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La Pensée de l’Humanité de Léon Tolstoï


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Chapitre XV


DU CHÂTIMENT

Chez l’animal, le mal provoque le mal. N’ayant pas de frein pour se maîtriser, l’animal cherche à rendre le mal pour le mal, sans s’apercevoir que le mal accroît inévitablement le mal. L’homme, pourvu de raison, ne peut pas lui, ne pas s’en rendre compte et doit, par suite, savoir se contenir. Malheureusement, sa nature bestiale l’emporte souvent sur sa raison et il emploie cette même raison à justifier le mal qu’il commet en le qualifiant de châtiment, de punition.


I.—Le châtiment n’atteint jamais le but par lequel on le justifie.

1

On affirme qu’on peut rendre le mal pour le mal dans un but de correction. C’est une erreur. On rend le mal pour le mal, non pour corriger les hommes, mais pour se venger. On ne peut corriger le mal par le mal.

2

Punir veut dire en russe: donner une leçon. Or, on ne peut enseigner que par la bonne parole et le bon exemple. Lorsqu’on rend le mal pour le mal on n’instruit pas, mais on déprave.

3

L’erreur qu’on peut supprimer le mal par la punition est tout particulièrement dangereuse, pour cette raison que les gens qui commettent ainsi le mal considèrent que cela est non seulement permis, mais encore bienfaisant.

4

Par la punition, par la menace du châtiment on peut effrayer l’homme, le retenir du mal pour un temps, mais on ne peut le corriger.

5

La plus grande partie des malheurs des gens provient de ce que les hommes—pécheurs—se sont reconnu le droit de punir.

6

La preuve la plus éclatante de ce que sous le nom de «science» on entend souvent des choses insignifiantes, voire monstrueuses, est dans l’existence d’une science de punitions, c’est-à-dire visant l’acte le plus grossier qu’un homme puisse commettre.


II.—Superstition de l’efficacité de la vengeance.

1

De même qu’il existe des superstitions d’idolâtrie, de présages, de culte extérieur, etc., il existe chez les hommes une superstition universelle en vertu de laquelle les uns peuvent contraindre les autres à mener une bonne vie. Les premières superstitions commencent à disparaître ou ont disparu, mais celle qui fait croire à la possibilité de rendre les hommes heureux par le châtiment des mauvais, continue à être reconnue de tous, et l’on commet en son nom les plus grands crimes.

2

«Alors les scribes et les pharisiens Lui amenèrent une femme surprise en adultère et, l’ayant placée au milieu d’eux, Lui dirent: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, Moïse nous a ordonné dans sa loi, de lapider de telles femmes. Et toi, qu’en dis-tu? Ils disaient cela pour L’éprouver, afin de pouvoir L’accuser. Mais Jésus, s’étant baissé, se mit à écrire de son doigt sur le sable. Et comme ils continuaient à L’interroger, Il se releva et leur dit;—Que celui de vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre. Et s’étant de nouveau baissé il se remit à écrire sur le sable. Quand ils entendirent cela, dénoncés par leur conscience, ils se retirèrent l’un après l’autre, en commençant par les plus notables jusqu’aux derniers, et Jésus lut laissé seul avec la femme. Alors Jésus s’étant relevé et ne voyant personne que la femme, lui dit:—Femme, où sont tes accusateurs? Personne ne t’a-t-il condamnée? Elle dit: Personne, Seigneur; Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus; va et ne pèche plus.»

JEAN VIII, 3-11.

3

Les hommes font du mal par méchanceté pour se venger d’une offense, par une fausse notion des moyens de se protéger; puis, afin de se justifier, ils persuadent les autres et eux-mêmes qu’ils agissent ainsi afin de corriger celui qui leur a fait du mal.

4

Un certain ordre subsiste dans notre société, non pas parce qu’on inflige des punitions à ceux qui troublent cet ordre, mais parce que, malgré la mauvaise influence de ces châtiments, les hommes s’aiment et ont pitié quand même les uns des autres.

5

Le châtiment est nuisible, moins parce qu’il irrite celui qu’on punit, que parce qu’il déprave celui qui punit.


III.—La vengeance dans les rapports individuels.

1

Punir un homme pour ses mauvaises actions revient au même que de chauffer le feu. Tout homme qui a fait le mal est déjà puni, parce qu’il est privé de tranquillité, est tourmenté par sa conscience. Mais si sa conscience ne le tourmente pas, toutes les punitions que les hommes peuvent lui infliger ne le corrigeront pas, mais ne feront que l’irriter davantage.

2

Le vrai châtiment pour chaque mauvaise action est celui qui se produit dans l’âme du criminel même, et qui est dans l’abaissement de sa faculté de jouir des bienfaits de la vie.

3

Un homme a fait le mal. Et voilà qu’un autre homme ou des hommes, ne trouvent rien de mieux que de commettre une nouvelle mauvaise action qu’ils qualifient de châtiment.

