Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Nikolaï Vassilievitch Gogol – La Foire De Sorochinietz – Table des matièress
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I
J’en ai assez de vivre en la chaumière,
Hélas ! mène-moi hors de chez nous,
Là-bas où il y a tant et tant de bruit,
Où toutes les jeunes filles dansent le hopak,
Où les gars s’en donnent à cœur joie.
(D’une vieille légende.)
Quelle ivresse, et quelle splendeur qu’un jour d’été en Petite-Russie ! Quelle touffeur languide à ces heures où midi rutile dans le silence et sa chaleur de brasier, quand bombé en voluptueuse coupole, l’incommensurable océan d’azur semble s’assoupir, noyé tout entier dans une torpeur béate, étreignant et pressant sa bien-aimée dans ses bras aériens ! En ce bleu, pas un nuage, et pas une voix dans les champs. On dirait que tout est mort, sauf là-bas dans les profondeurs des nues une alouette qui palpite et dont l’argentin gazouillis roule au long des degrés aériens vers la terre en amour, et peut-être de loin en loin un cri de mouette, ou le vibrant appel d’une caille, en écho dans la steppe. Indolents et apathiques, tels des vagabonds sans but, des chênes érigent une cime altière et les éblouissantes décharges des rayons solaires embrasent par blocs entiers leur pittoresque frondaison, projetant sur le reste du feuillage une ombre opaque comme la nuit, en l’épaisseur de laquelle une rafale parvient seule à faire gicler un peu d’or. Des insectes éthérés se déversent en pluie d’émeraudes, topazes et saphirs sur les potagers dont la bigarrure s’étale à l’ombre de gigantesques tournesols. Les meules grises du foin et les gerbes d’or du blé campent dans les champs, nomades de ces espaces sans bornes. Grosses branches des cerisiers sauvages, des pruniers, des poiriers, cédant toutes sous le poids de leurs fruits… le ciel et son miroir immaculé, la rivière, dans la verdure de ses berges sourcilleuses… ah ! comme il déborde de passion et de mollesse, l’été en Petite-Russie !
C’est d’une pareille magnificence que resplendissait une chaude journée du mois d’août dix-huit cent… heu… huit cent… enfin, il y a de cela une trentaine d’années, alors qu’à dix verstes environ de la petite ville de Sorochinietz la route fourmillait de gens accourus de tous les hameaux proches et lointains, et se hâtant vers la foire. Dès l’aube avaient défilé interminablement les fourgons des sauniers, lourds de sel et de poisson. Des monceaux de poteries, emballées dans du foin, se déplaçaient lentement, avec l’air de s’ennuyer dans leur claustration et leur obscurité ; ça et là pourtant, quelque écuelle ou terrine au bariolage éclatant s’insinuait, mue par la vanité, par dessous la natte étendue à la diable sur la charge, et arrachait plus d’un coup d’œil attendri à l’amateur de choses fastueuses. Beaucoup de piétons coulaient un regard d’envie vers le potier de haute taille, propriétaire des trésors susdits, qui cheminait d’un pas nonchalant derrière sa marchandise, emmitouflant soigneusement de ce foin abhorré ses muscadins et coquettes en terre glaise.
Un chariot attelé de bœufs harassés se traînait, solitaire au bord du chemin, chargé à craquer de sacs, de filasse, de toile et autres articles fabriqués à la maison, et derrière traînait la semelle le maître en chemise de toile immaculée et en braies de même étoffe, constellées de taches. Il essuyait d’une main paresseuse la sueur qui dégoulinait sur sa face basanée et perlait même au bout de ses longues moustaches, poudrerisées par ce coiffeur inexorable qui apparaît sans y être invité devant la belle fille comme devant le laideron, et qui depuis bien des millénaires poudre de force tout le genre humain. À ses côtés marchait une jument attachée au cul de la charrette, et dont l’allure soumise trahissait un âge fort avancé. Parmi ceux qui s’en venaient à sa rencontre bien des gens, en majorité de jeunes gars, ôtaient leur bonnet fourré en croisant notre paysan. Néanmoins, ni ses moustaches grisonnantes ni sa démarche compassée ne les incitaient à faire ce geste ; il suffisait de diriger le regard un peu plus haut pour apercevoir le sujet de cette déférence.
