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La Pensée de l’Humanité de Léon Tolstoï


Littérature russe   – Livres pour enfants – Poésie russe – Léon Tolstoï – La Pensée de l’Humanité – Table Des Matières
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Chapitre IX


DE L’OISIVETÉ

Il est injuste de demander aux hommes plus de travail qu’on ne peut leur en donner soi-même. Mais comme on ne saurait peser si on donne aux autres plus qu’on ne leur demande, qu’en outre, on peut à tout moment faiblir ou tomber malade et qu’on devra alors prendre sans donner, on doit, tant qu’on a des forces, tâcher de travailler pour les autres le plus possible et leur demander le moins de travail possible.


I.—L’homme commet un grand pèché s’il profite du travail d’autrui sans travailler lui-même.

1

Celui qui ne veut pas travailler n’a pas le droit de manger.

Apôtre PAUL.

2

En te servant de n’importe quel objet, souviens-toi que c’est le produit du travail humain et que, lorsque tu dépenses, supprimes ou abîmes cet objet, tu dépenses le travail et parfois la vie humaine.

3

Celui qui ne se nourrit pas de son propre travail et fait travailler les autres pour soi est un cannibal.

Sagesse orientale.

4

Toute la morale chrétienne en son application pratique se réduit à considérer tous les hommes comme des frères, à être l’égal de tous; et pour arriver à cela, il faut, avant tout, cesser de faire travailler les autres pour soi et, dans l’organisation sociale actuelle, profiter le moins possible du produit du travail des autres, de tout ce qui s’acquiert pour de l’argent, dépenser le moins d’argent et vivre le plus simplement possible.

5

Ne fais pas faire aux autres ce que tu peux faire toi-même. Que chacun balaye devant sa porte. Si chacun agit ainsi, toute la rue sera propre.

6

Quelle est la meilleure nourriture? Celle que vous avez gagnée vous-même.

MAHOMET.

7

Il est très utile pour les gens riches d’abandonner pour un certain temps leur vie luxueuse et de vivre, ne serait-ce que quelques jours, comme les ouvriers, en faisant soi-même tout ce que les salariés font chez les gens riches; si le riche faisait ainsi, il verrait le grand péché qu’il commet en faisant travailler les autres.

8

Ceux qui vivent dans le luxe ne peuvent pas aimer les hommes. Ils ne le peuvent pas, parce que tout ce dont ils se servent est fait à contre-cœur, par nécessité, souvent avec des malédictions, par ceux qu’ils forcent à les servir. Pour que ces gens-là puissent aimer leurs prochains, ils doivent tout d’abord cesser de les tourmenter.


II.—La loi du travail n’est pas pénible, mais agréable à accomplir.

1

Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. C’est une loi immuable. De même que la femme obéit à la loi de l’enfantement dans la souffrance, l’homme doit obéir à la loi dure du travail. La femme ne peut se libérer de son sort. Si elle adopte un enfant qui n’est pas né d’elle, ce sera, malgré tout, un étranger et elle sera privée des joies de la maternité. Il en est de même pour le travail des hommes. Lorsqu’un homme mange le pain qu’il n’a pas gagné, il se prive des joies du travail.

BONDAREV [1].

2

L’homme craint la mort à laquelle il est soumis. L’homme qui ne connaît ni le bien ni le mal semble plus heureux, mais il est irrésistiblement attiré à les connaître.

L’homme aime l’oisiveté et la satisfaction des désirs sans souffrances, mais ce n’est que le travail et les souffrances qui lui donnent la vie, à lui et à toute son espèce.

3

C’est une grande erreur que de supposer que les hommes peuvent avoir une vie spirituelle élevée, alors que leur corps demeure dans le luxe et l’oisiveté. Le corps est toujours le premier élève de l’âme.

THOREAU.

4

Si l’homme vit seul et se dispense de la loi du travail, il en est immédiatement puni par le fait que son corps s’anémie et s’affaiblit. Si l’homme vit dans l’oisiveté et force les autres à travailler pour lui, il s’en trouve immédiatement puni par ce fait que son âme s’obscurcit et s’abaisse.

5

L’homme vit d’une vie spirituelle et d’une vie matérielle. Il y a une loi pour la vie spirituelle et une autre pour la vie matérielle. La loi de la vie matérielle, c’est le travail, et la loi de la vie spirituelle, c’est l’amour. Si l’homme déroge à la loi matérielle, celle du travail, il dérogera inévitablement à la loi spirituelle, celle de l’Amour.

6

Bien que les habits offerts par le roi soient magnifiques, ceux qu’on se fait soi-même sont meilleurs: bien que la nourriture des riches soit bonne, le pain que l’on gagne soi-même est le meilleur plat.

SAADI.

7

La puissance divine égalise les hommes: elle prend à ceux qui ont beaucoup et donne à ceux qui ont peu. L’homme riche a plus de choses, mais elles lui donnent moins de plaisir. Le pauvre a moins de choses, mais plus de plaisir. L’eau puisée à la source et une croûte de pain semblent bien meilleures au pauvre travailleur, que les mets et les boissons les plus chers le paraissent à l’oisif. Le riche blasé ne trouve plus goût à rien. Pour le travailleur, la nourriture, la boisson et le repos sont chaque fois un plaisir nouveau.

8

L’enfer est caché par les plaisirs, le paradis par le travail et les malheurs.

MAHOMET.

9

Sans travail manuel, il n’y a pas de corps sain, il n’y a pas non plus de pensées saines.

10

Si tu veux toujours être de bonne humeur, travaille jusqu’à la fatigue, mais non pas au-dessus de tes forces. L’oisiveté rend les gens mécontents et méchants. Il en est de même lorsqu’on travaille trop.

11

La meilleure et la plus pure joie est celle du repos après le travail.

KANT.


III.—Le meilleur travail est le travail agricole.

1

Tous les hommes reconnaîtront avec le temps la vérité comprise depuis longtemps par les grands esprits de tous les peuples; la plus grande vertu de l’humanité consiste dans la soumission aux lois de l’Être suprême. «Tu es cendre et tu redeviendras cendre». C’est la première loi que nous apprenons sur notre vie; la deuxième loi commande la culture de la terre dont nous sommes issus et à laquelle nous retournerons. C’est en cultivant cette terre avec l’amour pour des bêtes et des plantes que cette culture exige, que l’homme comprend et vit le mieux sa vie.

J. RUSKIN.

2

L’agriculture n’est pas l’une des occupations propres à l’homme. L’agriculture est une occupation propre à tous les hommes; ce travail leur donne le plus de liberté et le plus d’honneur.

3

La terre dit à celui qui ne la cultive pas: parce que tu ne me travailles pas de la main droite et de la main gauche, tu resteras éternellement à la porte des hommes avec tous les autres quémandeurs; tu n’auras jamais que les restes des riches.

ZOROASTRE.

4

La vie des hommes de notre temps est organisée de façon que la plus grande rémunération est obtenue pour un travail vain et inutile: dans les confiseries, les fabriques de tabacs, les pharmacies, les banques, le commerce, la littérature, la musique, etc.; et l’on paie bien moins le travail agricole. Si l’on attache de l’importance à la rémunération pécuniaire, cet état de choses est très injuste. Mais si l’on envisage principalement la joie du travail, son influence sur la santé corporelle et ses attraits naturels, c’est très juste.

5

Le travail manuel, le travail agricole surtout, est utile non seulement au corps, mais encore à l’âme. Les gens qui ne travaillent pas de leurs mains, éprouvent des difficultés à comprendre sainement les choses. Ils ne cessent de penser, de parler, d’écouter ou de lire. L’esprit n’a pas de repos, il s’irrite et s’embrouille. Le travail agricole est utile, parce qu’en outre du repos qu’il offre à l’homme, il lui permet d’envisager sainement, simplement et clairement la situation de l’homme dans la vie.

6

J’aime les paysans. Ils ne sont pas assez instruits pour raisonner faussement.

MONTAIGNE.


IV.—Ce qu’on appelle la division du travail, n’est qu’une excuse de l’oisiveté.

1

Ces derniers temps on parle beaucoup d’une des raisons principales du succès obtenu par les hommes dans la production et la division du travail. Nous disons: division du travail; mais cette expression n’est pas juste. Dans notre société, ce n’est pas le travail qui est divisé, mais les hommes; ils sont divisés, réduits en petites parcelles d’homme. A la fabrique, un homme ne fait qu’une infime partie de l’objet; de sorte que la partie d’initiative laissée à l’homme ne suffit pas pour faire toute une épingle ou tout un clou; il s’épuise à faire un bout d’épingle ou la tête d’un clou. C’est vrai qu’il serait bon et désirable de fabriquer un grand nombre d’épingles par jour; mais si nous pouvions voir seulement de quel sable nous les frottons, nous aurions réfléchi que ce n’est pas avantageux, pour cette raison que nous les frottons avec le sable de l’âme humaine.

On peut tourmenter les hommes, les mettre aux fers, les atteler comme des bêtes, les tuer comme des mouches en été, et cependant, dans un sens, dans le meilleur, ces hommes peuvent rester libres. Mais écraser leurs âmes immortelles, les étrangler et transformer les gens en machines—c’est la vraie servitude. Seule cette humiliation, cette transformation des hommes en machines force les ouvriers à lutter désespérément et inutilement pour leur liberté dont ils ne conçoivent pas le sens eux-mêmes. Leur animosité n’est pas provoquée par la faim, ni par les atteintes à l’amour propre (ces deux causes ont toujours produit leur effet, mais les bases de la société n’ont jamais été aussi ébranlée que maintenant). Cela ne tient pas à ce que les ouvriers se nourrissent mal, mais à ce qu’ils n’ont pas de plaisir au travail par lequel ils gagnent leur pain; ce qui fait qu’ils considèrent la richesse comme l’unique moyen de plaisir. Ils souffrent moins du mépris que leur témoignent les classes impérieuses que du mépris qu’ils ont pour eux-mêmes, parce que le travail auquel ils sont condamnés les humilie, les déprave, les amoindrit. Jamais plus qu’aujourd’hui les classes supérieures n’ont témoigné autant de sympathie et d’affection pour les classes inférieures, et, cependant, elles n’ont jamais été autant méprisées par celles-ci.

JOHN RUSKIN.

2

L’homme, comme l’animal, doit besogner, employer ses mains et ses pieds. Il peut forcer les autres à faire ce qui lui est nécessaire, mais il devra quand même dépenser à quelque chose ses forces corporelles. S’il ne travaille pas à des choses utiles, raisonnables, il travaillera à des choses inutiles et stupides. C’est ce qui se produit, en effet, parmi les classes aisées.

3

Les classes oisives excusent leur fainéantise par ce qu’elles s’occupent des arts et des sciences nécessaires au peuple. Ces gens se chargent d’en fournir à ceux qui travaillent; malheureusement, ce qu’ils apportent au peuple en fait de science et d’art, est une fausse science et un faux art. Aussi, au lieu de récompenser le peuple de son travail, la science et l’art qu’on lui offre ne font que le tromper et le dépraver.

4

Un Européen vantait devant un Chinois les avantages de la production mécanique: «Elle libère l’homme du travail» disait l’Européen. «La libération du travail serait un grand malheur, répondit le Chinois. Sans travail il n’y a pas de bonheur possible.»

5

L’homme ne peut acquérir la richesse que par trois moyens: le travail, la mendicité et le vol. Ceux qui peinent gagnent peu, justement parce qu’une trop grande part revient aux mendiants et aux voleurs.

HENRY GEORGE.


V.—Les occupations des gens qui se sont libérés de la loi du travail sont toujours vaines et inutiles.

1

De même qu’un cheval tournant une roue inclinée ne peut pas s’arrêter et doit toujours avancer, l’homme ne peut pas rester oisif. Par conséquent, un homme qui travaille a tout autant de mérite qu’un cheval monté sur une roue et qui remue les jambes. L’important n’est pas dans le fait que l’homme travaille, mais à quoi il travaille.

2

Ceux qui se sont dispensés du travail manuel peuvent être intelligents, mais rarement raisonnables. Si l’on écrit, imprime et enseignelant de futilités dans nos écoles, si notre littérature, notre musique, nos tableaux sont si subtils, si peu compréhensibles pour tous, c’est parce que tous ceux qui s’en occupent se sont libérés du travail manuel et mènent une vie oisive.

D’après EMERSON.

3

Les hommes cherchent le plaisir d’un côté et d’autre parce qu’ils sentent le vide de leur existence, mais ne sentent pas encore le vide du nouveau plaisir qui les attire.

PASCAL.

4

Personne n’a encore calculé les millions de journées de dur travail et, peut-être des milliers de vies qui se dépensent à préparer les distractions. C’est pour cette raison que les distractions de notre monde ne sont pas joyeuses.


VI.—Le mal de l’oisiveté.

1

On ne peut avoir honte d’aucun travail même du plus malpropre; seule l’oisiveté doit faire honte.

2

Les gens oisifs et riches n’ont qu’un souci—c’est de tirer orgueil de leur luxe. Ils sentent que, sans cela, tous les mépriseraient comme ils le méritent.

3

Honte à l’homme à qui l’on doit conseiller de prendre sur la fourmi l’exemple de l’amour pour le travail. Doublement honteux à lui quand il ne suit pas ce conseil.

Le Talmud.

4

L’oisiveté devrait figurer parmi les tourments de l’enfer, et c’est elle qui se trouve placée parmi les joies du paradis.

MONTAIGNE.

5

Celui qui ne fait rien a toujours de nombreux aides.

6

Ne fais jamais faire par les autres ce que tu peux faire toi-même.

7

Le doute, la tristesse, l’abattement, l’indignation, le désespoir, tous ces démons veillent sur l’homme, et dès qu’il mène une vie oisive, ils l’attaquent. Le moyen le plus sûr de se protéger contre ces démons, c’est un travail corporel assidu. Dès que l’homme se met à cette besogne, aucun démon n’ose plus l’approcher et ne fait que grogner de loin.

CARLYLE.

8

Le démon, lorsqu’il pèche les hommes à la ligne, se sert de différentes amorces. Mais l’homme oisif n’a pas besoin d’amorce, il se fait prendre sans amorce.

9

Il est préférable de prendre une corde, d’aller chercher du bois dans la forêt et de le vendre pour acheter du pain que de demander aux gens de vous en donner. Si l’on vous refuse, vous en aurez du dépit; si on vous le donne ce sera pis encore: vous aurez honte.

MAHOMET.

10

Il y avait une fois deux frères; l’un travaillait chez un seigneur, l’autre vivait du travail de ses mains. Le frère riche dit un jour au pauvre:

—Pourquoi ne vas-tu pas travailler chez le seigneur? Tu ne connaîtrais pas de besogne pénible.

A cela le pauvre répliqua:

—Pourquoi ne travailles-tu pas? Tu ne connaîtrais pas d’humiliation ni de servitude.

Les sages disent qu’il est préférable de manger tranquillement le pain qu’on a gagné, que de porter une écharpe d’or et d’être le serviteur d’un autre. Il est préférable de pétrir la chaux et l’argile de ses mains, que de joindre ses mains sur la poitrine en signe d’humilité.

SAADI.

11

Ne pas rester à la porte des riches et ne pas parler d’une voix de quémandeur—c’est la meilleure vie. Et, afin que cela n’arrive pas, il ne faut pas craindre le travail.

HOTOPADEZÉ hindou.

12

Si tu ne veux pas travailler, humilie-toi, ou opprime les autres.

13

L’aumône d’une pauvre veuve est égale aux plus riches dons, avec cette différence qu’elle est la vraie charité.

Seuls les pauvres qui travaillent peuvent avoir la joie de la charité. Les riches, les oisifs, en sont privés.


[1]Paysan russe, auteur d’un ouvrage sur la loi du travail. Tolstoï a connu l’auteur et commenté son ouvrage. (N. du trad.)


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