Littérature russe – Livres pour enfants – Poésie russe – Léon Tolstoï – La Pensée de l’Humanité – Table Des Matières
< < < XXI – Le non-agir
XXIII – La pensée > > >
Chapitre XXII
LA PAROLE
La parole exprime la pensée et peut servir à unir ou à désunir les hommes; c’est pourquoi on doit en user avec précaution.
I.—La parole est une grande chose.
1
La parole peut unir les hommes; la parole peut les désunir; la parole peut servir l’amour, comme elle peut servir l’inimitié et la haine. Garde-toi de la parole qui divise ou qui provoque l’inimitié et la haine.
2
La parole exprime la pensée; la pensée manifeste la puissance divine; c’est pourquoi la parole doit correspondre à ce qu’elle exprime. Elle peut être indifférente, mais ne peut et ne doit pas exprimer le mal.
3
L’homme est porteur de Dieu. Il peut exprimer la conscience de sa divinité par la parole. Comment dès lors ne pas observer de la prudence en parlant?
4
Le temps passe, et la parole dite reste.
5
Si tu as le temps de réfléchir avant de commencer à parler, réfléchis sur la nécessité de ce que tu veux dire et si cela ne peut faire de tort à personne. Car il arrive le plus souvent qu’après avoir réfléchi, tu ne commences même pas à parler.
6
Réfléchis avant de parler. Mais arrête-toi avant que l’on ne te dise «assez». La faculté de la parole met l’homme au-dessus de la bête, mais il lui est inférieur s’il dit tout ce qui lui passe par la tête.
SAADI.
7
Après une longue conversation, tâche de te rappeler tout ce qui a été dit, et tu seras étonné de voir combien tout ce qui a été dit était vain, inutile et souvent méchant.
8
Ecoute, sois attentif, mais parle peu.
Ne parle jamais si l’on ne s’adresse pas à toi; lorsque l’on t’interroge, réponds de suite et brièvement, et ne sois pas honteux si tu dois avouer que tu ne sais pas ce que l’on te demande.
SOUFI.
9
Si tu veux être sage, apprends à questionner raisonnablement, à écouter attentivement, à répondre tranquillement et à cesser de parler quand tu n’as plus rien à dire.
LAVATER.
10
Ne loue pas, ne blâme pas, ne discute pas.
11
Ecoute les discours d’un homme savant avec attention, quand bien même ses actes ne correspondraient pas à son enseignement. L’homme doit s’instruire, quand bien même les préceptes seraient gravés sur un mur.
SAADI.
12
Il existe trois mots excellents très courts: Je ne sais. Habitue ta langue à les dire plus souvent.
Sagesse orientale.
13
Il y a une ancienne sentence qui dit: de mortius aut bene, aut nihil, c’est-à-dire: «dis du bien des morts ou n’en parle point». Combien cela est injuste! On aurait dû dire, au contraire: «Dis du bien des vivants ou n’en parle point.» Combien de souffrances cela aurait évité aux hommes, et comme cela est facile!
Pourquoi ne doit-on pas dire de mal des morts? Dans notre monde, au contraire, on s’est accoutumé, par suite de l’usage des nécrologies et des jubilés, de ne faire aux morts que des éloges exagérés, par conséquent, dire des mensonges. Et ces éloges mensongers sont nuisibles parce qu’ils cachent la différence entre le bien et le mal.
14
A quoi peut-on comparer la langue dans la bouche de l’homme? C’est la clef du trésor; lorsque la porte est fermée, personne ne peut savoir ce qui y est renfermé: des pierres précieuses ou du rebut inutile.
SAADI.
15
Bien que le silence soit utile d’après la doctrine des sages, la parole libre est également utile, mais utile en son temps seulement. Nous péchons par la parole quand nous nous taisons, alors que nous devrions parler, et quand nous parlons, alors que nous devrions nous taire.
SAADI.
II.—Tais-toi lorsque tu te fâches.
1
Si tu sais comment les gens devraient vivre et que tu leur veux du bien, tu le leur diras. Tu tâcheras de le leur exprimer de façon à ce qu’ils croient à tes paroles. Et pour qu’ils le croient et te comprennent, tu dois t’efforcer de leur transmettre tes idées sans irritation et colère, mais avec calme et bonté.
2
Si tu veux, dans la conversation, faire part à ton interlocuteur de quelque vérité, l’essentiel est de ne pas te fâcher et de ne pas prononcer une seule parole mauvaise ou blessante.
D’Après ÉPICTÈTE.
3
Une parole non prononcée est d’or.
4
Si tu ne peux pas calmer ta colère immédiatement, tiens ta langue. Tais-toi, et tu te calmeras bientôt.
BAKSTER.
5
Tâche, pendant la discussion, de rendre tes paroles douces et tes arguments fermes. Tâche non pas de vexer ton adversaire, mais de le convaincre.
WILKINS.
6
Dès que nous sentons la colère pendant la discussion, nous ne discutons plus pour la vérité, mais pour nous-mêmes.
CARLYLE.
III.—Ne discute pas.
Une querelle qui s’allume est pareille à un torrent qui mine une digue: dès qu’il la traverse, tu ne peux plus le retenir. Et toute querelle est provoquée et alimentée par la parole.
Le Talmud.
2
La discussion ne convainc personne, mais elle désunit et irrite. La discussion est, par rapport à l’opinion des gens, la même chose que le marteau par rapport au clou. Après la discussion, les opinions, encore vagues, se calent solidement dans la tête, de même que les clous enfoncés dans le mur jusqu’à la tête.
D’après JUVÉNAL.
3
Pendant la discussion, on oublie la vérité. Celui qui est le plus sage cesse le premier à discuter.
4
Prête l’oreille aux discussions, mais ne t’y mêle point. Dieu te préserve de l’emportement et de l’irritabilité, même dans leur moindre manifestation. La colère est toujours déplacée, mais surtout dans une affaire où l’on a raison, parée qu’elle ne fait que l’obscurcir et la troubler.
GOGOL.
5
La meilleure réponse à un fou est le silence. Chaque mot de réplique te reviendra par ricochet. Répondre à une offense par l’offense revient au même que de jeter du bois dans le feu.
IV.—Ne juge point.
1
«Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés; car on vous jugera du même jugement dont vous jugez; et on vous mesurera de la même mesure dont vous mesurez. Et pourquoi regardes-tu la paille dans l’œil de ton frère, tandis que tu ne vois pas la poutre dans ton œil? Ou bien, comment dis-tu à ton frère: Permets que j’ôte cette paille de ton œil, et voici qu’une poutre est dans le tien? Hypocrite. Ote premièrement de ton œil la poutre, et alors tu penseras à ôter la paille de l’œil de ton frère.»
MATTH. VII, 1-6.
2
En pénétrant en notre for intérieur, nous découvrons presque toujours le péché que nous blâmons chez un autre. Et si nous ne connaissons pas le même péché, nous n’avons qu’à chercher pour en trouver un plus mauvais encore.
3
Lorsque tu te mets à juger un homme, pense à ne pas dire de mal de lui, si tu es sûr qu’il a commis ce mal, et, à plus forte raison, lorsque tu n’en sais rien et que tu répètes simplement les paroles d’autrui.
4
Il est toujours injuste de juger un autre, parce que personne ne peut jamais savoir ce qui s’est passé et ce qui se passe dans l’âme de celui que l’on juge.
5
Il est bon de s’entendre avec un ami afin que l’un arrête l’autre, si l’un de vous deux commence à médire de son prochain. Et si tu n’as pas un tel ami, entends-toi là-dessus avec toi-même.
6
Il est mauvais de médire des gens en leur présence, parce que cela les offense, et il est malhonnête de le faire en leur absence, parce que cela les trompe. Le mieux est de ne pas chercher le mal chez les autres, de l’oublier, mais de le chercher en soi-même et de s’en rappeler.
7
La médisance spirituelle est comme un plat de charogne à la sauce. La sauce cache toutes les saletés que l’on mange sans s’en apercevoir.
8
Moins on est renseigné sur les mauvaises actions des gens, plus on est sévère envers soi-même.
9
N’écoutez jamais ceux qui disent du mal des autres et du bien de vous-mêmes.
10
Celui qui médit de toi derrière ton dos te craint, et celui qui te loue en ta présence te méprise.
Proverbe chinois.
11
La médisance plaît tellement aux gens qu’il est très difficile de se contenir de ne pas être agréable à ses interlocuteurs en médisant des absents. Mais si tu tiens absolument à régaler les gens, offre-leur autre chose que des mets malsains, tant pour toi-même que pour ceux que tu régales.
12
Cache le péché d’autrui, Dieu t’en pardonnera deux.
V.—Le danger de l’intempérance de langage.
1
Nous savons que nous devons manier les fusils chargés avec précaution, et nous ne voulons pas savoir que l’on doit prendre les mêmes précautions avec la parole. La parole peut non seulement tuer, mais causer plus de mal que la mort.
2
Nous nous révoltons devant les crimes de la chair: excès de table, coups de poing, adultère, meurtre; et nous considérons avec beaucoup de légèreté les crimes de la parole: médisance, offense, trahison, publication de paroles mauvaises et dépravantes, et, cependant, les conséquences des crimes commis par la parole sont bien plus graves que les crimes commis par la chair. La seule différence entre les deux catégories est en ce fait que le mal des crimes de la chair s’aperçoit immédiatement, tandis que nous ne remarquons pas le mal du crime commis par la parole, parce qu’il se manifeste loin de nous, dans le temps et dans l’espace.
3
Il y avait une nombreuse réunion, plus de mille personnes, dans un grand théâtre. Au milieu du spectacle, un sot voulut plaisanter et cria: «Au feu!» Le public s’élança vers les portes. Tous se ruèrent, s’écrasant, et lorsque le calme revint, on constata que 20 personnes étaient tuées et 50 blessées.
