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Chapitre XXV
L’HUMILITÉ
Le plus grand bonheur de l’homme dans ce monde est de communiquer avec ses pareils. Les orgueilleux, en se mettant à l’écart des autres, se privent eux-mêmes de ce bien. Mais l’homme humble supprime tous les obstacles en lui-même pour obtenir ce bonheur. C’est pourquoi l’humilité est une condition indispensable du vrai bonheur.
I.—L’homme ne peut être fier de ses œuvres, parce que tout le bien qu’il fait ne vient pas de lui, mais de l’élément divin qui vit en lui.
1
Seul l’homme qui sait que Dieu vit en son âme peut être humble. Un tel homme est absolument indifférent à ce que les gens disent de lui.
2
L’homme qui se croît maître de sa vie ne peut être humble, parce qu’il pense qu’il n’est l’obligé de personne, ni de rien. Mais l’homme qui voit son œuvre, dans le service de Dieu, ne saurait ne pas être humble, parce qu’il sent toujours qu’il est loin d’avoir accompli toutes ses obligations.
3
Nous sommes souvent fiers de ce que nous avons bien fait, nous sommes fiers de ce que nous avons fait, et nous oublions que Dieu vit en chacun de nous et qu’en faisant le bien, nous ne sommes que les instruments de Son œuvre.
Dieu fait avec moi ce qui Lui est nécessaire, et moi je m’en vante. C’est comme si la pierre qui intercepte la source était fière de ce que l’eau s’échappe d’elle, et que les hommes et les animaux boivent cette eau. On dira que la pierre peut être fière de ce qu’elle est propre et qu’elle ne salit pas l’eau. Ceci encore n’est pas vrai. Si elle est propre, c’est uniquement parce que cette même eau l’a lavée et la lave toujours. Rien n’est à nous, tout est à Dieu.
4
Nous sommes les instruments de Dieu. Nous savons ce que nous devons faire, mais il ne nous est pas donné de savoir pourquoi nous le faisons. Celui qui comprend cela, ne peut ne pas être humble.
5
L’œuvre principale de la vie de chaque homme est de devenir plus charitable et meilleur. Et comment peut-on devenir meilleur si l’on se croit déjà bon?
6
Il suffit de se croire non pas le maître, mais le serviteur, pour que les tâtonnements, l’inquiétude, le mécontentement se transforment en certitude, en tranquillité, en paix et en joie.
II.—Toutes les tentations viennent de l’orgueil.
1
Si l’homme tend à Dieu, il ne peut jamais être satisfait de lui-même. Il aura beau avancer, il se sentira toujours éloigné de la perfection, car la perfection est infinie.
2
L’assurance est la qualité de la bête; l’humilité est la qualité de l’homme.
3
Celui qui se connaît le mieux, s’estime le moins.
4
Celui qui est content de lui-même, n’est jamais satisfait des autres.
Celui qui est toujours mécontent de lui-même, est toujours content des autres.
5
On dit à un sage qu’il a la renommée d’être mauvais. Il répondit: «C’est heureux qu’ils ne sachent pas tout sur moi: ils auraient dit des choses bien pires.»
6
Il n’y a rien de plus utile à l’âme que de te souvenir que tu n’es qu’un vil scarabée et que toute ta force consiste à pouvoir comprendre ta nullité et, par suite, d’être humble.
7
Malgré le peu d’attention que la plupart des hommes attachent à leurs défauts, il n’y a pas d’homme qui ne se connaisse quelque chose de plus mauvais que ce qu’il sait sur son prochain.
C’est pourquoi il est facile à chaque homme d’être humble.
WOLSELEY.
8
Il suffit de réfléchir un jeu pour se découvrir quelque défaut envers le genre humain (ne serait-ce que cette faute qu’en vertu de l’inégalité des hommes, nous jouissons de certains avantages pour lesquels d’autres doivent éprouver de plus grandes privations)—et cela nous empêchera d’exagérer nos mérites au détriment d’autres hommes.
KANT.
9
On ne peut voir ses défauts qu’avec les yeux des autres.
Proverbe chinois.
10
Chaque homme peut être pour nous un miroir dans lequel nous voyons nos vices, nos défauts et tout le mal qui est en nous; or, nous agissons le plus souvent comme un chien qui aboie contre le miroir, pensant que ce n’est pas lui qu’il voit là-dedans, mais un autre chien.
SCHOPENHAUER.
11
Les gens trop sûrs d’eux-mêmes, sots et immoraux, inspirent souvent le respect aux gens modestes, sages et moraux, précisément parce qu’un homme modeste, en se jugeant, ne peut pas comprendre qu’un mauvais homme puisse tellement se respecter.
12
Souvent les hommes les plus simples, les moins lettrés, les moins instruits, s’assimulent facilement la doctrine chrétienne, tandis que les plus savants croupissent dans le paganisme le plus vulgaire. Cela vient de ce que les gens simples sont le plus souvent humbles, et que les savants sont pour la plupart trop surs d’eux-mêmes.
13
Pour comprendre raisonnablement la vie et la mort et attendre celle-ci en paix, il est indispensable de comprendre combien on est nul.
Tu es une parcelle infiniment petite de quelque chose, et tu ne serais rien si tu n’avais pas une mission déterminée—une œuvre. Cela seulement donne un sens et une signification à ta vie. Ton œuvre consiste à profiter des instruments qui te sont donnés, de même qu’à tout ce qui existe: d’user ton corps à ce qui t’a été recommandé. C’est pourquoi, toutes les œuvres sont égales et tu ne peux pas faire plus qu’il ne t’a été commandé. Tu ne peux être qu’adversaire de Dieu ou interprète de son œuvre. De sorte que l’homme ne peut s’attribuer rien de grand ni d’important. Il suffit de s’attribuer quelque œuvre exceptionnelle, pour qu’il n’y ait plus fin aux déceptions de la lutte, à la jalousie, aux souffrances de toutes sortes, tu n’as qu’à t’attribuer plus d’importance qu’à la plante qui donne des fruits, et tu es perdu. La tranquillité, la liberté, la joie de la vie, le courage devant la mort, ne sont donnés qu’à celui qui ne se croit dans cette vie rien de plus qu’un ouvrier de son Maître.
III.—L’Humilité unit les hommes par l’amour.
1
Être inconnu des hommes ou non compris d’eux, et ne pas s’en attrister—voilà la qualité de l’homme réellement vertueux qui aime les autres.
Sagesse chinoise.
2
De même que l’eau ne reste pas sur les sommets, la bonté et la sagesse ne se rencontrent pas chez les orgueilleux. L’un comme les autres cherchent des terrains bas.
Sagesse persane.
3
Un homme charitable est celui qui se souvient de ses péchés et qui oublie le bien qu’il fait; un homme méchant est celui qui, au contraire, se souvient de sa bonté et oublie ses péchés.
Ne te pardonne pas, et tu pardonneras facilement aux autres.
4
On peut reconnaître un homme bon et intelligent à ce qu’il considère tous les autres hommes meilleurs et plus intelligents que lui.
5
Les gens les plus agréables ce sont les justes qui se croient pécheurs. Et les plus désagréables ce sont les pécheurs qui se croient justes.
PASCAL.
6
Combien il est difficile d’aimer, de plaindre les orgueilleux, confiants en eux-mêmes! On voit, rien qu’à cela, combien la modestie est non seulement bonne, mais encore avantageuse. Elle suscite ce qu’il y a de plus précieux dans la vie: l’amour des hommes.
7
Tout le monde aime les humbles; nous voulons tous être aimés. Comment ne pas s’efforcer d’être humbles?
8
Pour que les hommes puissent bien vivre, il faut que la paix règne parmi eux. Et là où chacun veut être au-dessus des autres, il ne peut y avoir de paix. Plus les hommes sont humbles, plus il leur est facile de vivre en paix.
IV.—L’Humilité unit l’homme à Dieu.
