Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
< < < Chapitre III – III
Chapitre III – V > > >
Première Partie
Chapitre III
IV
Pourquoi était-il perdu par le fait de l’arrivée de Lipoutine? je l’ignorais, et, d’ailleurs, je n’attachais aucune importance à cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa frayeur ne laissait pas d’être étrange, et je me promis d’observer attentivement ce qui allait suivre.
À première vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette fois, il avait un droit particulier d’entrer, en dépit de toutes les consignes. Il était accompagné d’un monsieur inconnu de nous, et sans doute étranger à notre ville. En réponse au regard hébété de Stépan Trophimovitch que la stupeur avait cloué sur place, il s’écria aussitôt d’une voix retentissante:
— Je vous amène un visiteur, et pas le premier venu! Je me permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingénieur et architecte très remarquable. Mais le principal, c’est qu’il connaît votre fils, le très estimé Pierre Stépanovitch; il le connaît tout particulièrement, et il a été chargé par lui d’une commission pour vous. Il vient seulement d’arriver.
— La commission, c’est vous qui l’avez inventée, observa d’un ton roide le visiteur, — je ne suis chargé d’aucune commission, mais je connais en effet Verkhovensky. Je l’ai laissé, il y a dix jours, dans le gouvernement de Kh…
Stépan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l’invita du geste à s’asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et, comme rappelé soudain au sentiment de la réalité, il se hâta de s’asseoir lui-même; mais, sans le remarquer, il tenait toujours à la main sa canne et son chapeau.
— Bah! mais vous vous disposiez à sortir! On m’avait pourtant dit que vos occupations vous avaient rendu malade.
— Oui, je suis souffrant, c’est pour cela que je voulais maintenant faire une promenade, je…
Stépan Trophimovitch s’interrompit, se débarrassa brusquement de sa canne et de son chapeau, et — rougit.
Pendant ce temps j’examinais le visiteur. C’était un jeune homme brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vêtu, svelte et bien fait de sa personne. Son visage pâle avait une nuance un peu terreuse; ses yeux étaient noirs et sans éclat. Il semblait légèrement distrait et rêveur; sa parole était saccadée et incorrecte au point de vue grammatical; s’il avait à construire une phrase de quelque longueur, il avait peine à s’en tirer et transposait singulièrement les mots. Lipoutine remarqua très bien l’extrême frayeur de Stépan Trophimovitch et en éprouva une satisfaction visible. Il s’assit sur une chaise de jonc qu’il plaça presque au milieu de la chambre, de façon à se trouver à égale distance du maître de la maison et de M. Kiriloff, lesquels s’étaient assis en face l’un de l’autre sur deux divans opposés. Ses yeux perçants furetaient dans tous les coins.
— Je… je n’ai pas vu Pétroucha depuis longtemps… C’est à l’étranger que vous vous êtes rencontrés? balbutia Stépan Trophimovitch en s’adressant au visiteur.
— Et ici et à l’étranger.
— Alexis Nilitch est lui-même tout fraîchement arrivé de l’étranger où il a séjourné quatre ans, intervint Lipoutine; — il y était allé pour se perfectionner dans sa spécialité, et il est venu chez nous parce qu’il a lieu d’espérer qu’on l’emploiera à la construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il attend une réponse. Il a fait, par l’entremise de Pierre Stépanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et d’Élisabeth Nikolaïevna.
L’ingénieur écoutait avec une impatience mal dissimulée. Il me faisait l’effet d’un homme vexé.
— Il connaît aussi Nicolas Vsévolodovitch.
— Vous connaissez aussi Nicolas Vsévolodovitch? demanda Stépan
Trophimovitch.
— Oui.
— Je… il y a un temps infini que je n’ai vu Pétroucha, et… je me sens si peu en droit de m’appeler son père… c’est le mot; je… comment donc l’avez-vous laissé?
— Mais je l’ai laissé comme à l’ordinaire… il viendra lui-même, répondit M. Kiriloff qui semblait pressé de couper court à ces questions. Décidément il était de mauvaise humeur.
— Il viendra! Enfin je… voyez-vous, il y a trop longtemps que je n’ai vu Pétroucha! reprit Stépan Trophimovitch empêtré dans cette phrase; — maintenant j’attends mon pauvre garçon envers qui… oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans le temps, quand je l’ai quitté à Pétersbourg, je le considérais comme un zéro. Vous savez, un garçon nerveux, très sensible et… poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu’à terre devant l’icône, et faisait le signe de la croix sur son oreiller pour ne pas mourir dans la nuit… je m’en souviens. Enfin, aucun sentiment du beau, rien d’élevé, par le moindre germe d’une idée future… c’était comme un petit idiot. Du reste, moi-même je dois avoir l’air d’un ahuri, excusez-moi, je… vous m’avez trouvé…
— Vous parlez sérieusement quand vous dites qu’il faisait le signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement l’ingénieur que ce détail paraissait intéresser.
— Oui, il faisait le signe de la croix…
— Cela m’étonne de sa part; continuez.
Stépan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine.
— Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je l’avoue, maintenant je… je ne suis pas en état… Permettez-moi pourtant de vous demander où vous habitez.
— Rue de l’Épiphanie, maison Philippoff.
— Ah! c’est là où demeure Chatoff, fis-je involontairement.
— Justement, c’est dans la même maison, s’écria Lipoutine, — seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis qu’Alexis Nilitch s’est installé en bas, chez le capitaine Lébiadkine. Il connaît aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il s’est trouvé en rapports très intimes avec elle pendant son séjour à l’étranger.
— Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez cette femme? s’écria avec une émotion soudaine Stépan Trophimovitch, — vous êtes le premier que je rencontre l’ayant connue personnellement; et si toutefois…
— Quelle bêtise! répliqua l’ingénieur dont le visage s’empourpra, — comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n’ai été en rapports intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m’est arrivé de l’apercevoir de loin, voilà tout… Chatoff, je le connais. Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires?
Il se tourna tout d’une pièce sur le divan et prit son chapeau, puis il s’en débarrassa et se rassit à sa première place. En même temps ses yeux noirs étincelaient, fixés sur Stépan Trophimovitch avec une expression de défi. Je ne pouvais comprendre une irritation si étrange.
— Excusez-moi, reprit d’un ton digne Stépan Trophimovitch, — je comprends que cette affaire est peut-être fort délicate…
— Il n’y a ici aucune affaire délicate, répondit M. Kiriloff, — et quand j’ai crié: «Quelle bêtise!» ce n’est pas à vous que j’en avais, mais à Lipoutine, parce qu’il invente toujours. Pardonnez- moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je ne connais pas du tout sa femme… pas du tout!
— J’ai compris, j’ai compris; si j’insistais, c’est seulement parce que j’aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami, et parce que je me suis toujours intéressé… Cet homme a eu tort, selon moi, de renoncer si complètement à ses anciennes idées, qui péchaient peut-être par un excès de jeunesse, mais qui ne laissaient pas d’être justes au fond. À présent, il divague à un tel point sur «notre sainte Russie», que j’attribue cette lésion de son organisme, — je ne veux pas appeler la chose autrement, — à quelque forte secousse domestique, et notamment à son malheureux mariage. Moi qui ai étudié à fond notre pauvre Russie, et consacré toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu’il ne le connaît pas, et que de plus…
— Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et… je n’ai pas le temps de l’étudier! fit brusquement l’ingénieur interrompant Stépan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase.
— Il l’étudie, il l’étudie, remarqua Lipoutine, — il a déjà commencé à l’étudier, il est en train d’écrire un article très curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en Russie, et, d’une façon générale, sur les influences auxquelles est due l’augmentation ou la diminution des suicides dans la société. Il est arrivé à des résultats étonnants.
L’ingénieur se fâcha.
— Vous n’avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il avec colère, — je ne fais pas du tout d’article. Je ne donne pas dans ces stupidités. Je vous ai demandé quelques renseignements en confidence et tout à fait par hasard. Il n’est pas question d’article; je ne publie rien, et vous n’avez pas le droit…
Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine.
— Pardon, j’ai pu me tromper en donnant le nom d’article à votre travail littéraire. Alexis Nilitch se borne à recueillir des observations et ne touche pas du tout au fond de la question, à ce qu’on pourrait appeler son côté moral; bien plus, il repousse absolument la morale elle-même et tient pour le principe moderne de la destruction universelle comme préface à la réforme sociale. Il réclame plus de cent millions de têtes pour établir en Europe le règne du bon sens: c’est beaucoup plus qu’on n’en a demandé au dernier congrès de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus loin que personne.
L’ingénieur écoutait, un pâle et méprisant sourire sur les lèvres.
Pendant une demi-minute, tout le monde se tut.
— Tout cela est bête, Lipoutine, dit enfin avec une certaine dignité M. Kiriloff. — Si je vous avais exposé ma manière de voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n’avez pas ce droit-là, parce que je ne parle jamais à personne. Je dédaigne de parler… Si j’ai telle ou telle conviction, c’est que cela est clair pour moi… et le langage que vous venez de tenir est bête. Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchés pour moi. Je ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner…
— Et peut-être vous faites bien, ne put s’empêcher d’observer
Stépan Trophimovitch.
— Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fâché contre personne, poursuivit avec vivacité le visiteur; — depuis quatre ans, j’ai vu peu de monde; pendant ces quatre années j’ai peu causé; j’évitais les rapports avec les gens parce que cela était sans utilité pour mes buts. Lipoutine a découvert cela, et il en rit. Je le comprends et je n’y fais pas attention, je suis seulement vexé de la liberté qu’il prend. Mais si je ne vous expose pas mes idées, acheva-t-il à l’improviste en nous enveloppant tous d’un regard assuré, ce n’est pas du tout que je craigne d’être dénoncé par vous au gouvernement; non; je vous en prie, n’allez pas vous figurer des bêtises pareilles…
Personne ne répondit à ces mots; nous nous contentâmes de nous regarder les uns les autres. Lipoutine lui-même cessa de rire.
— Messieurs, je suis désolé, dit Stépan Trophimovitch se levant avec résolution, — mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi.
— Ah! il faut s’en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son chapeau, — vous avez bien fait de le dire, sans cela je n’y aurai pas pensé.
Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s’avança, la main tendue, vers le maître de la maison.
— Je regrette d’être venu vous déranger alors que vous êtes souffrant.
— Je vous souhaite chez vous tout le succès possible, répondit Stépan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, — Si, comme vous le dites, vous avez vécu si longtemps à l’étranger, si vous avez, dans l’intérêt de vos buts, évité le commerce des gens et oublié la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu dépaysé au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez construire notre pont et en même temps vous vous déclarez partisan de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la construction de notre pont!
— Comment! que dites-vous?… Ah diable! s’écria Kiriloff frappé de cette observation, et il se mit à rire avec la plus franche gaieté. Durant un instant son visage prit une expression tout à fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait très bien. Lipoutine se frottait les mains, enchanté du mot spirituel de Stépan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant sa voix, il s’était écrié: «Je suis perdu!»
< < < Chapitre III – III
Chapitre III – V > > >
Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
Copyright holders – Public Domain Book
| Si vous aimez le site, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires! Partager sur les réseaux sociaux Consultez Nos Derniers Articles |
© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved
