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La Pensée de l’Humanité de Léon Tolstoï


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Chapitre XXIV


L’ABNÉGATION

Le bonheur de l’homme est dans sa communion d’amour avec Dieu et avec ses prochains. Les péchés entravent ce bonheur. La cause des péchés est en ce fait que l’homme met son bonheur à satisfaire les désirs de son corps, et non à aimer Dieu et son prochain. C’est pourquoi le bonheur de l’homme est dans l’affranchissement des péchés. S’affranchir des péchés, c’est faire un effort pour renoncer à la vie charnelle.


I.—La loi de la vie est dans le renoncement à la chair.

1

Tous les péchés charnels: la luxure, l’oisiveté, le luxe, l’inimitié, la cupidité, viennent uniquement de ce qu’on reconnaît son corps comme son «moi», de ce qu’on soumet son âme à son corps.

2

«Alors Jésus dit à Ses disciples: si quelqu’un veut venir avec Moi, qu’il renonce à Lui-même, qu’il se charge de sa croix et me suive. Car quiconque voudra sauver sa vie, la perdra; et quiconque perdra sa vie pour l’amour de moi, la trouvera; car que servirait-il à l’homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme? Ou bien, que donnerait l’homme en échange de son âme?»

MATTH, XVI, 24-26.

3

«Voici pourquoi Mon Père m’aime: c’est que Je donne ma vie pour la reprendre.

«Personne ne me l’ôte, mais Je la donne de Moi-même; J’ai le pouvoir de la quitter, et le pouvoir de la reprendre. J’ai reçu cet ordre de mon Père».

JEAN, X, 17-18.

4

Le fait que l’homme peut renoncer à sa vie corporelle prouve clairement que l’homme est pourvu de quelque chose en vertu de quoi il renonce.

5

Plus on s’abandonne au charnel, plus on perd le spirituel.

Plus tu renonces au charnel, plus tu reçois de spirituel. Vois lequel des deux t’est plus nécessaire.

6

L’abnégation n’est pas le renoncement à soi-même, mais le transport de son «moi» d un être charnel dans un être spirituel. Renoncer à soi-même, n’est pas renoncer à la vie. Par contre, renoncer à la vie charnelle, c’est augmenter la vraie vie spirituelle.

7

La raison démontre à l’homme que son bonheur ne peut être dans la satisfaction des exigences de sa chair; c’est pourquoi la raison entraîne l’homme irrésistiblement vers le bonheur qui lui est propre, mais qui ne se place pas dans sa vie corporelle.

On pense et on dit généralement que le renoncement à la vie corporelle est un haut fait; ceci n’est pas exact. Ce renoncement n’est pas un exploit, mais une condition inévitable de la vie de l’homme. Pour la bête, le bonheur dans la vie corporelle, et la prolongation de l’espèce qui en découle, est le but suprême de la vie. Mais pour l’homme, cette vie, et la prolongation de l’espèce, n’est qu’un degré de l’existence d’où s’ouvre pour lui le vrai bonheur de la vie, incompatible avec le bonheur de la vie charnelle. Pour l’homme, celle-ci n’est pas toute la vie, mais uniquement une condition de la vraie vie qui consiste en une communion de plus en plus grande avec le principe spirituel de l’univers.


II.—L’imminence de la mort amène nécessairement l’homme à la conscience de la vie spirituelle qui n’est pas assujettie à la mort.

1

Lorsqu’un enfant vient de naître, il lui semble qu’il n’y a que lui qui existe au monde. Il ne cède à rien ni à personne, ne veut rien savoir de personne et ne fait que réclamer ce qui lui est nécessaire. Il ne connaît pas même sa mère, il ne connaît que son sein. Mais des jours, des mois, des années passent, et l’enfant commence à comprendre qu’il y a d’autres hommes pareils à lui qui veulent aussi ce qu’il désire pour lui. Et plus il vit, plus il comprend qu’il n’est pas seul au monde et qu’il doit, s’il en a la force, lutter contre les autres hommes pour obtenir ce qu’il désire posséder, ou bien, s’il n’a pas la force, se soumettre à ce qui est. En outre, plus l’homme vit, plus il comprend clairement que sa vie ne dure qu’un temps, et que chaque heure peut se terminer par la mort. Il voit, aujourd’hui, demain, tantôt l’un, tantôt l’autre, emportés par la mort, et il comprend que cela peut également lui arriver à tout instant et que cela arrivera sûrement tôt ou tard. Et alors, l’homme ne peut ne pas comprendre qu’il n’y a pas de vraie vie dans son corps, et que tout ce qu’il pourrait faire dans cette vie pour son corps ne servirait à rien.

Et lorsque l’homme aura clairement compris tout cela, il comprendra également que l’esprit qui vit en lui n’est pas uniquement en lui, mais en tous les hommes, dans tout l’univers, que cet esprit est l’Esprit de Dieu. Et ayant compris cela, l’homme n’attachera plus d’importance à sa vie corporelle et fondera le but de sa vie sur la communion avec l’Esprit de Dieu, avec ce qui est éternel.

2

La mort, la mort, la mort nous guette à tout instant. Notre vie s’accomplit en vue de la mort. Si vous travaillez pour votre vie charnelle à venir, vous savez qu’une seule chose vous attend dans l’avenir: la mort. Et cette mort détruit tout ce à quoi vous avez travaillé. Vous direz que vous travaillez pour le bien des générations à venir; mais elles disparaîtront également et il n’en restera rien. Par conséquent, la vie, dans un but matériel, ne peut avoir aucun sens. La mort détruit toute cette vie. Pour que la vie ait un sens, il faut que la mort ne puisse pas détruire l’œuvre de la vie. Et c’est cette vie-là que le Christ révèle aux hommes. Il montre aux hommes qu’à côté de la vie charnelle, qui n’est qu’une apparence de la vie, il est une autre vie, la vraie, qui donne le véritable bonheur à l’homme, et que chaque homme connaît cette vie dans son cœur. La doctrine du Christ indique l’illusion de la vie personnelle, la nécessité d’y renoncer et de reporter le sens et le but de la vie dans une vie juste, la vie de l’humanité entière, dans la vie du Fils de l’homme.

3

Pour comprendre la doctrine du Christ indiquant le salut de la vie, il faut bien comprendre ce que disaient tous les prophètes, ce que disait Salomon, ce que disait Bouddha, ce que disaient tous les sages du monde entier sur la vie individuelle de l’homme. On peut, suivant l’expression de Pascal, ne pas y penser, porter devant soi des petits écrans qui cacheraient au regard l’abîme de la mort auquel nous courons tous; mais il n’y a qu’à réfléchir à ce qu’est la vie corporelle individuelle pour se persuader que toute cette vie, si elle n’est que matérielle, n’a non seulement aucun sens, mais encore n’est qu’une mauvaise plaisanterie aux dépens du cœur, de la raison de l’homme et de tout ce qu’il y a de bon en lui. C’est pourquoi, pour comprendre la doctrine du Christ, il faut tout d’abord reprendre ses sens, réfléchir, afin qu’il se fasse en nous ce que dit Jean, le précurseur du Christ, en prêchant sa doctrine à des gens égarés comme nous: «Repentez-vous avant tout, c’est-à-dire, revenez à vous; sinon, vous périrez tous.»

«Lorsqu’on eut raconté au Christ comment ont péri les Galiléens par la main de Pilate, il dit: «Pensez-vous que ces Galiléens avaient commis plus de péchés que tous les Galiléens pour avoir souffert ainsi? Je vous dis que non; mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous ainsi. La mort inévitable est devant vous tous. Nous tâchons vainement de l’oublier, mais cela ne nous permettra pas de l’éviter; au contraire, lorsqu’elle viendra par surprise, elle sera plus affreuse encore. Il n’y a qu’un seul moyen de salut: c’est de renoncer à la vie qui meurt et de vivre de celle pour laquelle il n’y a pas de mort.»

4

Celui qui ne voit pas son «moi» dans son corps mourant, connaît la vérité de la vie.

Sagesse bouddhiste.

5

«C’est pourquoi je vous dis: ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez et de ce que vous boirez; ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement?

Regardez les oiseaux de l’air; car ils ne sèment ni moissonnent, ni n’amassent dans des greniers, et votre Père Céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux?

Et qui est-ce d’entre vous qui, par son souci, puisse ajouter une coudée à sa taille?

Ne soyez donc point en souci, disant que mangerons-nous, que boirons-nous et de quoi serons-nous vêtus.

Mais cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous serons données par surcroît.

Ne soyez donc point en souci du lendemain; car le lendemain aura le souci de ce qui le regarde: «à chaque jour suffit sa peine».

MATTH., VI, 25-37, 31, 33-34.


III.—Le renoncement à son «moi» corporel révèle Dieu dans l’âme de l’homme.

1

Plus l’homme renonce à son «moi» corporel, plus Dieu se révèle à lui. Le corps cache Dieu à l’homme.

2

Si tu veux arriver à connaître le «moi» universel, tu dois, avant tout, apprendre à te connaître toi-même. Et pour cela, tu dois sacrifier ton «moi» au «moi» universel.

Sagesse brahmane.

3

Si tu méprises le monde, ce n’est pas un grand mérite. Pour celui qui vit selon Dieu, lui-même et le monde seront toujours rien.

ANGÉLUS.

4

Le renoncement à la vie corporelle est précieux, nécessaire et joyeux uniquement lorsqu’il est religieux, c’est-à-dire, lorsque l’homme renonce à lui-même, à son corps, afin d’accomplir la volonté du Dieu qui vit en lui. Mais lorsque l’homme renonce à la vie corporelle, non pour exécuter la volonté de Dieu, mais pour accomplir sa volonté à lui et celle des hommes qui sont pareils à lui, une telle abnégation n’est ni précieuse, ni nécessaire, ni joyeuse, mais uniquement nuisible à lui-même et aux autres.

5

Si vous tâchez de plaire aux hommes pour qu’ils vous soient reconnaissants, vous travaillerez en vain. Mais si vous faites du bien aux autres sans songer à eux, pour Dieu, vous vous ferez du bien, et les autres vous seront reconnaissants.

Dieu se souvient de celui qui ne pense pas à lui-même, et Dieu oublie celui qui pense à lui-même.

6

C’est seulement quand notre corps meurt, que nous ressuscitons en Dieu.

7

Si tu n’attends rien et que tu ne veux rien recevoir des autres hommes, ceux-ci ne peuvent pas te faire peur, de même qu’une abeille ne craint pas une autre et qu’un cheval n’a pas peur d’un autre. Mais si ton bonheur est dans le pouvoir des autres hommes, tu les craindras sûrement.

C’est par là que l’on doit commencer: il faut renoncer à tout ce qui ne nous appartient pas, y renoncer au point qu’il ne soit pas notre maître, renoncer à tout ce qui est nécessaire au corps, renoncer à l’amour de la richesse, de la gloire, des fonctions, des honneurs, renoncer à ses enfants, à sa femme, à ses frères. Tu dois te dire que tout cela n’est pas ta propriété.

Mais comment arriver à cela? Subordonner sa volonté à la volonté de Dieu: s’Il veut que j’aie la fièvre—je le veux aussi. S’il veut que je fasse ceci et non pas cela—je le veux aussi. S’Il veut qu’il m’arrive une chose à laquelle je ne m’attendais pas—je le veux aussi.

ÉPICTÈTE.

8

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Sans elle, on ne peut être content. La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l’aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or, il n’y a que l’être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est nous (Luc, XVII, 21); le bien universel est en nous-mêmes et ce n’est pas nous.

PASCAL.


IV.—Le vrai amour envers les hommes n’est possible que par l’abnégation.

1

Seul ce qui ne vit pas pour soi-même ne périt pas. Mais pourquoi celui qui ne vit pas pour lui-même vivra-t-il? On peut ne pas vivre pour soi-même alors seulement qu’on vit pour Tout. C’est en vivant pour le Tout que l’homme peut être et est tranquille.

LAO-TSEU.

2

Quand même tu le voudrais, tu ne pourrais pas séparer ta vie de celle de l’humanité. Tu vis dans l’humanité, par elle et pour elle. En vivant parmi les hommes, tu ne peux pas ne pas renoncer à toi-même, parce que nous sommes tous créés pour agir d’un commun accord, comme les jambes, les bras, les yeux, et l’accord ne serait pas possible sans l’abnégation.

MARC-AURÈLE.

3

On ne saurait se contraindre à l’amour des autres. On ne peut que rejeter ce qui empêche l’amour. Et ce qui l’empêche, c’est l’amour de son «moi» matériel.

4

«Tu aimeras ton prochain comme toi-même» ne veut pas dire que tu dois tâcher d’aimer ton prochain. On ne peut pas se forcer à aimer. «Tu aimeras ton prochain» veut dire que tu dois cesser de t’aimer plus que tout. Et dès que tu ne t’aimeras plus ainsi, tu te mettras à aimer ton prochain comme toi-même.

5

Il faut s’habituer de se dire lorsqu’on rencontre un homme: je ne penserai qu’à lui, et non pas à moi-même.

6

I suffit de penser à soi au beau milieu d’un discours, pour perdre le fil de ses idées. De même, quand nous nous oublions complètement, que nous sortons de nous-mêmes, nous pouvons communiquer fructueusement avec les autres, les servir et avoir sur eux une influence bienfaisante.

7

Plus la vie d’un homme est confortable et mieux organisée extérieurement, plus la joie de l’abnégation est loin et difficile pour lui. Les riches en sont presque entièrement privés. Au pauvre, tout travail interrompu dans le but de venir en aide à son prochain, chaque morceau de pain tendu à un mendiant, procure la joie de l’abnégation.

8

Ce que tu as donné est à toi, ce que tu as gardé est aux autres.

Si tu t’es privé de quelque chose pour le donner aux autres, tu t’es fait du bien à toi-même; ce bien est à jamais à toi et personne ne peut te le prendre.

Mais si ta as gardé ce qu’un autre voulait prendre, lu ne l’as que pour un temps ou jusqu’au moment où tu devras le rendre. Et tu devras sûrement le rendre lorsque la mort sera venue.

9

Serait-il possible de ne pouvoir espérer qu’il viendra un jour où les gens verront qu’il leur est tout aussi facile de vivre pour les autres qu’il leur est facile de mourir à la guerre dont ils ne connaissent pas la cause? Il suffit aux hommes d’avoir à cet effet un peu plus de force d’esprit et un peu plus de conscience.

BRAUN.


V.—L’homme qui emploie toutes ses forces à satisfaire uniquement ses besoins bestiaux, détruit sa vraie vie.

1

Si l’homme ne pense qu’à lui-même et cherche partout son profit, il ne peut être heureux. Si tu veux réellement vivre pour toi-même, vis pour les autres.

SÉNÈQUE.

2

Pour comprendre combien il est indispensable de renoncer à la vie corporelle pour la vie spirituelle, il suffit de se représenter combien serait terrible et répugnante une vie consacrée uniquement à la satisfaction des désirs charnels. La vraie vie ne commence qu’au moment où l’homme renonce à toute bestialité.

3

Par la parabole des vignerons (MATTH., 33-42), le Christ éclaircit l’erreur des gens qui prennent l’apparence de la vie—leur vie charnelle—pour la vraie vie.

A force d’habiter le jardin cultivé de leur maître, des gens se crurent propriétaires du jardin. Et de cette conception erronée il résulte une série d’actes insensés et cruels accomplis par ces gens qui, finalement, sont chassés du jardin, exclus de la vie. De même, nous nous sommes imaginés que la vie de chacun de nous est notre vie personnelle, que nous y avons droit et pouvons en jouir à notre gré, n’ayant aucune obligation envers personne. Aussi, commettons-nous inévitablement la même série d’actes cruels et insensés et sommes de même exclus de la vie. Comme les habitants du jardin avaient oublié que le jardin leur avait été donné en état, entouré d’un fossé et d’une clôture, pourvu d’un puits, que quelqu’un avait travaillé à leur intention et attend, par suite, qu’ils fournissent également du travail, les hommes qui ne possèdent qu’une vie personnelle ont oublié, ou veulent oublier, tout ce qui a été fait pour eux avant leur naissance, ce qui se fait au cours de leur vie, et ce qu’on attend d’eux.

D’après la doctrine du Christ, de même que les vignerons, qui habitaient une vigne qu’ils n’avaient pas travaillée, doivent sentir et comprendre qu’ils ont contracté une dette constante envers leur maître, les hommes doivent sentir et comprendre que, depuis leur naissance et jusqu’à la mort, ils ont contracté une dette envers ceux qui ont vécu avant eux, qui vivent encore et qui vivront, et envers ce qui était, est et sera toujours le commencement de tout. Ils doivent comprendre que chaque heure de leur existence confirme cette obligation, et que, par conséquent, l’homme qui vit pour lui-même et qui nie cette obligation, l’attachant à la vie et à son principe, se prive lui-même de la vie.