Au sommet du chariot trônait une charmante jouvencelle au rond minois, aux sourcils bruns en arcs d’une parfaite symétrie au-dessus des prunelles d’un marron clair, aux fines lèvres roses souriant avec insouciance. Sur sa tête, des nœuds de ruban rouge et bleu foncé se combinaient avec de longues tresses et une touffe de fleurs des champs pour coiffer d’une couronne somptueuse sa ravissante frimousse. Elle avait l’air de s’intéresser à toute chose, tout lui paraissait merveilleux, nouveau, et les regards de ses yeux magnifiques voltigeaient sans cesse d’un objet à l’autre. Et comment ne pas se distraire ? La première fois qu’elle allait à la foire, une jeunesse de dix-huit ans qui n’avait jamais encore été à la foire !… Mais pas un de ces piétons ou de ces cavaliers ne savait avec quelle ardeur elle avait dû supplier de l’emmener avec lui ce père qui n’aurait pas demandé mieux, et de grand cœur, n’eût été la haineuse marâtre qui, grâce à une constante pratique, tenait en mains son époux avec autant d’adresse que celui-ci maniait les rênes de cette vieille jument, à présent traînée au marché, en remerciement de ses longs services.
Cette remuante épouse… Mais nous allions oublier qu’elle aussi était là, assise au faîte du chariot, harnachée d’un caraco de cérémonie en lainage vert avec des petites queues cousues, comme à une fourrure d’hermine, sauf que celles-ci étaient rouges ; d’une coûteuse basquine de laine, au quadrillé de couleur vive rappelant un échiquier. Elle portait enfin une capeline d’indienne à fleurettes qui prêtait une certaine gravité à sa face rougeaude et bouffie, où transparaissait par éclipses quelque chose de si déplaisant, de si féroce, que chacun s’empressait de reporter à l’instant son regard alarmé sur le joli minois de la jeune fille.
Nos voyageurs commençaient déjà à entrevoir la Psell ; de loin leur parvenait la fraîcheur de son souffle, d’autant plus sensible qu’elle succédait à la chaleur qui vous accablait et vous anéantissait. À travers le feuillage céladon ou vert sombre des baumiers, des bouleaux et des peupliers éparpillés comme par une main négligente au hasard des prairies, brasillaient des étincelles enrobées de fraîcheur, et pareille à une jeune beauté, la rivière dénuda soudain sa gorge d’argent sur laquelle retombaient fastueusement les boucles vertes des arbres.
Capricieuse comme la belle fille, à ces heures enivrantes où le miroir fidèle enferme l’éblouissant éclat de son front débordant d’orgueil, ses liliales épaules, et son cou de marbre ombré par la vague sombre qui déferle de sa tête rousse, la Psell, de même que cette beauté qui rejette avec mépris telles parures pour en élire d’autres à ces moments où son humeur fantasque ne connaît plus de bornes, transformait presque chaque année ses alentours, se frayait un autre chemin de son choix et s’environnait de paysages neufs et divers.
Sur les pales pesantes de leur roue, une file de moulins soulevait de vastes nappes d’eau qui, rejetées ensuite d’un puissant effort, se résolvaient en éclaboussures, arrosant d’une bruine ténue comme une poussière le voisinage qu’elles assourdissaient de leur tintamarre. Cependant, le chariot et ses occupants déjà connus de nous s’engageaient sur un pont et la rivière s’étalait sous leurs yeux, dans toute sa splendeur et sa majesté, comme une glace sans fêlure. Ciel, bois verts ou d’un bleu foncé, gens, charrettes aux poteries, moulins, tout cet ensemble culbuta, puis resta immobile ou alla de l’avant, tête en bas, sans crouler pour autant au magnifique gouffre d’azur. La jolie fille en question se prit à rêver en contemplant ce merveilleux tableau, et elle en oubliait même de décortiquer du bout des dents ses graines de tournesol, tâche dont elle s’était ponctuellement acquittée tout le long du trajet, quand soudain ces mots résonnèrent à son oreille :
– Matiche ! la belle petite !
