
Amoureux et jaloux du cours qui les abreuve,
Ces hommes ignorants firent un dieu du fleuve.
« Il donnera la vie à ceux qui le boiront,
» Dirent-ils ; et c’est nous ! et les autres mourront ! »
Et lorsque par hasard d’errantes caravanes
Voulaient en puiser l’eau dans leurs outres profanes,
Ils les chassaient du bord avec un bras jaloux,
Et se disaient entre eux : « L’eau du ciel n’est qu’à nous ;
On ne vit qu’en nos champs, on ne boit qu’où nous sommes :
Ceux-là ne boivent pas, et ne sont pas des hommes. »
Or, l’ange du Seigneur, entendant ces discours,
Disait : « Que les pensers de ces hommes sont courts ! »
Et, pour leur enseigner à leurs dépens que l’onde
Du ciel qui la répand coule pour tout le monde,
Il amena de loin un peuple et ses chameaux,
Qui voulaient, en passant le Nil, boire à ses eaux ;
Et, pendant que du dieu les défenseurs stupides
Interdisaient son onde à leurs rivaux avides,
L’ange, du ciel fermé rouvrant le réservoir,
Sur l’une et l’autre armée à torrents fit pleuvoir ;
Et le peuple étranger but au lac des tempêtes,
Et l’ange dit à l’autre : « Insensés que vous êtes,
» La nue abreuve au loin ceux que vous refusez,
» Et sa source est plus haut que celle où vous puisez.
» Allez voir l’univers : chaque race a son fleuve
» Qui descend de ses bois, la féconde et l’abreuve ;
» Et ces mille torrents viennent du même lieu,
» Et toute onde se puise à la grâce de Dieu :

» Il la verse à son heure et selon sa mesure,
» En fleuves, en ruisseaux, plus bourbeuse ou plus pure.
» Si les vôtres, mortels, sont plus clairs et plus doux,
» Gardez-vous d’être fiers, et moins encor jaloux ;
» Sachez que vous avez des frères sur la terre ;
» Que celui qui n’a pas ce qui vous désaltère
» A la pluie en hiver, la rosée en été ;
» Que Dieu lui-même puise au lac de sa bonté,
» Et qu’il donne ici-bas sa goutte à tout le monde,
» Car tout peuple est son peuple et toute onde est son onde. »

« Cette religion qui nous enorgueillit,
C’est ce fleuve fait dieu dont on venge le lit.
Vous croyez posséder seuls les clartés divines,
Vous croyez qu’il fait nuit derrière vos collines,
Qu’à votre jour celui qui ne s’éclaire pas
Marche aveugle et sans ciel dans l’ombre du trépas :
Or, sachez que Dieu seul, source de la lumière,
La répand sur toute âme et sur toute paupière ;
Que chaque homme a son jour, chaque âge sa clarté,
Chaque rayon d’en haut sa part de vérité,
Et que lui seul il sait combien de jour ou d’ombre
Contient pour ses enfants ce rayon toujours sombre !
Le vôtre est plus limpide et plus tiède à vos yeux :
Marchez à sa lueur en rendant grâce aux cieux ;
Mais n’interposez pas entre l’astre et vos frères
L’ombre de vos orgueils, la main de vos colères ;
Pour faire à leurs regards luire la vérité,
Réfléchissez son jour dans votre charité :
Car l’ange qui de Dieu viendra faire l’épreuve
Juge le culte au cœur comme à l’onde le fleuve !
L’arc-en-ciel que Dieu peint est de toute couleur,
Mais l’éclat du rayon se juge à sa chaleur ! »


Cette morale en drame a retourné leur âme,
Et l’on se disputait les enfants et la femme.

. . . . . . . . . . . . . . .

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(Ici manquaient plusieurs feuilles du manuscrit.)



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