Akirill.com

Les possédés de Fédor Dostoïevski


Littérature RusseLivres pour enfantsPoésie RusseFédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
< < < Chapitre III – VIII
Chapitre III – X > > >


Première Partie
Chapitre III


IX

Comme j’allais franchir le seuil, je me sentis empoigné tout à coup en pleine poitrine par une main vigoureuse; en même temps quelqu’un criait:

— Qui es-tu? Ami ou ennemi? Réponds!

— C’est un des nôtres, un des nôtres! fit la voix glapissante de Lipoutine, — c’est M. G…ff, un jeune homme qui a fait des études classiques et qui est en relation avec la plus haute société.

— J’aime qu’on soit en relation avec la société… classique… par conséquent très instruit… le capitaine en retraite Ignace Lébiadkine, à la disposition du monde et des amis… s’ils sont vrais, les coquins!

Le capitaine Lébiadkine, dont la taille mesurait deux archines dix verchoks[5], était un gros homme à la tête crépue et au visage rouge; en ce moment, il était tellement ivre qu’il avait peine à se tenir sur ses jambes et parlait avec beaucoup de difficulté. Du reste, j’avais déjà eu auparavant l’occasion de l’apercevoir de loin.

— Ah! encore celui-ci! vociféra-t-il de nouveau à la vue de Kiriloff qui était encore là avec sa lanterne; il leva le poing, mais s’en tint à ce geste.

— Je pardonne en considération du savoir! Ignace Lébiadkine est un homme cultivé…

L’obus d’un amour aussi brûlant que fol Avait éclaté dans le coeur d’Ignace, Et tristement séchait sur place Le manchot de Sébastopol.

— À la vérité, je n’ai pas été à Sébastopol et je ne suis même pas manchot, mais quels vers! dit-il en avançant vers moi sa trogne enluminée.

— Il n’a pas le temps, il est pressé, il faut qu’il rentre chez lui, fit observer Lipoutine au capitaine, — demain il dira cela à Élisabeth Nikolaïevna.

— À Élisabeth!… reprit Lébiadkine, — attends, ne t’en va pas!
Variante:

Passe au trot d’un cheval fringant Une étoile que l’on admire; Elle m’adresse un doux sourire, L’a-ris-to-cra-tique enfant.

«À une étoile-amazone.»

— Mais, voyons, c’est un hymne! C’est un hymne, si tu n’es pas un âne! Ils ne comprennent rien! Attends! fit-il en se cramponnant à mon paletot malgré mes efforts pour me dégager, — dis-lui que je suis un chevalier d’honneur, mais que Dachka… Dachka, avec mes deux doigts je la… c’est une serve, et elle n’osera pas…

Grâce à une violente secousse qui le jeta par terre, je réussis à m’arracher de ses mains et je m’élançai dans la rue. Lipoutine s’accrocha à moi.

— Alexis Nilitch le relèvera. Savez-vous ce que le capitaine Lébiadkine vient de m’apprendre? me dit-il précipitamment, — vous avez entendu ses vers? Eh bien, cette même poésie dédiée à une «étoile-amazone», il l’a signée, mise sous enveloppe, et demain il l’enverra à Élisabeth Nikolaïevna. Quel homme!

— Je parierais qu’il a fait cela à votre instigation.

— Vous perdriez! répondit en riant Lipoutine, — il est amoureux comme un matou. Et figurez-vous que cette passion a commencé par la haine. D’abord il détestait Élisabeth Nikolaïevna parce qu’elle s’adonne à l’équitation; il la haïssait au point de l’invectiver à haute voix dans la rue; avant-hier encore, au moment où elle passait à cheval, il lui a lancé une bordée d’injures; — par bonheur, elle ne les a pas entendues, et tout à coup aujourd’hui des vers! Savez-vous qu’il veut risquer une demande en mariage? Sérieusement, sérieusement!

— Je vous admire, Lipoutine: partout où se manigance quelque vilenie de ce genre, on est sûr de retrouver votre main! dis-je avec colère.

— Vous allez un peu loin, monsieur G…ff; n’est-ce pas la peur d’un rival qui agite votre petit coeur?

— Quoi? criai-je en m’arrêtant.

— Pour vous punir, je ne dirai rien de plus! Vous voudriez bien en apprendre davantage, n’est-ce pas? Allons, sachez encore une chose: cet imbécile n’est plus maintenant un simple capitaine, mais un propriétaire de notre province, et même un propriétaire assez important, attendu que dernièrement, Nicolas Vsévolodovitch lui a vendu tout son bien évalué, suivant l’ancienne estimation, à deux cents âmes. Dieu est témoin que je ne vous mens pas! J’ai eu tout à l’heure seulement connaissance du fait, mais je le tiens de très bonne source. Maintenant à vous de découvrir le reste, je n’ajoute plus un mot; au revoir!


< < < Chapitre III – VIII
Chapitre III – X > > >

Littérature RusseLivres pour enfantsPoésie RusseFédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières

Copyright holders –  Public Domain Book

Si vous aimez le site, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires!

Partager sur les réseaux sociaux

Consultez Nos Derniers Articles


© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved

Leave a comment