1
Il n’y a rien de plus fort qu’un homme humble; car, en renonçant à lui-même, cet homme cède la place à Dieu.
2
Les paroles de la prière: «Venez et descendez en nous» sont fort belles. Tout est dans ces paroles. L’homme a tout ce qu’il lui faut si Dieu descend en lui. Et pour cela, il ne faut qu’une chose: se diminuer pour faire une place à Dieu. Dès que l’homme se diminue, Dieu s’établit en lui. C’est pourquoi, pour obtenir tout ce qui lui est nécessaire, l’homme doit s’humilier avant tout.
3
Plus l’homme descend en lui-même et se croit insignifiant, plus il s’élève vers Dieu.
Sagesse brahmane.
4
L’orgueil disparaît du cœur de celui qui adore l’Être Suprême, de même que la lueur du bûcher s’éclipse à la lumière du soleil. Celui dont le cœur est pur et qui est sans orgueil, celui qui est doux, fidèle et simple, qui considère chaque être comme son ami et qui aime chaque âme comme la sienne, qui traite chacun également avec tendresse et amour, qui veut faire le bien et a banni toute vanité, est l’homme dont le cœur est habité par le Souverain de la vie.
De même, que la terre se décore de belles plantes qu’elle produit, celui dans l’âme duquel habite le Seigneur de la vie, s’en trouve embelli.
Vichnou Pourana.
V.—Comment lutter contre l’orgueil.
1
Les défauts qui sont pénibles et intolérables chez les autres, paraissent ne rien peser en nous-mêmes. Il arrive très souvent qu’en parlant des autres et en les blâmant cruellement, les gens ne remarquent pas qu’ils se décrivent eux-mêmes.
Rien ne nous corrigerait aussi vite de nos défauts que si nous pouvions nous voir dans les autres. En voyant clairement nos défauts chez les autres, nous aurions détesté nos défauts comme ils le méritent.
LABRUYÈRE.
2
Tâche de ne pas penser de bien de toi-même. Si tu ne peux pas penser mal de toi, sache que c’est déjà mal que tu ne peux pas penser mal de loi.
3
La tendance de te comparer aux autres à ton avantage est une tentation rendant impossible une bonne vie et entravant l’œuvre principale: le perfectionnement. Compare-toi uniquement à la perfection suprême, et non aux hommes qui peuvent être inférieurs à toi.
4
Quand on t’injurie où que l’on te blâme, réjouis-toi; quand on te vante et que l’on t’approuve, méfie-toi.
5
Tache de ne pas cacher dans des coins sombres les souvenirs honteux de tes péchés; au contraire, tiens-les toujours prêts, afin de pouvoir juger des péchés de tes prochains.
6
Considère-toi toujours comme un écolier. Ne pense pas que tu es trop vieux pour apprendre, que ton âme est déjà telle qu’elle doit être et qu’elle ne peut être meilleure. Pour l’homme raisonnable, le cours des études n’est jamais terminé: il est élève jusqu’à la tombe.
7
Seul l’humble de cœur connaît la vérité. L’humilité ne provoque pas la jalousie.
Les arbres sont emportés par le torrent, les joncs restent.
Un sage a dit: «Mon enfant, ne t’attriste pas de n’avoir pas été apprécié, car personne ne peut te reprendre ce que tu as fait, ou te donner ce que tu n’as pas fait. L’homme raisonnable se contente du respect qu’il mérite.
«Sois aimable, respectueux, affable, soucieux du profit des autres, et le bonheur viendra à toi tout aussi naturellement que l’eau descend dans les vallées.»
Vichnou hindou.
VI.—Conséquences de l’orgueil.
1
L’homme sans humilité blâme toujours les autres; il ne voit que les fautes des hommes, pendant que ses passions et ses vices à lui se développent de plus en plus.
Sagesse bouddhiste.
2
L’homme non éclairé par le christianisme n’aime que lui. Et en n’aimant que lui, un tel homme veut être grand, et il se voit petit; il veut être heureux, et il se voit misérable; il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections. Et en voyant tout cela, l’homme commence à détester la vérité et à imaginer des arguments d’après lesquels il résulterait qu’il est précisément ce qu’il voudrait être, et il devient à ses yeux grand, heureux et parfait. Il y a là un double péché d’orgueil et de mensonge. Le mensonge vient de l’orgueil, et l’orgueil vient du mensonge.
D’après PASCAL.
3
Qui ne hait en soi son amour-propre et cet instinct qui le porte à se faire Dieu est bien aveuglé. Qui ne voit pas que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité? Car il est faux que nous méritions cela, et il est injuste et impossible d’y arriver, puisque tous demandent la même chose.
PASCAL.
4
Il y a toujours une tâche sombre sur notre soleil: c’est l’ombre qui tombe de la considération que nous avons pour notre personne.
CARLYLE.
VII.—L’Humilité donne à l’homme le bonheur spirituel et la force de lutter contre les tentations.
1
Rien n’est aussi profitable à l’âme que l’humiliation acceptée avec joie. Elle rafraîchit l’âme comme une chaude pluie après le soleil ardent de la fatuité.
2
La porte d’entrée du temple de la vérité et du bonheur est basse. Seule ceux qui se baisseront pourront y entrer. Et heureux seront ceux qui pourront passer cette porte. Le temple est vaste et libre, et tous les gens qui s’y trouvent s’aiment les uns les autres, s’entr’aident et ne connaissent point de chagrin.
Ce temple est la vraie vie des hommes. La porte du temple, c’est la doctrine de la sagesse. Et la sagesse est donnée aux humbles, à ceux qui ne s’élèvent pas, mais qui se diminuent.
3
La joie parfaite, selon les paroles de saint François d’Assise, consiste à supporter le reproche non mérité, même une souffrance corporelle, sans éprouver d’inimitié envers la cause du reproche ou de la souffrance. Cette joie est parfaite parce qu’aucune offense, aucune injure et aucun reproche ne peuvent la compromettre.
4
«Quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé.»
LUC, XIV, 11.
5
Le plus faible en ce monde vainc le plus fort; le bas et l’humble vainc le grand et le fier. Un très petit nombre de gens comprennent toute la force de l’humilité.
LAO-TSEU.
6
Il n’y a rien de plus tendre et de plus conciliant que l’eau, et cependant, en attaquant les choses solides et dures, rien n’est plus fort qu’elle. Le faible vainc le fort. Le délicat vainc le cruel. L’humble vainc le fier. Tout le monde le sait, mais personne ne veut agir selon cette loi.
LAO-TSEU.
7
Si les rivières et les mers dominent toutes les vallées qu’elles traversent, c’est parce qu’elles sont plus basses.
C’est pourquoi, si un saint homme veut être au-dessus du peuple, il doit tâcher d’être au-dessous de lui. S’il veut le gouverner, il doit être derrière lui.
Par conséquent, si un saint homme vit au-dessus du peuple, le peuple ne le sent pas. Il est au-devant du peuple, mais le peuple n’en souffre pas. C’est pourquoi le monde ne cesse de le louer. Le saint homme ne discute avec personne, et personne ne discute avec lui.
LAO-TSEU.
8
L’eau est légère, liquide et peu résistante, mais lorsqu’elle attaque quelque chose de solide, de dure et de résistant, rien ne peut lutter contre elle: elle emporte des maisons, joue avec d’énormes bateaux comme avec des copeaux, creuse la terre. L’air est encore moins dense, plus doux et moins résistant que l’eau, mais il est plus fort encore lorsqu’il attaque des choses dures, fermes et solides. Il arrache les arbres avec leurs racines, démolit les maisons, gonfle l’eau en vagues énormes et chasse l’eau dans les nuages. Le tendre, le doux et le liquide vainc le dur, le ferme et le résistant.
Il en est de même dans la vie des hommes. Si tu veux être vainqueur, sois tendre, doux et condescendant.
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