Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
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Première Partie
Chapitre II
V
Dans les derniers jours d’août, les dames Drozdoff revinrent enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la société. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai à dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant d’impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des plus étranges: Nicolas avait quitté les dames Drozdoff dès le mois de juillet; ensuite, ayant rencontré le comte K… sur les bords du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce personnage et sa famille. (N. B. Le comte avait trois filles à marier.)
— Je n’ai rien pu tirer d’Élisabeth, trop fière et trop entêtée pour répondre à mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, — mais j’ai vu de mes yeux qu’il y avait quelque chose entre elle et Nicolas Vsévolodovitch. Je ne connais pas les causes de la brouille; vous pouvez, je crois, ma chère Barbara Pétrovna, les demander à votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n’y est pas étrangère. Je suis positivement enchantée de vous ramener enfin votre favorite et de la remettre entre vos mains, c’est un fardeau de moins sur mes épaules.
Ces mots venimeux furent prononcés d’un ton plein d’amertume. On voyait que la «femme affaiblie» les avait préparés à l’avance et qu’elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna, les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les points sur les i. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de langage: aux paroles fielleuses succédèrent les larmes et les épanchements du coeur. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d’une amitié sincère, et ce qu’elle reprochait surtout à sa fille Élisabeth Nikolaïevna, c’était de ne pas être pour elle une amie.
Mais de toutes ses explications et de tous ses épanchements il ne ressortait avec netteté qu’un seul point: Lisa et Nicolas s’étaient brouillés; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait évidemment aucun compte précis de ce qui avait amené cette brouille. Quant aux accusations portées contre Daria Pavlovna, non seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment Barbara Pétrovna de n’attacher aucune importance à ses paroles de tantôt, parce qu’elle les avait prononcées «dans un moment de colère». Bref, tout prenait un aspect fort obscur et même louche. Au dire de la générale Drozdoff, la rupture était due à l’esprit obstiné et moqueur de Lisa; quoique fort amoureux, Nicolas Vsévolodovitch s’était senti blessé dans son amour-propre par les railleries de la jeune fille, et il lui avait riposté sur le même ton.
— Peu après, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la connaissance d’un jeune homme qui doit être le neveu de votre «professeur», du moins, il porte le même nom…
— C’est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Pétrovna.
Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stépan Trophimovitch, et, en parlant de lui, l’appelait toujours «le professeur».
— Eh bien, va pour son fils; moi, cela m’est égal. C’est un jeune homme comme les autres, très vif et très dégourdi, mais voilà tout. Ici, Lisa elle-même agit mal: elle se mit en frais d’amabilité pour le jeune homme afin d’éveiller la jalousie chez Nicolas Vsévolodovitch. Je ne la blâme pas trop d’avoir eu recours à un procédé que les jeunes filles ont coutume d’employer et qui est même assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas Vsévolodovitch se lia d’amitié avec son rival; on aurait dit qu’il ne remarquait rien ou que tout cela lui était indifférent. Lisa en fut irritée. Le jeune homme partit brusquement, comme si une affaire urgente l’eût obligé de nous quitter sans retard. Dès que la moindre occasion s’en présentait, Lisa cherchait noise à Nicolas Vsévolodovitch. Elle s’aperçut que celui-ci causait quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi, matouchka, je ne vivais plus. Les médecins m’ont défendu les émotions violentes, et ce lac si vanté avait fini par m’exaspérer: je n’y avais gagné qu’un mal de dents et un rhumatisme. J’ai lu, imprimé quelque part, que le lac de Genève fait du tort aux dents: c’est une propriété qu’il a. Sur ces entrefaites, Nicolas Vsévolodovitch reçut une lettre de la comtesse, et, le même jour, prit congé de nous. Ma fille et lui se séparèrent en amis. Pendant qu’elle le conduisait à la gare, Lisa fut fort gaie, fort insouciante, et rit beaucoup, seulement, c’était une gaieté d’emprunt. Lorsqu’il fut parti, elle devint très soucieuse, mais ne prononça plus un seul mot à son sujet. Je vous conseillerais même pour le moment, chère Barbara Pétrovna, de ne pas entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire à l’affaire. Si vous vous taisez, c’est elle qui vous parlera la première, et alors vous en saurez davantage. À mon avis, l’accord se rétablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsévolodovitch ne tarde pas à arriver comme il l’a promis.
— Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées ainsi, cette brouille ne signifie rien! D’ailleurs, pour ce qui est de Daria, je la connais trop bien; cela n’a pas d’importance.
