Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Anton Tchekhov – La Poste
Il était trois heures du matin. Prêt à partir, coiffé de sa casquette, son pardessus mis et tenant un sabre rouillé, le facteur, debout près de la porte, attendait que les cochers eussent fini de charger le courrier sur la troïka qui venait d’avancer.
Assis devant une table semblable à un comptoir, le receveur somnolent remplit un état et dit :
– Mon neveu l’étudiant veut aller à la gare ; alors, Ignâtiév, prends-le dans la voiture et emmène-le. C’est défendu, mais que faire ? Au lieu de louer des chevaux, il voyagera gratis.
On entendit de la cour crier : « C’est prêt ! »
– En route ! que Dieu soit avec toi ! dit le receveur. De quel cocher est-ce le tour ?
– Sémione Glâzov.
– Viens signer.
Le facteur signa et sortit. Devant le bureau de poste se dessinait, dans l’ombre, une troïka. Les chevaux se tenaient tranquilles, sauf un des bricoliers, inquiet, qui changeait de pied et secouait la tête, ce qui faisait de temps à autre tinter les grelots. Près de la tache noire du véhicule et des sacs postaux, deux silhouettes se mouvaient : l’étudiant, tenant une valise, et le cocher fumant son brûle-gueule. Le feu de ce brûlot se déplaçait dans l’obscurité, s’éteignait, se rallumait, éclairant soit un bout de manche, soit des moustaches hérissées, sommées d’un grand nez rouge-cuivre, soit des sourcils abaissés et sévères.
Le facteur tassa les sacs, posa son sabre dessus et sauta en voiture. L’étudiant, hésitant, grimpa derrière lui, et, l’ayant involontairement heurté du coude, s’en excusa poliment. Le brûle-gueule s’éteignit. Le receveur, en gilet et pantoufles, sortit du bureau. Crispé au froid de la nuit et s’ébrouant, il fit le tour de la voiture et dit :
– Allons, à Dieu ! Salue ta mère, Mikhâïlo ! Salue tout le monde. Toi, Ignâtiév, n’oublie pas de remettre le paquet à Bystrétsov. Fouette !
Le cocher prit les rênes, se moucha, arrangea son siège et fit un claquement de lèvres.
– Salue bien tout le monde ! répéta le receveur.
La clochette, en tintant, dit quelque chose aux grelots, et les grelots lui répondirent doucement. La voiture eut un grincement, s’ébranla : la clochette se mit à pleurer, les grelots à rire. Le cocher s’étant soulevé et penché en avant, fouailla deux fois le bricolier inquiet, et l’attelage se mit à marteler sourdement la route poussiéreuse.
La petite ville dormait. Aux côtés de la large rue, deux rangées de maisons et d’arbres noircissaient et l’on ne voyait aucune lumière. Çà et là s’allongeaient, sur le ciel semé d’étoiles, des nuages étroits, et, là où bientôt allait poindre le jour, se voyait le croissant effilé de la lune. Mais ni les multiples étoiles, ni le croissant, qui semblait blanc, n’éclaircissaient la profondeur de la nuit. Il faisait froid et humide. On sentait l’automne.
L’étudiant, considérant comme un devoir de politesse de causer avec l’homme qui avait consenti à l’emmener, commença :
– En été, à cette heure-ci, il fait déjà jour, et, maintenant, on ne voit même pas encore trace de l’aube. L’été est fini !
Il leva les yeux au ciel et continua :
– Le ciel même montre que c’est l’automne. Vous voyez, là, à droite, ces trois étoiles sur la même ligne ? C’est Orion, qui n’apparaît sur notre hémisphère qu’en septembre.
Le facteur, les deux mains fourrées dans ses manches, et enfoui jusqu’aux oreilles dans le col de son pardessus, ne fit aucun mouvement, et ne regarda pas le ciel. La constellation d’Orion ne l’intéressait évidemment pas. Il avait l’habitude de voir des étoiles et elles l’ennuyaient apparemment, depuis longtemps.
L’étudiant, au bout d’un instant, reprit :
– Il fait froid. Il serait temps que le jour parût. Savez-vous à quelle heure le soleil se lève maintenant ?
– Quoi ?
– À quelle heure le soleil se lève-t-il ?
– Vers six heures.
La voiture sortit de ville. On ne voyait plus maintenant, des deux côtés de la route, que des claies de potagers et des saules isolés. Au loin, la buée couvrait tout. Ici, dans le libre espace, le croissant de la lune semblait plus grand et les étoiles brillaient davantage. Mais il passa un souffle humide ; le facteur s’enfouit plus profondément dans son col, et l’étudiant sentit un froid désagréable courir d’abord sur ses jambes, puis sur les sacs, sur ses mains et sur son visage. L’équipage marcha moins vite. La clochette se tut comme si elle avait froid elle aussi. On entendit de l’eau clapoter, et, sous les pieds des chevaux et autour des roues, des étoiles sautillèrent qui se reflétaient dans l’eau.
Dix minutes après, il fit si noir que l’on ne vit plus ni étoiles, ni croissant de lune : la troïka était entrée sous bois. De piquantes branches de pins fouettaient à tout moment la casquette de l’étudiant, tandis que des toiles d’araignées se collaient à sa figure. Les roues et les sabots des chevaux heurtaient des racines. Le véhicule titubait comme s’il était ivre.
– Prends le milieu de la route ! cria furieusement le facteur. Pourquoi passer sur le bord ? Les branches m’ont égratigné tout le museau. Prends plus à droite !
Mais à ce moment il faillit arriver un malheur. La voiture soudain bondit littéralement comme si elle avait eu une convulsion, se mit à trembler, et, grinçante, se jetant tantôt à droite, tantôt à gauche, se lança avec une effroyable vitesse dans la laie de la forêt. Les chevaux avaient eu peur et s’étaient emballés.
– Ho-oo-oo ! Hooo ! cria le cocher effrayé. Ho-oooo !… les diables !
L’étudiant, sursautant, se pencha en avant pour conserver son équilibre et ne pas être projeté hors de la voiture, cherchant à s’agripper à quelque chose. Mais les sacs de cuir étaient glissants et le cocher, à la ceinture de qui il s’était accroché, sursautait lui-même, prêt à tout instant à tomber. Dans le bruit des roues et le grincement de la voiture, on entendit le cliquetis du sabre touchant à terre, et, peu après, quelque chose frappa sourdement par deux fois l’arrière de la voiture.
– Ho-oooo ! criait le cocher d’un ton déchirant, tirant sur les rênes, en se renversant en arrière. Arrête !
L’étudiant tomba, face sur le siège, éprouvant une douleur au front, mais il fut aussitôt rejeté en arrière, projeté en l’air, et heurta rudement du dos le fond de la voiture. « Je tombe ! » pensa-t-il. À ce moment-là, la troïka sortant du bois, tourna précipitamment à droite, et, ayant brimbalé sur un pont de poutres, s’arrêta comme fichée en terre. L’étudiant, par l’effet d’un arrêt aussi subit, fut, par la force d’inertie, rejeté à nouveau en avant.
Le cocher et l’étudiant haletaient. Le facteur n’était plus dans la voiture ; il était tombé en même temps que son sabre, que la valise de l’étudiant et que l’un des sacs.
– Gredin, l’entendit-on crier dans le bois, arrête ! Arr-ête, racaille maudite ! criait-il en courant vers la voiture.
Et, dans sa voix plaintive on sentait la douleur et la colère.
– Anathème ! cria-t-il en arrivant près du cocher et le menaçant du poing, puisses-tu crever !
– Seigneur, quelle histoire ! Aie pitié de nous ! marmotta le cocher d’un ton d’excuse, arrangeant quelque chose à la tête de ses chevaux. C’est toujours ce bricolier du diable ! Il est jeune, le maudit ! Il n’y a qu’une semaine qu’on l’attelle » Il marche bien, mais à la moindre descente, malheur ! Si on lui frottait bien les naseaux deux ou trois fois, il ne ferait plus de ces sottises ! Arr-ête ! Ah, diable !
Tandis que le cocher arrangeait les chevaux et cherchait sur la route le sac et le sabre, le facteur, de sa voix pleurarde, continuait à le couvrir d’injures. Après avoir rechargé les objets tombés, le cocher sans aucun besoin conduisit les chevaux par la bride l’espace d’une centaine de pas, grommela contre le bricolier fringant, et ressauta sur son siège.
La peur passée, l’étudiant redevint rieur et gai. Il allait pour la première fois de sa vie, la nuit, en chariot de poste, et le choc qu’il venait d’y avoir, le bond du facteur et son propre mal au dos lui semblaient une intéressante aventure. Allumant une cigarette, il dit en riant :
– On pourrait comme ça se casser le cou. J’ai failli tomber et je n’ai pas même remarqué que vous tombiez. Je m’imagine ce que doit être le voyage en automne !
Le facteur se taisait.
– Faites-vous la poste depuis longtemps ? demanda l’étudiant.
– Onze ans.
– Oho, tous les jours ?
– Tous les jours. J’apporte le courrier et je repars tout de suite. Pourquoi ça ?
Au cours de onze années d’allers et de retours quotidiens, il devait être arrivé bien des aventures intéressantes. Durant les claires nuits d’été, les sombres nuits d’automne, ou, en hiver, quand une mauvaise tourmente de neige enveloppe l’attelage en hurlant, il est difficile de se garer du terrible et de l’effrayant. Les chevaux, plus d’une fois sans doute, avaient pris le mors aux dents, plus d’une fois la voiture s’était embourbée, plus d’une fois les mauvaises gens l’avaient attaquée, et plus d’une fois le chasse-neige avait fait perdre la route.
– Je m’imagine, dit l’étudiant, combien d’aventures vous avez eues pendant onze ans ! Ce doit être effrayant de voyager ?
Il s’attendait à ce que le facteur lui racontât quelque chose, mais celui-ci se taisait sombrement, perdu dans son col. Entre temps il avait commencé à faire jour. On ne remarquait pas que le ciel eût changé de couleur ; il semblait encore noir, mais on distinguait déjà les chevaux, le cocher et la route. Le croissant blanchissait de plus en plus, et les nuages, allongés sous lui, semblables à un canon sur son affût, jaunissaient un peu sur leur bord inférieur. On put voir bientôt la figure du facteur. Couverte de rosée, elle était grise et inerte comme celle d’un mort. Une expression de fureur stupide et sombre y était figée, comme si le facteur ressentait encore de la douleur et continuait à se fâcher contre le cocher.
– Dieu merci, dit l’étudiant, en regardant son visage méchant et gelé, il commence à faire jour. Je suis entièrement glacé. En septembre les nuits sont froides, mais dès que le soleil paraît, le froid tombe. Serons-nous vite à la gare ?
La figure du facteur se crispa dans une expression dolente.
– Mon Dieu ! dit-il, comme vous aimez à parler ! Ne pouvez-vous pas vous taire ?
De toute la route, l’étudiant, confus, ne le dérangea plus. Le matin venait vite. Le croissant pâle disparut dans le ciel trouble et gris. Le nuage fut tout jaune. Les étoiles s’éteignirent, mais l’orient était toujours froid, de la même couleur que tout le ciel, et l’on ne pouvait croire que le soleil fût caché derrière lui.
Peu à peu, le froid du matin et l’air morose du facteur eurent gagné l’étudiant glacé. Il regardait passivement, attendait la chaleur du soleil et ne faisait que penser combien ce doit être pénible et dégoûtant pour les pauvres arbres et pour l’herbe de passer les nuits froides. Le soleil se leva, trouble, somnolent et froid. Le soleil levant ne dorait pas, comme on l’écrit d’ordinaire, les cimes des arbres ; ses rayons ne glissaient pas à terre, et il n’y avait pas de joie dans le vol des oiseaux. Tel avait été le froid pendant la nuit, tel il resta, le soleil levé…
L’étudiant, endormi et morne, regarda les fenêtres voilées d’une propriété devant laquelle passait la voiture. Il songea que derrière ces fenêtres, des gens dormaient d’un profond sommeil matinal, sans entendre la clochette de la poste, sans ressentir le froid, ni voir la figure méchante du facteur. Si même la clochette eût réveillé quelque demoiselle, celle-ci n’eût fait que se retourner dans son lit, sourire d’excès de chaleur et d’aise, et ayant replié les jambes, placé la main sous sa joue, elle se serait rendormie encore plus profondément.
L’étudiant regarda l’étang, brillant près de la maison, et se souvint des carassins et des brochets qui peuvent vivre dans l’eau froide…
– Il n’est pas permis de prendre des étrangers… dit tout d’un coup le facteur ; c’est défendu ! Et si c’est défendu pourquoi vouloir le faire ?… Oui… ça m’est égal, disons-le, complètement égal ; mais pourtant je n’aime pas ça, et ne le veux pas.
– Pourquoi donc n’avez-vous rien dit, si ça ne vous plaisait pas ?
Le facteur, sans répondre, continua à regarder l’étudiant avec malveillance et colère. Quand, peu après, la troïka s’arrêta près de la porte de la gare, l’étudiant remercia et descendit. Le train n’était pas encore arrivé. Sur la voie de garage stationnait un long train de marchandises. Sur le tender, le mécanicien et son aide, le visage mouillé de rosée, buvaient du thé, contenu dans une bouillotte sale en fer-blanc. Les wagons, le quai, les bancs, tout était mouillé et froid. L’étudiant, en attendant l’arrivée du train, prit du thé, debout au buffet, et le facteur, les mains enfouies dans ses manches, toujours avec un air furieux, marchait solitaire sur le quai, les yeux baissés à terre.
Contre qui était-il fâché ? contre les gens ? la vie rude et gênée ? ou les nuits d’automne ?
1887.
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