Ce grand mal n’a été causé que par une sotte parole.
Ici, au théâtre, le mal causé est perceptible immédiatement, mais souvent une sotte parole cause lentement bien plus de mal encore, quoiqu’on ne le remarque pas immédiatement.
4
Rien n’encourage l’oisiveté autant que les vains discours. Si les gens se taisaient, au lieu de dire les bêtises pour chasser l’ennui de l’oisiveté, ils n’auraient pu supporter celle-ci et se mettraient à travailler.
5
En parlant mal des gens, on fait du tort à trois personnes à la fois: à celui dont on parle, à celui à qui on parle, et surtout à celui qui parle.
BASILE LE GRAND.
6
Il est surtout mauvais de médire des gens hors leur présence, parce que l’opinion exprimée qui pourrait être utile à l’absent, si elle lui était dite en face, lui demeure cachée; par contre, elle est communiquée à celui à qui elle est nuisible, parce qu’elle éveille en lui un mauvais sentiment envers celui dont on médit.
7
On se repent rarement d’avoir gardé le silence, mais combien de fois on se repentira d’avoir parlé, et on s’en serait repenti plus souvent encore si l’on connaissait toutes les conséquences de sa parole.
8
Plus on a envie de parler, plus il y a de danger à dire du mal.
9
L’homme qui sait se taire, même s’il a raison, possède une grande force.
CATON.
VI.—L’utilité du Silence.
1
Laisse davantage reposer ta langue que tes bras.
2
Le silence est souvent la meilleure des réponses.
3
Tourne ta langue sept fois avant de te mettre à parler.
4
Il faut ou bien se taire, ou bien dire des choses qui sont meilleures que le silence.
5
Celui qui parle beaucoup travaille peu. Un homme sage craint toujours que ses paroles ne promettent plus qu’il ne peut donner; c’est pourquoi il se tait le plus souvent, et ne parle que lorsque cela lui est nécessaire, à lui, non aux autres.
6
J’ai vécu toute ma vie parmi les sages, et je n’ai rien trouvé de mieux pour l’homme que le silence.
Le Talmud.
7
Si, sur cent fois, tu regrettes une fois de n’avoir pas dit ce qu’il fallait, tu regretteras sûrement 99 fois sur cent d’avoir parlé lorsqu’il fallait te taire.
8
Seul le fait d’avoir exprimé une bonne intention affaiblit déjà le désir de la réaliser. Mais comment retenir l’expression des élans nobles et pleins de fatuité de la jeunesse? Ce n’est que bien plus tard qu’on les regrette comme on regrette d’avoir cueilli une fleur encore en bouton et que l’on voit ensuite fanée et foulée au pied.
9
La parole est la clef du cœur. Si la conversation est vaine, un seul mot est déjà superflu.
10
Lorsque tu es seul, pense à tes péchés; lorsque tu es en société, oublie ceux des autres.
Sentence chinoise.
11
Pour un sot, le mieux est de se taire. Mais s’il le savait, il ne serait plus un sot.
12
Quand tu parles, tes paroles doivent être meilleures que le silence.
Proverbe arabe.
Celui qui est loquace ne peut éviter le péché.
Si la parole coûte un denier, le silence en vaut deux.
Si le silence sied aux sages, il convient d’autant plus aux sots.
Le Talmud.
VII.—L’Utilité de la tempérance du langage.
1
Moins tu parleras, plus tu travailleras.
2
Deshabitue-toi de médire, et tu éprouveras, dans ton âme, un accroissement de la capacité d’aimer, tu ressentiras une augmentation de vie et de bonheur.
3
Mahomet et Ali rencontrèrent un jour un homme qui, considérant Ali comme son offenseur, se mit à l’injurier. Assez longtemps, Ali supporta cela patiemment et en silence; finalement, ne se contenant plus, il se mit à répondre par des injures aux injures. Alors, Mahomet s’écarta d’eux. Lorsqu’Ali revient à Mahomet, il lui dit d’un ton vexé: «Pourquoi m’as-tu laissé seul à supporter les injures de cet homme insolent?»—«Lorsque cet homme t’injuriait et que tu te taisais, dit Mahomet, je voyais dix anges autour de toi et qui lui répondaient. Mais quand tu t’es mis à lui répondre par des injures, les anges t’abandonnèrent, et je me suis écarté également».
Légende musulmane.
4
Cacher les défauts des autres gens et parler de ce qu’ils ont de bon est une preuve d’amour et le meilleur moyen pour attirer l’affection des prochains.
Des Pieuses Pensées.
5
Le bonheur de la vie des hommes est dans l’amour entre eux; or, une mauvaise parole détruit l’amour.
< < < XXI – Le non-agir
XXIII – La pensée > > >
Littérature russe – Livres pour enfants – Poésie russe – Léon Tolstoï – La Pensée de l’Humanité – Table Des Matières
Copyright holders – Public Domain Book
| Si vous avez aimé ce site, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires ! Partagez sur les réseaux sociaux Découvrez nos derniers Posts |
© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved
