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Duel d’Anton Tchekhov


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Chapitre XVIII


Le diacre se leva, s’habilla, prit son bâton noueux et sortit sans bruit de sa maison.


Il faisait noir, et, les premières minutes, le diacre, dans la rue, ne voyait pas même son bâton blanc. Il n’y avait pas une étoile au ciel et il semblait qu’il pleuvrait encore. On sentait l’odeur de la mer et du sable mouillé. « Pourvu que les Tchétchénses ne m’attaquent pas ! » pensait le diacre, en écoutant son bâton sonner sur le pavé et remarquant combien ce bruit était isolé dans la nuit.


Sorti de ville, il commença à distinguer la route et son bâton. Dans le ciel noir apparurent çà et là quelques taches indécises, et bientôt une étoile se mit à scintiller timidement de son œil unique. Cheminant sur la côte élevée et rocheuse, le diacre ne voyait pas la mer ; en bas, elle s’assoupissait, et ses vagues, paresseuses et lourdes, brisaient sur la plage, semblaient soupirer et dire : « Ouf!… » Et combien lentes!…

Une vague brisa ; le diacre eut le temps de compter huit pas avant qu’une autre suivît ; et la troisième ne brisa qu’au bout de six pas. C’était une obscurité tout aussi profonde, et le bruit paresseux et somnolent de la mer s’entendait de même, et de même s’entendait l’écoulement du temps, insaisissable et infiniment lointain, alors que Dieu planait au-dessus du chaos.


Le diacre eut un sentiment d’oppression. Il pensa que Dieu pouvait le punir de frayer avec des incroyants et d’aller même regarder un de leurs duels. Le duel serait bénin, sans effusion de sang, drôle ; pourtant, c’est un spectacle païen. Il est tout à fait inconvenant à un ecclésiastique d’y assister. Il s’arrêta, se demandant s’il ne fallait pas rebrousser chemin. Mais une curiosité forte, inquiète l’emporta sur ses doutes. Il
continua d’avancer.


« Bien qu’ils ne croient pas, pensait-il pour se tranquilliser, ce sont de braves gens, et ils seront sauvés…


Ils le seront infailliblement ! » prononça-t-il à haute voix en allumant une cigarette.


A quelle aune faut-il, pour être juste, mesurer le mérite des gens? Le diacre se souvint de son ennemi, l’inspecteur du séminaire qui, bien que croyant en Dieu,
ne se battant pas en duel, et menant une vie chaste, lui faisait pourtant manger jadis du pain mêlé de sable, et qui, une fois, lui décolla presque l’oreille. Si la vie humaine est établie de façon telle que cet inspecteur, cruel et malhonnête, qui volait la farine du séminaire, jouissait de l’estime générale, (l’on faisait même prier les séminaristes pour sa santé,) —si la vie est ainsi faite, est-il juste de se tenir éloigné de gens comme von Koren et Laïèvski, uniquement parce qu’ils ne croient pas?


Le diacre se mit à débattre cette question, mais, se rappelant la drôle de figure qu’avait faite, la veille, Samoïlénnko, le cours de ses pensées changea. Que de
rires il y aurait le lendemain !


Le diacre s’imaginait comment, caché derrière un buisson, il allait tout voir, et comment, le lendemain, à dîner, lorsque von Koren se mettrait à faire l’avantageux, il lui raconterait, en riant, tous les détails du duel.


— D’où sais-tu tout cela? demanderait le zoologue.


— Ah ! voilà ! J’étais chez moi et je le sais…


Il serait bon aussi d’écrire de ce duel une relation risible ; son beau-père rirait en la lisant, et, son beau-père, pourvu qu’on lui racontât ou lui écrivît quelque chose de drôle, on pouvait même le laisser sans manger.


La vallée de la rivière Jaune se découvrit. La pluie avait grossi le torrent et l’avait rendu plus furieux.


Il ne grognait plus maintenant, il rugissait. Le jour commençait à poindre. Le matin, gris et couvert, les nuages, qui couraient à l’ouest, voulant rejoindre la nuée d’orage, les montagnes, ceinturées de brouillard, les arbres mouillés, tout semblait au diacre laid et maussade. Il se débarbouilla dans un ruisselet, dit ses prières du matin et eut envie de boire du thé et de manger de ces beignets chauds, à la crème fraîche, que l’on sert chaque matin chez son beau-père. Il se souvint de sa femme et de la valse, Jours lointains… qu’elle jouait au piano. Quelle femme est-ce bien? En une semaine, on les avait fait se rencontrer, se fiancer et se marier.


Il avait passé avec elle moins d’un mois, et avait été envoyé ici en mission, en sorte qu’il ne savait pas encore à qui il avait affaire. Et pourtant il s’ennuyait sans elle.

« Il faut lui écrire une gentille petite lettre… » pensa-t-il.


Trempé de pluie, le drapeau, sur le cabaret, pendait, et le cabaret lui-même semblait, avec son toit mouillé, plus sombre et plus bas que naguère. Près de la porte était arrêtée une charrette. Kerbalâï, deux Abkases, et une jeune Tartare, en culotte large, probablement la femme ou la fille de Kerbalâï, sortaient des sacs du cabaret et les chargeaient dans le véhicule sur un lit de paille de maïs. Près de la charrette, deux ânes attendaient, tête basse. Les sacs chargés, les Abkases et la femme tartare les recouvrirent de paille, et Kerbalâï se mit à atteler rapidement les ânes.


« De la contrebande, parbleu… » se dit le diacre.

Voici l’arbre abattu et ses aigguilles sèches. Voici les vestiges noirs du brasier. Le pique-nique, avec tous ses détails, le feu, les chants des Abkases, les doux rêves d’un archevêché et d’une procession revinrent à la mémoire du diacre…

La rivière Noire était plus noire et plus large. Le diacre traversa avec précautions le maigre pont que les flots boueux atteignaient déjà de leur crête, et il monta par le petit escalier dans le séchoir. .

« C’est une excellente tête ! se dit-il comme il s’étendait sur la paille en se souvenant de von Koren. Une brave tête, que Dieu l’assiste ! Mais en elle, il y a quelque chose de rude… »

Pourquoi déteste-t-il Laïèvski et pourquoi Laïèvski le déteste-t-il? Pourquoi vont-ils se battre en duel?…

S’ils eussent, dès leur enfance, connu une misère comme celle du diacre, s’ils eussent été élevés au milieu de gens ignorants, durs de cœur, âpres au gain, reprochant les bouchées de pain, malappris, non frottés à autrui, crachant par terre, faisant des renvois pendant le dîner et la prière ; si, dès l’enfance, ils n’avaient pas été gâtés par la bonne organisation de la vie et par un entourage de gens de choix, ah ! comme ils se fussent soutenus l’un l’autre, comme ils se fussent volontiers pardonné leurs défauts réciproques et eussent apprécié ce qu’il y avait en chacun d’eux ! Il y a dans le monde si peu de gens convenables, même extérieurement !

Laïèvski est, en vérité, frivole, dissolu, étrange ; ce n’est pourtant pas un homme qui volera ou crachera sur le parquet avec bruit. Il ne dira pas à sa femme :

« Tu bouffes, et ne veux pas travailler. »

Il ne sanglera pas son enfant à coups de guides, ou ne nourrira pas ses domestiques de salé pourri. Et cela ne suffit-il pas pour avoir de l’indulgence à son sujet?… Il est d’ailleurs le premier à souffrir de ses défauts comme un malade de ses plaies. Au lieu de chercher l’un dans l’autre, par ennui ou par quelque malentendu, les dégénérescences, les dépérissements, les hérédités, et autres choses peu compréhensibles, ne feraient-ils pas mieux de descendre de leur hauteur et de porter leur colère et leur haine là où des rues entières retentissent des gémissements de l’ignorance grossière, de l’avidité, des reproches, de la malpropreté, des gros mots et des éclats des cris féminins?…

Le bruit d’une voiture interrompit les pensées du diacre. Il jeta un regard dehors et vit dans une calèche trois personnes : Laïèvski, Chéchkôvski et le receveur des postes.

— Halte ! dit Chéchkôvski.

Les trois hommes descendirent et se regardèrent.

— Encore personne, dit Chéchkôvski, secouant la boue qui avait jailli sur lui.

Eh bien, ma foi, avant que l’affaire s’engrène, cherchons un emplacement convenable.

Ici, on ne peut pas se retourner.

Ils remontèrent la rivière et disparurent.

Le cocher tartare s’assit dans la calèche, pencha la tête sur son épaule et s’endormit.

Au bout d’une dizaine de minutes, le diacre sortit du séchoir, et, quittant son chapeau noir pour qu’on ne le remarquât pas, se courbant et regardant autour de lui, se mit à se faufiler le long de la berge, parmi les arbustes et les pieds de maïs.

De grosses gouttes d’eau tombaient sur lui des arbres et des buissons ; l’herbe et les maïs étaient imprégnés de pluie. — Dégoûtation ! marmonna-t-il, en relevant les pans mouillés et sales de sa soutane. Si j’avais su, je ne serais pas venu. Bientôt il entendit des voix et vit du monde.

Laïèvski, les mains enfoncées dans ses manches, courbé, allait et venait vite sur la petite prairie.

Ses témoins, arrêtés près de la rivière, roulaient des cigarettes. « C’est étrange, pensa le diacre, ne retrouvant plus l’allure de Laïèvski, on dirait un vieillard. »

— Que c’est mal poli de leur part ! fit le receveur des postes en regardant sa montre.

Peut-être, est-il bien qu’un savant arrive en retard, mais moi je trouve ça une cochonnerie.

Chéchkôvski, gros homme à barbe noire, prêta l’oreille et dit :

— Les voici


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