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La Pensée de l’Humanité de Léon Tolstoï


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Chapitre XIII


DE L’INÉGALITÉ

La base de la vie de l’homme, est le séjour en lui de l’esprit divin, égal chez tous les hommes. Et c’est pourquoi les hommes sont tous égaux entre eux.


I.—De la tentation de l’inégalité.

1

Autrefois, les hommes croyaient qu’ils étaient d’origine différente, appartenant aux tribus de Cham ou à celles de Japhet, et que les uns devaient être maîtres et les autres esclaves. Ils reconnaissaient cette division en maîtres et en esclaves parce qu’ils croyaient qu’elle avait été instituée par Dieu. Cette superstition vulgaire et pernicieuse subsiste encore, mais sous un autre aspect.

2

Il suffit de jeter un coup d’œil sur la vie des peuples chrétiens, divisés en classes, pour être frappé du degré effrayant d’inégalité auquel sont arrivés les gens qui professent la loi du christianisme et mettent en avant le mensonge de l’égalité. Parmi ces classes, les unes passent leur vie entière dans un travail abrutissant, inutile et meurtrier, les autres sont blasées des plaisirs de tous genres.

3

L’une des croyances les plus anciennes et les plus profondes comme idée, était celle des Hindous. La raison pour laquelle elle n’est pas devenue une croyance universelle et n’a pas donné à la vie des hommes les fruits qu’elle pouvait apporter, est que ses maîtres ont estimé que les hommes n’étaient pas égaux et les ont divisés en castes. Pour les gens qui se croient inégaux, il ne peut y avoir de vrai religion.

4

On pourrait comprendre que les gens se croient inégaux parce que l’un est plus fort, plus grand que l’autre, ou plus intelligent, ou plus hardi, ou plus savant ou meilleur. Mais ce n’est pas ainsi que l’on distingue les hommes habituellement. On estime que les hommes ne sont pas égaux parce que l’un s’appelle comte et l’autre paysan, que l’un porte des vêtements riches et l’autre des sabots.

5

Les hommes de notre époque comprennent déjà que l’inégalité des hommes est une superstition et ils la blâment intérieurement. Mais ceux qui en retirent un profit ne se décident pas à s’en séparer, tandis que ceux pour qui elle est désavantageuse ne savent pas comment la supprimer.

6

Les gens se sont habitués à diviser les hommes en gens distingués et non distingués, valeureux et lâches, instruits et non instruits, et ils se sont si bien accoutumés à ce classement, qu’ils croient, en réalité, que les uns peuvent être meilleurs que les autres, parce que les uns sont placés par les hommes dans une catégorie et les autres dans une autre.

7

Rien que la coutume admise chez les gens riches de tendre la main aux uns et de ne pas la tendre aux autres, de faire entrer les uns au salon et de recevoir les autres dans l’anti-chambre, prouve combien les gens sont loin de reconnaître l’égalité entre eux.

8

Si la superstition de l’inégalité n’existait pas, les hommes ne pourraient jamais commettre tous les forfaits qu’ils commettent sans cesse, uniquement parce qu’ils n’admettent pas que tous les hommes sont égaux.


II.—Les excuses de l’inégalité.

1

Rien ne donne tant d’assurance que la camaraderie pour accomplir des mauvaises actions, et cela par le fait que quelques hommes seulement s’unissent entre eux, en laissant tous les autres à l’écart.

2

Ceux qui se font valoir devant les autres sont tout autant fautifs de l’inégalité des hommes que ceux qui se croient, inférieurs aux gens qui se vantent devant eux.

3

Nous sommes étonnés de voir combien ce que nous appelons maintenant le christianisme est loin de ce que prêchait Jésus, et combien notre vie est loin du christianisme. Et, cependant, cela pouvait-il être autrement lorsqu’il s’agissait d’une doctrine qui, au milieu des gens qui croyaient que Dieu a divisé les hommes en maîtres et esclaves, en fidèles et infidèles, en riches et pauvres, apprenait aux gens la vraie égalité, disant que tous les hommes était fils de Dieu, que tous sont frères, que la vie de tous étaient également sacrée. Les gens qui embrassèrent la doctrine du Christ ne pouvaient choisir qu’entre ces deux alternatives: modifier toute l’ancienne organisation sociale, ou dénaturer la doctrine. Ils ont choisi la dernière.


III.—Tous les hommes sont frères.

1

Il est stupide de voir un homme se croire meilleur que tous les autres, mais c’est plus stupide encore de voir tout un peuple s’estimer meilleur que les autres peuples. Et chaque peuple, la plus grande partie de chaque peuple, vit dans cette affreuse, sotte et mauvaise superstition.