— J’ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme je l’ai fait. Elle n’a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des conversations banales à haute voix. Mais alors tout cela m’avait tellement énervée… Lisa elle-même n’a pas tardé à lui rendre ses bonnes grâces…
Barbara Pétrovna écrivit le même jour à Nicolas et le supplia d’avancer son retour, ne fût-ce que d’un mois. Cependant cette affaire continuait à l’intriguer. Elle passa toute la soirée et toute la nuit à réfléchir. L’opinion de Prascovie Ivanovna lui semblait pécher par un excès de naïveté et de sentimentalisme. «Prascovie a toujours eu l’esprit romanesque», se disait-elle, «en pension elle était déjà comme cela. Nicolas n’est pas homme à battre en retraite devant les plaisanteries d’une fillette. La brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre cause. Cet officier pourtant est ici, elles l’ont amené avec elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en ce qui concerne Daria, Prascovie s’est rétractée trop vite: elle a certainement gardé par devers soi quelque chose qu’elle n’a pas voulu dire…»
Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arrêté un projet destiné à trancher l’une au moins des questions qui la préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l’imprévu. Au moment où elle l’élaborait, qu’y avait-il dans son coeur? il serait difficile de le dire, et je ne me charge pas d’accorder les contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de chroniqueur, je me borne à relater les faits exactement comme ils se sont produits, ce n’est pas ma faute s’ils paraissent invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne restait à la générale aucun soupçon concernant Dacha; à la vérité, elle n’en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa protégée. Elle ne pouvait même admettre que son Nicolas eût été entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent à table pour prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard attentif et prolongé, après quoi, pour la vingtième fois peut-être depuis la veille, elle se répéta avec assurance:
— C’est absurde!
La générale remarqua seulement que Dacha avait l’air fatiguée et qu’elle était plus tranquille et plus apathique encore qu’à l’ordinaire. Après le thé, suivant leur habitude invariable, les deux femmes s’occupèrent d’un ouvrage de main. Barbara Pétrovna exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait rapportées de son voyage à l’étranger; elle la questionna sur la nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts, l’industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et l’existence que Dacha avait menée chez eux. Assise près de sa bienfaitrice, devant une table à ouvrage, la jeune fille parla pendant une demi-heure d’une voix coulante, monotone et un peu faible.
— Daria, interrompit tout à coup Barbara Pétrovna, — tu n’as rien de particulier à me communiquer?
Daria réfléchit durant une seconde.
— Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur
Barbara Pétrovna.
— Tu n’as rien sur le coeur, sur la conscience?
— Rien.
Ce mot fut prononcé d’un ton bas, mais avec une sorte de fermeté morne.
— J’en étais sûre! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de toi. À présent, assieds-toi et écoute. Mets-toi sur cette chaise, assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entière. Là, c’est bien. Écoute, — veux-tu te marier?
Un long regard interrogateur, point trop étonné, du reste, fut la réponse de Dacha.
— Attends, tais-toi. D’abord, il y a une différence d’âge, une différence très grande; mais, mieux que personne, tu sais combien cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y avoir d’erreur dans ta vie. D’ailleurs, c’est encore un bel homme. En un mot, c’est Stépan Trophimovitch que tu as toujours estimé. Eh bien?
Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la surprise, une vive rougeur colora son visage.
— Attends, tais-toi, ne te presse pas! Sans doute, je ne t’oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que deviendras-tu, même avec de l’argent? On te trompera, on te volera ton argent, et tu seras perdue. Mariée à Stépan Trophimovitch, tu seras la femme d’un homme connu. Maintenant, envisage l’autre face de la question: si je viens à mourir, même en lui laissant de quoi vivre, — que deviendra-t-il? C’est sur toi que je compte. Attends, je n’ai pas fini; il est frivole, veule, dur, égoïste, il a des habitudes basses, mais apprécie-le tout de même, d’abord parce qu’il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t’imagines-tu que je voudrais te donner à un vaurien? Ensuite et surtout tu l’apprécieras parce que c’est mon désir, fit-elle avec une irritation subite, — entends-tu? Pourquoi t’obstines-tu à ne pas répondre?
Dacha se taisait toujours et écoutait.
— Attends encore, je n’ai pas tout dit. C’est une femmelette, — mais cela n’en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette, à vrai dire; ce ne serait pas la peine de l’aimer pour lui-même, mais il mérite d’être aimé parce qu’il a besoin de protection, aime-le pour ce motif. Tu me comprends? Comprends-tu?
Dacha fit de la tête un signe affirmatif.
J’en étais sûre, je n’attendais pas moins de toi. Il t’aimera parce qu’il le doit, il le doit; il est tenu de t’adorer! vociféra avec une véhémence particulière Barbara Pétrovna, — du reste, même en écartant cette considération, il s’amourachera de toi, je le sais. Et puis, moi-même je serai là. Ne t’inquiète pas, je serai toujours là. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il racontera au premier venu tes prétendus torts envers lui, il geindra continuellement; habitant la même maison que toi, il t’écrira des lettres, parfois deux dans la même journée, mais il ne pourra se passer de toi, et c’est l’essentiel. Fais-toi obéir; si tu ne sais pas lui imposer ta volonté, tu seras une imbécile. Il menacera de se pendre, ne fais pas attention à cela: dans sa bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les prendre au sérieux, ne laisse pas cependant d’ouvrir l’oeil. À un moment donné il pourrait se pendre en effet: de pareilles gens se suicident, non parce qu’ils sont forts, mais parce qu’ils sont faibles. Aussi ne le pousse jamais à bout, c’est la première règle dans un ménage. Rappelle-toi en outre que Stépan Trophimovitch est un poète. Écoute, Dacha: il n’y a pas de bonheur qui l’emporte sur le sacrifice de soi-même. Et puis tu me feras un grand plaisir, et c’est là l’important. Ne prends pas ce mot pour une naïveté que j’aurais laissé échapper par mégarde; je comprends ce que je dis. Je suis égoïste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dépend de toi, il sera fait comme tu l’auras décidé. Eh bien, parle!
— Cela m’est égal, Barbara Pétrovna, s’il faut absolument que je me marie, répondit Dacha d’un ton ferme.
— Absolument? À quoi fais-tu allusion? demanda la générale en attachant sur elle un regard sévère.
La jeune fille resta silencieuse.
— Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il est vrai, en effet, que je tiens absolument à te marier, mais ce n’est pas par nécessité, c’est seulement parce que cette idée m’est venue, et je ne veux te faire épouser que Stépan Trophimovitch. Si je n’avais pas ce parti en vue pour toi, je ne penserais pas à te marier tout de suite, quoique tu aies déjà vingt ans… Eh bien?
— Je ferai ce qu’il vous plaira, Barbara Pétrovna.
— Alors tu consens! Attends, tais-toi, où vas-tu donc? je n’ai pas fini. Tu étais inscrite sur mon testament pour quinze mille roubles, tu les recevras dès maintenant, — après la cérémonie nuptiale. Là-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c’est-à- dire pas à lui, mais à moi. Il a une dette de huit mille roubles; je la payerai, mais il faut qu’il sache que c’est avec ton argent. Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul. Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera toujours à recommencer. Du reste, je serai là. Vous recevrez annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins extraordinaires, quinze cents, indépendamment du logement et de la table qui seront aussi à ma charge; je vous défrayerai sous ce rapport, comme je le défraye déjà. Vous n’aurez à payer que le service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la pension annuelle que je vous fais. C’est à toi, entre tes mains que je remettrai l’argent. Mais aussi sois bonne; donne-lui quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses amis une fois par semaine; s’ils viennent plus souvent, mets-les à la porte. Mais je serai là. Si je viens à mourir, votre pension continuera à vous être servie jusqu’à son décès, tu entends, jusqu’à son décès seulement, parce que cette pension, ce n’est pas à toi que je la fais, mais à lui. Quant à toi, en dehors des sept mille roubles dont j’ai parlé tout à l’heure et que tu conserveras intégralement si tu n’es pas une bête, je te laisserai encore huit mille roubles par testament. Tu n’auras pas davantage de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens? Répondras- tu, à la fin?
— J’ai déjà répondu, Barbara Pétrovna.
— N’oublie pas que tu es parfaitement libre: il sera fait comme tu l’as voulu.
— Permettez-moi seulement une question, Barbara Pétrovna: est-ce que Stépan Trophimovitch vous a déjà dit quelque chose?
— Non, il n’a rien dit, il ne sait rien encore, mais… il va parler tout de suite.
Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses épaules son châle noir. Une légère rougeur se montra de nouveau sur les joues de Dacha, qui suivit la générale d’un regard interrogateur. Barbara Pétrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflammé de colère:
— Tu es une sotte! Une sotte et une ingrate! Qu’as-tu dans l’esprit? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une position fausse? Mais il viendra lui-même demander ta main à genoux, il doit mourir de bonheur, voilà comment la chose se fera! Voyons, tu sais bien que je ne t’exposerais pas à un affront! Ou bien crois-tu qu’il t’épousera pour ces huit mille roubles, et que j’aie hâte maintenant d’aller te vendre? Sotte, sotte, vous êtes toutes des sottes et des ingrates! Donne-moi un parapluie!
Et elle courut à pied chez Stépan Trophimovitch, bravant l’humidité des trottoirs de brique et des passerelles de bois.
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