Akirill.com

La Pensée de l’Humanité de Léon Tolstoï


Littérature russe   – Livres pour enfants – Poésie russe – Léon Tolstoï – La Pensée de l’Humanité – Table Des Matières
< < < IX – L’oisiveté
XI – La colère > > >


Chapitre X



DE LA CUPIDITÉ

Le péché de cupidité est dans l’accumulation d’une quantité toujours grandissante d’objets ou d’argent nécessaires aux autres hommes, et de garder ces objets ou cet argent afin de jouir à sa guise du travail d’autrui.


I—Le péché du riche.

1

Dans notre société, un homme ne peut pas dormir sans payer sa place. L’air, l’eau, la lumière du soleil ne lui appartiennent que sur la grand’route…. L’unique droit reconnu chez nous, c’est de marcher sur cette grand’route jusqu’à ce que l’on commence à chanceler de fatigue, parce qu’on ne peut s’arrêter et que l’on doit marcher toujours.

GRANT ALLEN [1].

2

Dix hommes bons s’étendent et dorment paisiblement sur le même feutre, mais deux riches ne peuvent pas vivre en paix dans dix chambres. Si un homme de cœur trouve une miche de pain, il en donne la moitié à celui qui a faim. Mais lorsqu’un conquérant conquiert une partie du monde, il ne se tranquillise pas tant qu’il n’en n’a pas pris une autre partie encore.

3

Les riches ont quinze chambres pour trois personnes, et il ne peuvent pas laisser un mendiant se chauffer et coucher chez eux.

Le paysan a une chaumière de sept mètres pour sept personnes; mais il laisse volontiers entrer un voyageur en disant: «Dieu nous ordonne de partager».

4

Les riches et les pauvres se complètent les uns les autres. Quand il y a des riches, il y a et il doit y avoir des pauvres. Quand existe le luxe effréné, existe et doit exister l’affreuse misère qui force ceux qui n’ont rien à être au service du luxe.

Le Christ aimait les pauvres et s’éloignait des riches.

Dans le royaume de vérité qu’Il prêchait, les riches et les pauvres seraient également impossibles.

HENRY GEORGE.

5

Le vagabond est le complément indispensable du millionnaire.

HENRY GEORGE.

6

Les plaisirs des riches sont obtenus par les larmes des pauvres.

7

Lorsque les riches parlent du bonheur social, je ne doute pas qu’ils forment sous ce prétexte un complot en vue d’assurer leurs intérêts.

THOMAS MORE.

8

Les honnêtes gens ne sont jamais riches. Les gens riches ne sont jamais honnêtes.

LAO-TSEU.

9

«Ne vole pas un pauvre parce qu’il est pauvre,» dit Salomon. Pourtant, ce pillage du pauvre parce qu’il est pauvre est une chose très ordinaire: le riche profite toujours de la misère du pauvre pour le forcer à travailler pour lui, ou bien pour lui acheter ses produits à vil prix.

On dévalise rarement les riches sur les grand’routes, parce qu’il est dangereux de voler un riche, alors qu’on peut dévaliser un pauvre sans aucun risque.

D’après JOHN RUSKIN.

10

Les gens qui appartiennent aux classes ouvrières tâchent le plus souvent de passer dans la classe des gens aisés qui vivent du travail d’autrui. Ils appellent ça se joindre aux bonnes gens, alors qu’il faudrait dire quitter les bonnes gens pour les méchants.

La richesse est un grand péché devant Dieu, la pauvreté l’est devant les hommes.

Proverbe russe.


II.—-L’homme et la terre.

1

Etant issu de la terre, la terre m’est donnée pour que j’y prenne tout ce qu’il me faut pour cultiver et ensemencer, et j’ai le droit de réclamer ma part.

Montrez-moi donc où elle est.

EMERSON.

2

La terre est notre mère à tous; elle nous nourrit, nous donne asile, nous réjouit et nous chauffe; depuis notre naissance et jusqu’au moment où nous nous endormons du dernier sommeil sur son cœur de mère, elle nous caresse constamment de son étreinte affectueuse.

Et voici que les gens parlent de sa vente; et elle présente, en effet, à notre époque vénale, un article de négoce, elle est vendue et achetée.

Mais la vente de la terre créée par le Créateur céleste est une énorme ineptie. La terre ne peut appartenir qu’au Dieu tout-puissant et à tous les fils des hommes qui la travaillent, de même qu’à ceux qui la travailleront dans l’avenir.

Elle est la propriété non seulement d’une seule génération, mais de toutes les générations passées, futures et présentes qui la travaillent.

style=”margin-left: 70%; font-size: 0.8em;”CARLYLE.

3

Nous occupons une île sur laquelle nous vivons des produits de nos mains. Un marin naufragé est rejeté sur notre côte. A-t-il le même droit naturel que nous d’occuper sur les mêmes bases que nous, une parcelle de terre pour s’y nourrir de son travail? Il semblerait que ce droit est incontestable. Et cependant, combien d’hommes naissent sur notre planète auxquels les gens qui y vivent refusent ce droit.

DE LAVELEYE.


III.—Les conséquences nuisibles de la richesse.

1

Les hommes se plaignent d’être pauvres et s’efforcent, par tous les moyens, d’arriver à la richesse; cependant, la misère et la pauvreté donnent aux gens la fermeté et la force, alors que les excès et le luxe les affaiblissent et les amènent à leur perte.

Les pauvres ont tort de vouloir échanger l’indigence utile au corps et à l’âme contre la richesse qui est nuisible au corps et à l’âme.

2

Si le pauvre a des peines, le riche en a doublement.

3

Le riche est malheureux; d’abord, parce qu’il craint toujours pour ses richesses, ensuite, parce que plus il a de biens, plus il a de soucis et d’affaires. Mais il est surtout malheureux parce qu’il ne peut se lier qu’avec des riches comme lui, qui sont peu nombreux, et non avec les pauvres qui sont la majorité. S’il se lie avec un pauvre, il voit trop nettement son péché, et il ne peut pas ne pas en avoir honte.

4

La richesse a l’or, la pauvreté a la joie.

Proverbe.

5

La richesse habitue les gens à l’orgueil, à la cruauté, à l’ignorance présomptueuse et à la débauche.

6

Seul un homme riche peut être insensible et indifférent au malheur d’autrui.

Le Talmud.

7

La misère assagit, la richesse abêtit. Les chiens eux-mêmes deviennent enragés à force de trop bien manger.

Proverbe russe.

8

Celui qui est charitable n’est jamais riche. Le riche n’est sûrement pas charitable.

Proverbe mandchourien.

9

Les gens cherchent la richesse; s’ils savaient seulement combien ils perdent de bonté en gagnant l’opulence et en vivant au milieu d’elle, ils auraient cherché à s’en débarrasser avec le même zèle qu’ils mettent à l’acquérir.

10

Le moment est proche où les hommes cesseront de croire que la richesse donne le bonheur et comprendront, enfin, la simple vérité qu’en gagnant et en conservant leur richesse, ils rendent plus malheureuse et non meilleure l’existence des autres et la leur.


IV.—On ne doit pas envier la richesse, mais en avoir honte.

1

Il ne faut pas respecter et envier les riches, mais les plaindre et s’éloigner d’eux. Quant au riche, il ne doit pas être fier de ses biens, mais honteux.

2

Si le pauvre envie le riche, il ne vaut pas mieux que lui.

3

L’orgueil des riches est mauvais, mais l’envie des pauvres n’est pas moins mauvaise. Combien il y a de pauvres qui, tout en blâmant les riches, agissent de même qu’eux envers ceux qui sont plus pauvres qu’eux-mêmes!


V.—L’excuse de la richesse.

1

Si tu as des revenus sans travailler, il y a sûrement quelqu’un qui travaille sans être payé.

2

Seul celui qui est sûr de n’être pas un homme comme tous les autres, mais meilleur qu’eux, peut posséder des richesses au milieu des pauvres et avoir la conscience tranquille. Seule la pensée qu’il est meilleur que les autres peut justifier un tel homme à ses propres yeux. Et, chose extraordinaire, la possession des richesses, qui devrait rendre un tel homme honteux, est pour lui la principale justification de sa supériorité sur les autres hommes. «Je jouis de la richesse parce que je suis meilleur que les autres. Et je suis meilleur que les autres parce que je jouis de la richesse,» se dit-il.

3

Rien ne prouve aussi clairement la fausseté de la religion professée parmi nous que ce fait que les hommes qui se considèrent comme chrétiens peuvent non seulement jouir de leurs richesses, au milieu des pauvres, mais encore en être fiers.

4

L’une des erreurs les plus fréquentes et les plus significatives que les hommes commettent, est de croire comme bon ce qu’ils aiment. Ils aiment la richesse, et bien que le mal de la richesse soit évident, ils se persuadent que la richesse est bonne.

5

Est-ce que Dieu a donné quelque chose à l’un, sans le donner à l’autre? Est-ce que notre Père commun a exclu l’un de ses enfants? Vous qui exigez le droit exclusif de profiter de ses dons, montrez le testament par lequel il aurait privé les autres frères de son héritage.

LAMENNAIS.

6

Il semblerait que, connaissant l’affreuse misère des ouvriers qui meurent de privations et d’excès de travail (et il est impossible de ne pas le savoir), les gens riches, qui profitent de ce travail homicide, seraient forcés de s’en émouvoir. Cependant, ces gens riches, libéraux, humanitaires, très sensibles non seulement aux souffrances des hommes, mais à celles des bêtes, cherchent à s’enrichir davantage, c’est-à-dire à profiter de plus en plus du travail des autres et le font en toute sérénité.

Cette sérénité des riches est due à l’intervention d’une nouvelle science dénommée économie politique, qui a posé des lois en vertu desquelles la répartition du travail et la jouissance de ses produits dépendent de l’offre et de la demande, du capital, de la rente, du taux des salaires, des bénéfices, etc.

Il a été écrit sur ce thème, en peu de temps, un nombre incalculable de traités, de brochures; il a été fait des cours et des conférences, et on en écrit et on conférencie encore à l’infini.

Bien que la plupart des gens ignorent les détails de ces explications rassurantes de la science, ils savent quand même que cette explication existe, que les savants, des gens subtils, ne cessent de démontrer que l’ordre de choses actuel est tel qu’il doit être, et que l’on peut se laisser vivre tranquillement dans cet état de choses, sans essayer de le modifier.

Ce n’est qu’ainsi qu’on peut expliquer l’aveuglement surprenant dans lequel se trouvent les hommes sensibles de notre société, qui plaignent sincèrement, les animaux, mais qui, la conscience tranquille, s’attaquent à la vie de leurs semblables.


VI.—Pour atteindre le bonheur, l’homme ne doit pas se soucier de l’accroissement de son avoir, mais de l’amour qui est en lui.

1

Gagne une richesse que personne ne pourra te prendre, qu’elle te reste même après la mort et qu’elle ne diminue ni ne tarisse jamais. Cette richesse—c’est ton âme.

Proverbe hindou.

2

Les gens se soucient mille fois plus d’augmenter leurs richesses que de développer leur raison. Pourtant chacun devrait comprendre qu’il vaut bien mieux pour son bonheur conserver ce qui est en lui que ce qui est chez lui.

D’après SCHOPENHAUER.

3

Et il leur dit celte parabole: «Les terres d’un riche donnèrent, une abondante récolte; et ce riche se demanda: Que ferai-je? Je n’ai pas assez de place pour serrer ma récolte. Voici, dit-il, ce que je ferai: j’abatterai mes greniers, j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens. Puis je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi. Mais Dieu lui dit: Insensé, celte nuit même ton âme te sera prise, et ce que tu as amassé, à qui cela appartiendra-t-il?

Luc, XII, 16-20.

4

Pourquoi l’homme voudrait-il être riche? Pourquoi lui faut-il des chevaux de race, de riches habits, de magnifiques chambres, des droits d’entrée dans les lieux de distractions?

Parce qu’il manque de vie spirituelle.

Donnez à cet nomme une vie spirituelle, et il n’aura besoin de rien.

EMERSON.

5

De même qu’un vêtement riche embarrasse les mouvements du corps, la richesse entrave les mouvements de l’âme.


VII.—La lutte contre de péché de cupidité.

1

Celui qui possède moins qu’il ne veut avoir doit se souvenir qu’il a plus qu’il ne mérite.

LICHTENBERG.

2

On peut éviter la misère par deux moyens: augmenter son avoir, ou bien apprendre à se contenter de peu. Augmenter les richesses n’est pas toujours possible, et c’est presque toujours malhonnête; tandis que diminuer nos caprices est toujours en notre pouvoir et est salutaire à notre âme.

3

Le pire voleur n’est pas celui qui a pris ce qui lui est nécessaire, mais bien celui qui garde sans en donner aux autres ce dont il n’a pas besoin.

4

«Celui qui aurait des biens de ce monde et qui, voyant son frère dans le besoin, lui fermerait son cœur, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui? Mes enfants, n’aimons pas en paroles, mais en actes et par la vérité!» I. JEAN, III, 17-18.

Pour qu’un riche n’aime pas en paroles mais en actes et par la vérité il doit donner à celui qui demande, ainsi que l’a dit le Christ. Et si l’on donne à celui qui demande, toute richesse s’épuise bientôt. Et dès que l’homme cesse d’être riche, il lui arrive ce que Jésus a dit au jeune homme, c’est-à-dire que ce qui empêchait le jeune homme riche de le suivre n’existe plus.

5

La charité est véritable seulement quand tu t’es privé en la faisant. C’est alors que celui qui reçoit un don matériel, reçoit également un don spirituel. Et si ton don n’est pas un sacrifice, mais le résultat de la surabondance, il ne fait qu’irriter celui qui le reçoit.

6

Les opulents bienfaiteurs ne voient pas ce qu’ils donnent au pauvre, ils l’enlèvent souvent des mains de plus pauvres encore.


[1]Moraliste anglais (N. du tr.)


< < < IX – L’oisiveté
XI – La colère > > >

Littérature russe   – Livres pour enfants – Poésie russe – Léon Tolstoï – La Pensée de l’Humanité – Table Des Matières

Copyright holders –  Public Domain Book

Si vous avez aimé ce site, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires !

Partagez sur les réseaux sociaux

Découvrez nos derniers Posts


© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved

Leave a comment