4

Les hommes pensent que l’abnégation compromet la liberté. Ils ne savent pas que seule l’abnégation nous donne la vraie liberté, en nous débarrassant de nous-mêmes, de l’esclavage de notre dépravation. Nos passions sont les tyrans les plus cruels: il suffit de renoncer à eux, et tu te sentiras libre.

FÉNELON.

5

La conscience de notre mission, qui implique la loi de l’abnégation, n’a rien de commun avec la jouissance de la vie. Si nous voulions confondre la conscience de notre mission avec la jouissance, et que nous offrions ce mélange, en qualité de remède, à une âme malade, ces deux éléments se seraient séparés spontanément. Mais si cela n’avait pas eu lieu et que la conscience de la haute destination de l’homme n’avait produit aucun effet, et que la vie corporelle aurait acquis, en aspirant au plaisir, une certaine force qui correspondrait avec la destination, la vie morale de l’homme aurait disparu sans retour.

KANT.


VI.—On ne peut se libérer de ses péchés qu’à condition de renoncer à soi-même.

1

Le renoncement au bonheur corporel pour le bonheur spirituel est la conséquence d’une modification de la conscience; c’est-à-dire un homme qui se croyait être d’abord purement un animal, commence à se reconnaître comme un être spirituel. Quand ce changement s’est effectué, ce qui semblait avant une privation, une souffrance, n’est plus une privation ni une souffrance, mais une préférence naturelle du meilleur au plus mauvais.

2

On croit et on dit que pour remplir la mission de la vie, il faut avoir la santé, l’aisance et, en général, être dans des conditions extérieures favorables. C’est inexact: la santé, l’aisance et les conditions extérieures favorables ne sont pas nécessaires pour remplir sa mission et obtenir le bonheur. Il nous est donné la possibilité d’acquérir le bien spirituel et que rien ne peut détruire: le bien de développer en soi l’amour. Seulement, il faut croire en cette vie spirituelle, concentrer vers elle tous ses efforts.

Tu mènes une vie charnelle, tu travailles pour elle; mais dès que tu trouves des obstacles dans cette vie, transporte-toi dans la vie spirituelle; car la vie spirituelle est toujours libre. C’est comme les ailes de l’oiseau. L’oiseau marche sur ses pattes. Mais voilà que survient un obstacle, un danger, et l’oiseau, ayant foi en ses ailes, les déploie et survole.

3

L’unique œuvre joyeuse et vraie de la vie est d’élever son âme; et pour élever son âme, il faut renoncer à soi-même. Commence par le renoncement dans les petites choses; lorsque tu t’habitueras à renoncer aux petites, tu pourras renoncer aux grandes.

4

Lorsque la lumière de ta vie spirituelle s’éteint, l’ombre noire de tes désirs charnels tombe sur ton chemin.—Méfie-toi de cette terrible ombre: la lumière de ton esprit, ne peut détruire ces ténèbres tant que tu n’auras pas chassé les désirs de ton âme.

Sagesse brahmane.

5

La plus grande difficulté de se libérer de l’égoïsme matériel réside en ce fait que cet égoïsme est une condition indispensable de la vie. Il est indispensable et naturel pendant l’enfance; mais il doit faiblir et disparaître à mesure que la raison s’éclaire.

L’enfant n’éprouve pas de remords de conscience pour son égoïsme; mais à mesure que la raison s’éclaire, l’égoïsme devient un poids pour soi-même; au cours de la vie, l’égoïsme faiblit de plus en plus, et lorsqu’on approche de la mort, il disparaît entièrement.

6

Totalement renoncer à soi-même, c’est devenir Dieu; vivre uniquement pour soi-même, c’est devenir une brute absolue. La vie humaine se passe dans, l’éloignement progressif de la vie bestiale et dans le rapprochement graduel de la vie divine.

7

Sans sacrifice, il n’y a pas de vie. Toute la vie, que tu le veuilles ou non, n’est qu’un sacrifice du corporel au spirituel.


VII—Le renoncement à sa personnalité bestiale donne à l’homme le vrai bonheur spirituel qui est inaliénable.

1

Une seule et même loi régit la vie de chaque homme et celle de tous les hommes; cette loi dit: pour améliorer la vie, il faut être prêt à la donner.

2

L’homme ne peut connaître les conséquences de sa vie d’abnégation, mais il n’a qu’à l’essayer pour un temps, et je suis sûr que tout honnête homme reconnaîtra l’influence favorable qu’avaient sur son âme et son corps les instants, même fugitifs, pendant lesquels il ne pensait plus à lui-même et renonçait à sa personnalité corporelle.

JOHN RUSKIN.

3

L’homme est comme un nuage dont l’eau se déverse sur les champs, les prés, les forêts, les jardins, les étangs, les rivières. La pluie a passé, elle a rafraîchi et donné la vie à des millions de jeunes pousses, d’épis, de buissons, d’arbres; le nuage est devenu clair et transparent et bientôt il disparaîtra complètement. Il en est de même de la vie corporelle d’un homme de bien: il est venu en aide à bien des gens, il leur a facilité la vie, il leur a montré la voie à suivre, les a consolés; maintenant, il est vidé et, en mourant, il se relire là où vit seul l’éternel, l’invisible, le spirituel.

4

Les arbres donnent leurs fruits et même leur écorce, leurs feuilles et leur suc à ceux qui en ont besoin. Heureux est l’homme qui en fait autant! Mais il y a peu de gens qui le comprennent et qui agissent ainsi.

KRISHNA.

5

Le bonheur n’est pas possible tant qu’on ne cesse à penser à soi-même. Mais on ne peut le faire incomplètement. Si le moindre souci de soi-même reste, tout est gâté…. Je sais que c’est difficile, mais je sais également qu’il n’y a pas d’autre moyen d’acquérir le bonheur.

CARPENTER.

6

Bien des gens pensent que si l’on exclut la personnalité et l’amour, il ne restera plus rien dans la vie. Ils s’imaginent que, sans personnalité, il n’y a pas de vie. Mais cela semble seulement à ceux qui n’ont jamais éprouvé la joie de l’abnégation. Rejette ta personnalité, renonce à elle, et il te restera ce qui est l’essence de la vie: l’amour, donnant le bienfait incontestable.

7

Plus l’homme apprend à connaître son «moi» moral et plus il renonce à la vie charnelle, mieux il se comprend lui-même.

Sagesse brahmane.

8

Au point de vue du bonheur, la question de la vie est insoluble, parce que nos élans les plus élevés nous empêchent d’être heureux. Au point de vue du devoir, la même difficulté subsiste, car le devoir accompli donne la paix et non le bonheur.

Seul le divin amour et la communion avec Dieu suppriment cette difficulté, car, dans ce cas, le sacrifice devient une joie constante, croissante etimmuable.

AMIEL.

9

L’idée du devoir dans toute sa pureté est non seulement bien plus simple, plus claire, plus compréhensible dans la pratiquent plus naturelle que l’impulsion venant du désir du bonheur ou qui est liée à lui (et qui exige toujours beaucoup d’artifice et de spéculations approfondies), mais même devant le simple bon sens, cette idée apparaît comme bien plus puissante, plus persistante et promet bien plus de succès que toutes les impulsions provenant de l’égoïsme, à condition que l’idée du devoir soit comprise par le bon sens tout à fait indépendamment des impulsions égoïstes.

La conscience que je peux parce que je dois, révèle en l’homme la profondeur des dons divins, lui permettant, comme à un saint prophète, de pressentir la puissance et la grandeur de sa vraie destination. Et si l’homme y faisait plus souvent attention et s’était habitué à séparer entièrement la vertu de tous les avantages qui sont la récompense du devoir accompli, si l’exercice de la vertu avait été la préoccupation principale de l’éducation privée et sociale, l’état moral des hommes se serait bientôt amélioré. Si l’expérience de l’histoire n’a pas encore donné de bons résultats concernant la doctrine de la vertu, cela vient de la fausse conception que l’impulsion déduite de l’idée du devoir serait trop faible et distante, et qu’une impulsion plus proche, provenant d’un calcul sur les avantages que l’on doit attendre pour l’accomplissement du devoir, tant en ce monde que dans l’autre monde, agit plus fortement sur l’âme. Tandis que, en réalité, la conscience de posséder en soi le principe spirituel, suscitant le renoncement à sa personnalité, incite l’homme, bien plus que toutes les récompenses, à obéir à la loi du bien.

KANT.


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