2

On comprend qu’un Juif, un Grec, un Romain non seulement ait maintenu l’indépendance de son peuple par le meurtre, mais encore ait cherché à soumettre les autres peuples par les mêmes procédés; il croyait que son peuple était le vrai peuple bon, charitable et aimé de Dieu, et que tous les autres étaient des Philistins, des barbares. Les hommes du Moyen Âge pouvaient également le croire; on pouvait le croire naguère encore, à la fin du siècle dernier. Mais, à notre époque, nous ne pouvons plus le croire.

3

L’homme qui comprend le sens et la signification de la vie est forcé de sentir son égalité et sa fraternité avec tous les hommes non seulement de son peuple, mais de tous les peuples.

4

Chaque homme, avant d’être autrichien, serbe, turc, chinois, est un homme, c’est-à-dire un être raisonnable et aimant dont l’unique mission est de remplir sa destinée pendant le court laps de temps qu’il doit vivre en ce monde. Cette mission est d’aimer tous les hommes.

5

Un enfant accueille un autre, indépendamment de la classe de la religion ou de la nationalité à laquelle il appartient, d’un sourire bienveillant qui exprime la joie. L’homme adulte qui devrait être plus raisonnable que l’enfant, se demande, avant d’entrer en relations avec un autre, quelle est sa classe, sa religion, sa nationalité et le traite de façon ou d’autre, suivant sa classe, sa nationalité. Le Christ disait bien: soyez comme les enfants.

6

Le Christ a appris aux hommes que la distinction entre leur peuple et les peuples étrangers était une supercherie et un mal. Ayant compris cela, le chrétien ne peut plus concevoir un sentiment d’inimitié pour d’autres peuples; il ne peut plus excuser, ainsi qu’il le faisait auparavant, les actes de cruauté à l’égard des peuples étrangers, par le fait que ces peuples étaient pires que le sien. Le chrétien ne peut pas ignorer que sa distinction des autres peuples est un mal, que cette distinction est une tentation, et, par conséquent, il ne peut plus se laisser abuser, ainsi qu’il le faisait auparavant.

Le chrétien ne peut pas ignorer que son bonheur est lié, non pas à celui des hommes de son peuple seul, mais au bonheur des hommes de tout l’univers; il sait que son union avec tous les hommes ne peut être rompue par la frontière et les règlements relatifs à sa nationalité. Il sait que tous les hommes sont frères partout, et sont, par conséquent, tous égaux.


IV.—Tous les hommes sont égaux.

1

L’égalité, c’est la reconnaissance à tous les hommes de droits égaux aux bienfaits de la nature de leur vie en commun et au respect de la personnalité humaine.

2

La loi de l’égalité des hommes renferme toutes les lois morales; c’est le point auquel ces lois ne peuvent atteindre, mais vers lequel elles convergent toutes.

E. CARPENTER

3

Le vrai «moi» de l’homme est spirituel. Et ce «moi» est le même en tous. Alors comment les hommes pourraient-ils ne pas être égaux?

4

Et un jour la mère et les frères de Jésus-Christ vinrent chez lui, mais ne purent le voir parce qu’il y avait beaucoup de monde autour de Lui. Et un homme les aperçut, et il s’approcha de Lui et dit: «Les gens de Ta famille, Ta mère et Tes frères sont dehors et veulent te voir.» Mais, Jésus dit:—Ma mère et mes frères sont ceux qui ont compris la volonté de mon Père et qui l’accomplissent.

Les paroles de Jésus signifient que pour un homme raisonnable qui comprend sa destination, il ne peut y avoir de différence ou d’avantages entre les uns et les autres.

5

Nous sommes mécontents de la vie parce que nous ne cherchons pas le bonheur là où il nous est donné.

C’est là la raison de toutes les tentations.

Le bonheur incomparable de la vie, avec toutes ses joies, nous est donné. Et nous disons: nous avons peu de joies. On nous donne le plus grand bonheur de la vie: la communion entre tous les hommes, mais nous disons: je veux mon bonheur à moi, celui de ma famille, celui de mon peuple.


V.—Pourquoi tous les hommes sont égaux.

1

Seul celui qui ignore que Dieu vit en lui, peut attribuer à certaines gens plus d’importance qu’aux autres.

2

Lorsque l’homme aime les uns plus que les autres, il aime d’un amour humain. Pour l’amour divin, tous les hommes sont égaux.

3

Le même sentiment d’attendrissement tout particulier que nous éprouvons indifféremment à la vue d’un nouveau-né, aussi bien qu’à la vue d’un être humain qui vient de mourir, indépendamment de la classe à laquelle il appartient, nous démontre notre conscience innée de l’égalité de tous les hommes.

4

Si l’on considère tous les hommes comme ses égaux, cela ne veut pas dire que l’on est aussi fort, aussi agile, aussi intelligent, aussi instruit, aussi bon que les autres; cela veut dire qu’il y a en toi la chose la plus importante au monde qui est la même en tous les hommes: l’Esprit de Dieu.

5

Dire que les hommes ne sont pas égaux, serait prétendre que le feu de la cheminée, de l’incendie, de la bougie n’est pas le même. L’esprit divin vit en chaque homme. Comment pouvons-nous faire une différence entre les porteurs du même principe?

Un feu a pris, l’autre prend seulement; mais le feu est le même et nous nous comportons envers chaque feu de la même façon.


VI.—La reconnaissance de l’égalité de tous les hommes est possible et l’humanité s’y rapproche.

1

Les hommes s’occupent à établir l’égalité devant leurs lois, mais ils ne veulent rien savoir de l’égalité établie par la loi éternelle qu’ils transgressent par leur loi.

2

Ne devrions-nous pas nous efforcer d’organiser notre vie de façon à ce que l’élévation sur les degrés de l’échelle sociale ne séduise pas les hommes, mais les effraye; car cette élévation les prive de l’un des principaux bienfaits de la vie: des rapports égaux entre tous les hommes.

D’après RUSKIN.

3

On dit que l’égalité est impossible. Il faudrait dire au contraire: l’inégalité est impossible parmi les chrétiens.

On ne peut pas faire qu’un homme grand, devienne petit, un fort faible, un intelligent sot, un ardent froid, mais on peut et on doit également aimer et respecter un petit comme un grand, un faible comme un fort, un sage comme un sot.

4

On dit toujours que les uns sont plus forts, les autres plus faibles, que les uns sont plus intelligents, les autres plus bêtes. C’est précisément parce que les uns sont plus intelligents, ou plus forts que les autres, dit Lichtenberg, que l’égalité des droits des hommes est nécessaire. Si, outre l’inégalité intellectuelle et physique, il y avait encore l’inégalité des droits, l’oppression des faibles par les forts serait encore plus grande.

5

Ne crois pas que l’égalité est impossible, ou bien qu’elle ne puisse être réalisée dans un avenir très éloigné. Apprends-la chez les enfants. Elle peut exister dès à présent pour chaque homme. Toi-même, tu peux établir dans ta vie l’égalité envers tous les gens que tu rencontres. Seulement, ne témoigne pas de respect particulier à ceux qui se croient grands et haut placés, mais traite surtout avec le même respect ceux que l’on considère comme petits et placés au bas de l’échelle sociale.


VII.—Tous les hommes sont égaux pour celui qui vit de la vie spirituelle.

1

Pour le chrétien l’amour est un sentiment qui veut le bonheur de tous les hommes. Pour bien des gens le mot «amour» exprime un sentiment absolument contraire, parce qu’ils l’envisagent sous son aspect animal: c’est le sentiment qui force la mère, pour le bien de son enfant, à ravir, en prenant une nourrice, le lait de sa mère à un autre enfant; un père à arracher le dernier morceau à ceux qui ont faim pour le donner à ses enfants; celui qui aime une femme, à la faire souffrir en la séduisant, ou, par jalousie, causer sa perte et la sienne; le sentiment qui détermine les gens du même clan à nuire à ceux des camps étrangers ou ennemis; celui qui pousse les hommes outragés dans leur orgueil national à couvrir les champs de bataille de morts et de blessés. Ces sentiments ne sont pas de l’amour, car ceux qui les éprouvent ne reconnaissent pas tous les hommes comme égaux. Et sans la reconnaissance de l’égalité des hommes, il ne peut y avoir de véritable amour.

2

On ne peut combiner l’inégalité avec l’amour. L’amour est comme le soleil qui éclaire indifféremment tout ce qui tombe sous ses rayons. Quand l’amour luit sur l’un et exclut l’autre, cela montre qu’il n’est pas amour, mais seulement quelque chose qui lui ressemble.

3

Il est difficile d’aimer également tous les hommes; mais pour la raison que cela est difficile, on ne peut pas dire qu’on ne doit pas s’efforcer de le réaliser.

Tout ce qui est bien est difficile.

4

Plus les hommes sont inégaux par leurs qualités, plus on doit se donner de la peine pour les traiter d’une façon égale.

5

En toi, en moi, en chacun de nous demeure le Dieu de la vie. Tu as tort de te fâcher contre moi, de ne pas supporter mon approche: sache, que nous sommes tous égaux.

MAKHMUD HASCHA hindou.


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