4

On tue un ours en suspendant une grosse bûche à une corde au-dessus d’une auge remplie de miel. L’ours repousse la bûche pour manger le miel. La bûche revient et lui donne un coup, l’ours se fâche et repousse la bûche plus fort; elle le frappe plus fort encore. Et cela dure jusqu’à ce que la bûche tue l’ours. Les hommes agissent de même lorsqu’ils rendent le mal pour le mal. Est-il possible que les hommes ne puissent être plus raisonnables qu’un ours?


IV.—La vengeance dans les rapports sociaux.

1

La thèse sur la rationalité du châtiment non seulement n’a pas contribué et ne contribue pas à la bonne éducation des enfants, à la meilleure organisation des sociétés et à la moralité de ceux qui croient au châtiment dans l’autre monde, mais encore a causé et cause des malheurs innombrables: elle endurcit les enfants, affaiblit les liens sociaux et déprave les hommes par les promesses de l’enfer en privant la vertu de son fondement principal.

2

Si les hommes ne croient pas qu’il faut rendre le bien pour le mal, c’est uniquement en raison de ce fait qu’on les a habitués, depuis leur enfance, à croire qu’en ne rendant pas le mal, aucun ordre social ne saurait exister.

3

S’il est vrai que les hommes bons souhaitent de voir cesser tous les méfaits: vols, misère, meurtres, tous les crimes qui souillent la vie humaine, ils doivent comprendre qu’on ne saurait y parvenir par la lutte et la vengeance. Toute chose engendre une chose à son image et tant que nous ne neutralisons pas les offenses et les violences des malfaiteurs par des actes absolument contraires et que nous continuons à agir comme eux, nous ne ferons qu’encourager et cultiver en eux tout le mal que nous désirons supprimer. Nous arriverons à redonner au mal un aspect différent, mais le fond restera.

D’après BALLOU.

4

Des dizaines, des centaines d’années s’écouleront peut-être, mais il viendra un temps où nos petits enfants s’étonneront de nos châtiments comme nous nous étonnons aujourd’hui des autodafés et des tortures. «Comment pouvaient-ils ne pas voir l’ineptie, la cruauté, l’inutilité de ce qu’ils faisaient» diront nos descendants.


V.—Dans les rapports personnels des hommes, la vengeance doit faire place à l’amour fraternel et le mal ne sera plus enrayé par la violence.

1

Que faire lorsqu’un homme se fâche contre toi et te fait du mal? On peut faire bien des choses, mais il ne faut sûrement pas en faire une; il ne faut pas faire de mal, c’est-à-dire la même chose qu’il t’a fait.

2

Ne dites pas que si les gens vous font des bienfaits, vous leur en ferez aussi, et que si les gens vous humilient, vous les humilierez aussi; mais agissez ainsi: si les gens vous font des bienfaits, faites-leur en aussi, et s’ils vous humilient, ne les humiliez pas.

MAHOMET.

3

La doctrine d’amour n’admettant pas la violence est utile non seulement parce que c’est bien pour l’homme et pour son âme de subir le mal, et de rendre le bien pour le mal, mais encore parce que seul le bien arrête le mal, l’éteint, ne lui permet pas de se propager. La vraie doctrine d’amour est salutaire parce qu’elle ne permet pas au mal de s’éteindre.

4

Il y a assez longtemps que les hommes ont commencé à comprendre l’incompatibilité du châtiment avec l’essence supérieure de l’âme humaine, et qu’ils ont commencé à imaginer différentes doctrines qui permettent de justifier ce penchant bestial. Les uns disent que le châtiment est nécessaire pour effrayer; les autres, qu’il est nécessaire pour corriger, les troisièmes pour instaurer la justice. Mais toutes ces doctrines ne sont qu’un amas de vaines paroles parce qu’elles n’ont pour base que de mauvais sentiments: la vengeance, la peur, l’égoïsme, la haine. On invente bien des choses, mais on ne se décide pas à faire une seule chose utile: ne rien faire; laisser celui qui a péché se repentir ou ne pas se repentir, se corriger ou ne pas se corriger; quant à ceux qui imaginent ces doctrines et ceux qui les mettent en pratique, ils n’ont qu’à laisser les autres tranquilles et à avoir eux-mêmes une bonne conduite.

5

Réponds au mal par le bien et tu feras disparaître chez le méchant tout le plaisir qu’il voit au mal.

6

Rien ne réjouit les hommes tant que de voir qu’on leur pardonne, et rien ne procure plus de joie à celui qui le fait.

7

La bonté vainct tout, et elle-même est invincible.

8

On peut résister à tout hormis à la bonté.

D’après ROUSSEAU.

9

Rendez le mal pour le bien; pardonnez à tous, alors seulement il n’y aura plus de mal sur la terre. Peut-être n’auras-tu pas la force de le faire; mais sache qu’il ne faut désirer que cela, qu’il ne faut aspirer qu’à cela, car cela seul nous sauvera du mal dont nous souffrons tous.

10

Dieu estime le plus celui qui pardonne l’offense, surtout lorsque l’offenseur est au pouvoir de l’offensé.

MAHOMET.

11

Alors Pierre, s’étant approché de Lui, dit: Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu’il pêchera contre moi? Sera-ce jusqu’à sept fois? Jésus lui répondit: je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.

(MATTH., XVIII, 21, 22)

12

Lorsqu’on pardonne, il ne s’agit pas de dire: «je pardonne», mais il faut extirper de son cœur le mauvais sentiment que l’on éprouve à l’égard de l’offenseur. Et pour le faire, il faut se souvenir de ses propres péchés; alors on découvrira sûrement en soi des actes plus repréhensibles que ceux pour lesquels on se fâche.

13

La doctrine d’après laquelle, on ne peut se venger quand on aime, est tellement claire qu’elle découle elle-même du sens général de cette doctrine. Si même il n’était pas expressément mentionné dans la doctrine du Christ que tout chrétien doit rendre le bien pour le mal et aimer ceux qui vous haïssent, quiconque comprend cette doctrine déduit lui-même cette exigence d’amour.


VI.—Il est tout aussi important de ne pas combattre le mal par la violence dans les rapports sociaux que dans les rapports individuels.

1

Les hommes désirent rester aussi mauvais qu’ils sont et veulent en même temps que leur vie soit meilleure.

2

Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir en quoi consiste le bien public; mais, nous savons formellement qu’il ne peut être réalisé que par l’accomplissement de la loi éternelle du bien, qui est révélée à chaque homme, à sa raison et dans son cœur.

3

On dit qu’on est forcé de payer le mal par le mal, parce que si on ne le fait pas, les méchants prendront le dessus sur les bons. Je pense que c’est tout le contraire: les méchants opprimeront les bons, lorsque les hommes croiront qu’il est permis de payer le mal par le mal, comme cela se passe, en effet, chez tous les peuples chrétiens. Les méchants sont aujourd’hui les maîtres des bons précisément parce qu’il a été suggéré à tous qu’il est non seulement permis, mais encore utile de faire du mal aux hommes.

4

En parlant de la doctrine chrétienne, les savants écrivains font généralement semblant de croire que la question de l’impossibilité d’appliquer le christianisme dans son sens réel est déjà définitivement tranchée depuis longtemps.

«Il est inutile de s’occuper de rêves, il faut penser aux choses sérieuses, il faut vérifier les rapports entre le capital et le travail, organiser le travail, la propriété foncière, ouvrir des marchés, instituer des colonies pour le trop plein de la population, régler les rapports de l’Église et de l’État, conclure des alliances, garantir la sécurité des États et ainsi de suite.

«Il faut s’occuper de questions sérieuses, dignes de l’attention et des soins des hommes et non pas rêver à un ordre de choses permettant de tendre la joue lorsqu’on vous frappe l’autre, donner aussi son vêtement lorsqu’on vous enlève votre chemise et de vivre comme les oiseaux du ciel, tout cela n’est que du radotage, dit-on, sans remarquer que le fond de toutes ces questions, est précisément contenu en ce qui est qualifié de vain radotage.

En effet, toutes ces questions, depuis celle de la lutte entre le capital et le travail, jusqu’à celle des nationalités et des rapports entre l’Église et l’État, reviennent à cette seule question: Y a-t-il des cas dans lesquels l’homme peut et doit faire le mal à son prochain, ou ces cas n’existent-ils pas et ne peuvent-ils pas exister pour un homme raisonnable? Est-ce raisonnable ou non, et par suite, doit-on ou ne doit-on pas rendre le mal par le mal? Il y eut un temps où les hommes pouvaient ne pas comprendre et ne comprenaient pas, en effet, l’importance de cette question. Mais les souffrances affreuses qui accablent l’humanité d’aujourd’hui ont conduit les hommes à reconnaître la nécessité de trouver à cette question une solution. Il y a dix neuf cents ans que cette question est définitivement résolue par la doctrine du Christ. Et c’est pourquoi, à notre époque, nous ne pouvons plus faire semblant de méconnaître cette question et d’ignorer sa solution.


VII.—La véritable conception des conséquences de la doctrine défendant la nécessité de la violence, commence à pénétrer dans la conscience de l’homme moderne.

1

Le châtiment, est une idée que l’humanité commence à dépasser.

2

L’esprit de Jésus, qu’on s’efforce d’étouffer, se manifeste néanmoins partout d’une façon éclatante. L’esprit évangélique n’a-t-il point pénétré dans les peuples, ne commence-t-il pas à venir à la lumière? Les idées sur les droits et les obligations ne sont-elles pas devenues plus claires pour chacun? N’entend-on pas de toutes parts des appels aux lois plus équitables, aux institutions protégeant les faibles, fondées sur une juste égalité? L’ancienne inimitié entre ceux qu’on a désunis par force, ne s’éteint-elle pas? Les peuples ne se sentent-ils pas frères?

Tout cela est l’œuvre d’un germe prêt à lever, l’œuvre de l’amour, qui débarrassera le monde du péché, qui ouvrira aux peuples une nouvelle voie de vie, dont la loi intérieure ne sera plus la violence, mais l’amour des uns pour les autres.

LAMENNAIS.


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