Tournant la tête, elle aperçut un groupe de jeunes gens arrêtés sur le pont, et l’un deux, plus faraud que ses camarades, vêtu d’un justaucorps blanc, et coiffé d’un bonnet gris en peau d’agneaux de Réchétilov, reluquait les passants, poings sur les hanches, comme un luron. Force fut à la jolie fille de remarquer son visage hâlé, mais néanmoins agréable, et ses prunelles de braise qui, semblait-il, visaient à la deviner jusqu’à l’âme, et elle baissa les yeux, en songeant que c’était peut-être à lui que l’apostrophe venait d’échapper.
– Elle est superbe, cette enfant ! continuait le gaillard en justaucorps blanc, le regard toujours fixé sur elle. Je troquerais bien tout ce que je possède contre un de ses baisers… Mais voyez donc ! le diable siège, lui aussi, à l’avant de la charrette !
De gros rires éclatèrent de tous côtés, mais ce compliment ne ravit pas outre mesure la conjointe endimanchée du rustre au pas nonchalant. Ses joues couperosées virèrent au rouge feu et une averse d’invectives choisies crépita sur la tête du jeune bambocheur.
– Puisses-tu t’étrangler, vaurien de galapiat !… Fasse que ton père ait le crâne fêlé à coups de pichet !… que le pied lui manque sur la glace, à ce maudit antéchrist !… Et que dans l’autre monde le démon lui grille la barbe !
– Écoutez-moi ça comme elle m’agonit !… dit le jeune homme en la suivant d’un œil écarquillé, déconcerté en apparence par une telle bordée de compliments imprévus. Et quelle langue est la sienne, à cette sorcière de cent ans ! N’y attrapera-t-elle donc aucun mal à dégoiser des mots pareils ?
– De cent ans ! s’exclama, prompte à saisir la balle au bond, cette beauté sur le retour. Malotru que tu es !… Va donc, et commence par te laver, polisson, propre à rien ! De ma vie je n’ai rencontré ta mère, mais d’avance je sais que c’est une salope… Ton père aussi !… sans oublier ta tante !… De cent ans ?… quoi ! ce n’est pas encore sevré et…
Mais déjà le chariot commençait à descendre la pente au delà du pont, en sorte qu’il ne fut pas possible de saisir les derniers mots. Or, le garçon n’avait pas du tout la mine de quelqu’un disposé à s’en tenir là ; il ramassa sans plus ample réflexion une poignée de fange qu’il lança de toutes ses forces en direction de la mégère. Le coup fut si heureux qu’il dépassa toutes les espérances, car la capeline neuve en indienne se trouva éclaboussée du haut en bas, et les rires des écervelés en ribote reprirent avec une malice accrue.
L’élégante aux formes trop replètes bouillait de male rage, mais déjà le véhicule avait roulé un bout de chemin, en sorte que pour assouvir sa rancœur elle eut à se rabattre sur sa belle-fille innocente et sur son indolent époux qui, accoutumé depuis longtemps à des algarades de cette nature, s’entêtait à rester bouche close et subissait avec sang-froid la harangue désordonnée de sa moitié en fureur. Il eut beau faire, malgré tout cette langue rebelle à la fatigue ne cessa de jaboter et d’aller son train qu’au moment précis où ils arrivaient au faubourg, chez leur compère et ami de vieille date, le Cosaque Tsyboulka. Les effusions mutuelles de ces intimes qui ne s’étaient pas revus depuis bien du temps chassèrent provisoirement le souvenir du fâcheux épisode, et force fut à nos voyageurs de s’entretenir de la foire et de se reposer quelque peu d’un si long parcours.
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