Akirill.com

La Foire De Sorochinietz de Nikolaï Vassilievitch Gogol


Littérature RusseLivres pour enfantsPoésie RusseNikolaï Vassilievitch Gogol – La Foire De Sorochinietz – Table des matièress
< < < . XII .
La Veille De La Saint-Jean > > >


XIII

N’aie pas peur, p’tite mère, n’aie pas peur.

Chausse tes belles bottes,

Foule tes ennemis

Aux pieds !

Que les fers de tes bottes

Tintent,

Que tes ennemis

Se taisent !

(Chanson de noces.)

Son gracieux menton appuyé sur l’avant-bras, Paraska songeait toute seule, assise à la maison. Des rêveries sans nombre papillonnaient autour de sa tête blonde. Tantôt un léger sourire affleurait brusquement à ses lèvres vermeilles, et alors on ne sait quel allègre sentiment allongeait l’arc sombre de ses sourcils ; mais tantôt aussi, dès que sa méditation se voilait d’un nuage, ils se fronçaient sur les yeux lumineux d’un brun clair.

– Que devenir si les choses ne se font point comme il l’a dit ? murmurait-elle avec une nuance de doute. Qu’en sera-t-il de moi si l’on ne me donne pas à lui ? Si on… Mais non et non, cela ne sera point ! La marâtre agit toujours comme bon lui semble et moi, il me serait interdit de suivre ma volonté ? Il se trouvera bien aussi chez moi de l’entêtement à revendre… Qu’il est beau garçon ! Comme ils flambent merveilleusement, ses yeux bruns ! qu’il vous prononce cela gentiment : Paraska, ma colombe ! Et comme ce justaucorps blanc lui va ! Il irait encore mieux si la ceinture était d’un ton plus vif… Mais bah ! puisque je lui en tisserai une neuve, une fois que nous serons installés dans notre maison à nous ! » poursuivait-elle en tirant de son sein un petit miroir encadré de papier rouge dont elle avait fait l’emplette à la foire et où elle contempla ses traits avec une intime satisfaction. « Qu’il me vienne alors de la croiser quelque part ! Je ne la saluerai pour rien au monde, dût-elle en crever. Non, marâtre, c’en est fini de rosser ta belle-fille. Le sable passera pour de la pierre, et le chêne se courbera au-dessus de l’eau comme le saule, avant que je m’incline devant toi ! Mais j’allais l’oublier… commençons par essayer la coiffure d’apparat… c’est celle de la marâtre, mais tant pis !… voyons toujours si ça me va ! »

Alors elle se leva et penchant la tête vers la glace qu’elle tenait en main, elle déambula à travers la maison d’un pas mal assuré, comme si elle avait eu peur de tomber, car sous ses pieds elle ne voyait plus le sol, mais le plafond avec au ras des solives, cette étagère de planches d’où le fils du pope avait récemment dégringolé, et les rayons aux murs avec leurs files de pots.

– Décidément, qu’est-ce que j’ai ? s’écria-t-elle en riant. Dirait-on pas que je suis une enfant ? Comme si j’avais peur de mettre un pied devant l’autre !

Et elle marqua la cadence, s’enhardissant à mesure qu’elle avançait. Elle finit par baisser la main qu’elle appuya à la hanche et se mit à danser au tintement de ses bottes ferrées, et le miroir haut, elle entonna sa chanson favorite :

Petite pervenche verte,

Couche-toi davantage !

Et toi, chéri aux sourcils noirs,

Rapproche-toi !

Petite pervenche verte,

Couche-toi encore plus bas,

Mais toi, chéri aux sourcils noirs,

Viens donc toujours plus près !

À ce moment, Tchérévik passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demeura immobile pour contempler la danse de sa fille devant le miroir. Il la considéra longuement, souriant du caprice inusité de la jouvencelle qui, toute à sa rêverie, semblait n’avoir conscience de rien. Mais dès que cette mélodie si familière vint à l’oreille du bonhomme, ses nerfs se tendirent, et se campant fièrement les deux poings sur les hanches, il bondit en avant et dansa aussi, en fléchissant les jarrets, oublieux de toute affaire sérieuse. Le couple tressaillit au sonore éclat de rire lâché par le compère.

– Voilà qui est fameux ! le papa et la gamine ont ici ouvert le bal de noces. Accourez donc au plus vite, le fiancé est déjà là…

À ces mots, Paraska devint plus écarlate que le ruban qui lui ceignait les tempes, et son étourdi de père se rappela le motif de sa venue.

– Allons, ma petite fille, ne perdons pas le temps. Ravie de ce que j’ai vendu la jument, ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard d’inquiétude, Khivria a couru s’acheter des jupons et toute espèce de colifichets, en sorte qu’il faudrait en finir avant son retour…

À peine passait-elle le seuil de la chaumière que Paraska se sentit emportée dans les bras du jeune homme au justaucorps blanc qui la guettait dans la rue avec un grand concours de gens.

– Ta bénédiction sur eux, Seigneur ! dit Tchérévik en leur imposant les mains. Puissent-ils vivre en union aussi étroite que les brins d’une guirlande !

À ce moment, l’on entendit du bruit parmi les nombreux badauds.

– Plutôt crever que de donner mon assentiment ! clamait la conjointe de Solopi que la foule écartait avec des bourrades.

– Ne te mets pas en fureur, femme, calme-toi ! répondait placidement Tchérévik en constatant que deux vigoureux Tziganes tenaient les bras de la marâtre. Ce qui est fait est fait, je n’aime pas à changer d’idée.

– Non, non, cela ne sera point ! s’égosillait Khivria, mais nul ne l’écoutait, et déjà plusieurs couples entouraient les jeunes mariés d’un cercle infranchissable de danseurs.

N’importe qui serait demeuré stupéfait et perplexe en voyant, au premier coup d’archet d’un ménétrier en houppelande de futaine, aux longues moustaches pointant vers le ciel, tout fondre en union et se muer en concorde. Des particuliers sur le morne visage desquels pas un sourire n’avait, selon toute apparence, glissé depuis la nuit des âges, tapaient rythmiquement du pied le sol, en roulant les épaules. Pas un être qui n’entrât en giration et omît de danser ! Mais le premier venu aurait été encore plus étonné, plus perplexe à la vue de ces anciennes dont les faces décrépites reflétaient l’apathie de la tombe, mais qui jouaient des coudes, elles aussi, parmi cette jeunesse débordante d’allégresse et d’entrain. Mornes, étrangères même à la joie puérile, à toute étincelle de sympathie dont la seule griserie, pareille à un mécanicien prêtant vie à un automate inerte, vous impose malgré tout quelque geste humain, elles balançaient doucement la tête, et cédant à l’ivresse générale elles ballaient à l’écart de cette multitude hilare, sans même un coup d’œil du côté des fiancés.

Le vacarme, les rires, les chansons perdirent par degrés de leur sonorité. Le raclement de l’archet s’évanouit peu à peu, égrenant parfois de faibles sons indistincts à travers l’espace désert Dans l’éloignement, l’on entendait encore un vague trépignement sur la route, quelque chose d’analogue au murmure d’une mer très distante, et bientôt tout retomba dans la solitude et le silence.

N’est-ce pas ainsi que, visiteuse charmante et fantasque, la joie s’envole loin de nous, alors qu’un son isolé cherche en vain à traduire l’allégresse, et qu’en dépit de tous ses efforts cette note ne perçoit que mélancolie et vide absolu dans son propre écho ? N’est-ce pas ainsi également que les turbulents amis d’une jeunesse orageuse et sans frein se perdent tour à tour dans le vaste univers, laissant enfin seul leur frère d’antan ? Combien l’existence fastidieuse pèse à l’abandonné ! Et son cœur s’appesantit, grevé de tristesse, et rien n’est capable de le soulager !


< < < . XII .
La Veille De La Saint-Jean > > >

Littérature RusseLivres pour enfantsPoésie RusseNikolaï Vassilievitch Gogol – La Foire De Sorochinietz – Table des matières

Copyright holders –  Public Domain Book

Si vous aimez le site, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires!

Partager sur les réseaux sociaux

Consultez Nos Derniers Articles


© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved

Leave a comment