Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
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Première Partie
Chapitre V
III
— Aïe, ici! fit Prascovie Ivanovna en indiquant un fauteuil près de la table, puis elle s’assit péniblement avec le secours de Maurice Nikolaïévitch; sans ses jambes, matouchka, je ne m’assiérais pas chez vous! ajouta-t-elle d’un ton fielleux.
Barbara Pétrovna leva un peu la tête, sa physionomie exprimait la souffrance; elle appliqua les doigts de sa main droite contre sa tempe, où elle sentait évidemment un tic douloureux.
— Qu’est-ce que tu dis, Prascovie Ivanovna? Pourquoi ne t’assiérais-tu pas chez moi? Ton défunt mari m’a témoigné toute sa vie une sincère amitié; toi et moi, à la pension, nous avons joué ensemble à la poupée, étant gamines.
Prascovie Ivanovna se mit à agiter les bras.
— J’en étais sûre! La pension vous sert toujours d’entrée en matière quand vous vous préparez à me dire des choses désagréables, c’est votre truc.
— Décidément, tu es mal disposée aujourd’hui; comment vont tes jambes? On va t’apporter du café, bois-en une tasse, je t’en prie, et ne te fâche pas.
— Matouchka, Barbara Pétrovna, vous me traitez tout à fait comme une petite fille. Je ne veux pas de café, voilà!
Et, quand le domestique s’approcha d’elle pour la servir, elle le repoussa d’un geste brutal. (Du reste, sauf Maurice Nikolaïévitch et moi, tout le monde refusa de prendre du café. Stépan Trophimovitch, qui en avait d’abord accepté, laissa sa tasse sur la table; Marie Timoféievna aurait bien voulu en avoir encore, déjà même elle tendait la main, mais le sentiment des convenances lui revint, et elle refusa, visiblement satisfaite de cette victoire sur elle-même.)
Un sourire venimeux plissa les lèvres de Barbara Pétrovna.
— Sais-tu une chose, ma chère Prascovie Ivanovna? Tu es sûrement venue ici avec une idée que tu t’es encore mise dans la tête. Toute ta vie tu n’as vécu que par l’imagination. Tout à l’heure, quand j’ai parlé de la pension, tu t’es fâchée, mais te rappelles- tu le jour où tu es venue raconter à toute la classe que le hussard Chablykine t’avait demandée en mariage? Madame Lefébure t’a alors convaincue de mensonge, et pourtant tu ne mentais pas, tu t’étais simplement fourré dans l’esprit une chimère qui te faisait plaisir. Eh bien, parle, qu’est-ce que tu as maintenant? Qu’as-tu encore imaginé pour être si mécontente?
— Et vous, à la pension, vous vous êtes amourachée du pope qui enseignait la loi divine, vous devez vous souvenir de cela aussi, puisque vous avez si bonne mémoire! ha, ha, ha!
Elle eut un rire sardonique auquel succéda un accès de toux.
— Ah! tu n’as pas oublié le pope… reprit Barbara Pétrovna en lançant à son interlocutrice un regard haineux.
Son visage était devenu vert. Prascovie Ivanovna prit tout à coup un air de dignité.
— Maintenant, matouchka, je n’ai pas envie de rire, je désire savoir pourquoi devant toute la ville vous avez mêlé ma fille à votre scandale, voilà pourquoi je suis venue.
Barbara Pétrovna se redressa brusquement.
— À mon scandale? fit-elle d’une voix menaçante.
— Maman, je vous prie de veiller davantage sur vos expressions, observa soudain Élisabeth Nikolaïevna.
— Comment as-tu dit? répliqua la mère, qui allait de nouveau commencer une mercuriale, mais qui s’arrêta court devant le regard étincelant de sa fille.
— Comment avez-vous pu, maman, parler de scandale? continua en rougissant Lisa; — je suis venue ici de moi-même, avec la permission de Julie Mikhaïlovna, parce que je voulais connaître l’histoire de cette malheureuse, pour lui être utile.
— «L’histoire de cette malheureuse!» répéta ironiquement Prascovie Ivanovna; — quel besoin as-tu de t’immiscer dans de pareilles «histoires»? Oh! matouchka! Nous en avons assez, de votre despotisme, poursuivit-elle avec rage en se tournant vers Barbara Pétrovna. — On dit, à tort ou à raison, que vous teniez toute cette ville sous votre joug, mais il paraît que vos beaux jours sont passés!
Barbara Pétrovna était comme une flèche prête à partir. Immobile, elle regarda sévèrement pendant dix secondes Prascovie Ivanovna.
— Allons, prie Dieu, Prascovie, pour que toutes les personnes ici présentes soient des gens sûrs, dit-elle enfin avec une tranquillité sinistre, — tu as beaucoup trop parlé.
— Moi, ma mère, je n’ai pas si peur que d’autres de l’opinion publique; c’est vous qui, nonobstant vos airs hautains, tremblez devant le jugement du monde. Et si les personnes ici présentes sont des gens sûrs, tant mieux pour vous.
— Tu es devenue intelligente cette semaine?
— Non, mais cette semaine la vérité s’est fait jour.
— Quelle vérité s’est fait jour cette semaine? Écoute, Prascovie Ivanovna, ne m’irrite pas, explique-toi à l’instant, je t’adjure de parler: quelle vérité s’est fait jour, et que veux-tu dire par ces mots?
Prascovie Ivanovna se trouvait dans un état d’esprit où l’homme, tout au désir de frapper un grand coup, ne s’inquiète plus des conséquences.
— Mais la voilà, toute la vérité! elle est assise là! répondit- elle en montrant du doigt Marie Timoféievna. Celle-ci, qui n’avait cessé de considérer Prascovie Ivanovna avec une curiosité enjouée, se mit à rire en se voyant ainsi désignée par la visiteuse irritée, et s’agita gaiement sur son fauteuil.
— Seigneur Jésus-Christ, ils sont tous fous! s’écria Barbara
Pétrovna, qui blêmit et se renversa sur le dossier de son siège.
Sa pâleur nous alarma. Stépan Trophimovitch s’élança le premier vers elle; je m’approchai aussi; Lisa elle-même se leva, sans, du reste, s’éloigner de son fauteuil; mais nul ne manifesta autant d’inquiétude que Prascovie Ivanovna; elle se leva du mieux qu’elle put et se mit à crier d’une voix dolente:
— Matouchka, Barbara Pétrovna, pardonnez-moi ma sottise et ma méchanceté! Mais que quelqu’un lui donne au moins de l’eau!
— Ne pleurniche pas, je te prie, Prascovie Ivanovna; et vous, messieurs, écartez-vous, s’il vous plaît, je n’ai pas besoin d’eau! dit avec fermeté Barbara Pétrovna, quoique la parole eût encore peine à sortir de ses lèvres décolorées.
— Matouchka! reprit Prascovie Ivanovna un peu tranquillisée, — ma chère Barbara Pétrovna, sans doute j’ai eu tort de vous tenir un langage inconsidéré, mais toutes ces lettres anonymes dont me bombardent de petites gens m’avaient poussée à bout; si encore ils vous les adressaient, puisque c’est à propos de vous qu’ils les écrivent! moi, matouchka, j’ai une fille!
Les yeux tout grands ouverts, Barbara Pétrovna la regardait en silence et l’écoutait avec étonnement. Sur ces entrefaites, une porte latérale s’ouvrit sans bruit, et Daria Pavlovna fit son apparition. Elle s’arrêta un instant sur le seuil pour promener ses yeux autour d’elle; notre agitation la frappa. Il est probable qu’elle ne remarqua pas tout de suite Marie Timoféievna, dont personne ne lui avait annoncé la présence. Stépan Trophimovitch aperçut le premier la jeune fille; il fit un mouvement brusque et s’écria en rougissant: «Daria Pavlovna!» À ces mots, tous les regards se portèrent vers la nouvelle venue.
— Comment, ainsi c’est là votre Daria Pavlovna! s’exclama Marie
Timoféievna; — eh bien, matouchka, ta soeur ne te ressemble pas!
Comment donc mon laquais peut-il dire: «la serve, la fille de
Dachka», en parlant de cette charmante personne!
Daria Pavlovna s’était déjà rapprochée de Barbara Pétrovna, mais l’exclamation de mademoiselle Lébiadkine lui fit brusquement retourner la tête, et elle resta debout devant sa chaise, les yeux attachés sur la folle.
— Assieds-toi, Dacha, dit Barbara Pétrovna avec un calme effrayant; plus près, là, c’est bien; tu peux voir cette femme, tout en étant assise. Tu la connais?
— Je ne l’ai jamais vue, répondit tranquillement Dacha, et, après un silence, elle ajouta: — C’est sans doute la soeur malade d’un M. Lébiadkine.
— Moi aussi, mon âme, je vous voie aujourd’hui pour la première fois, mais depuis longtemps déjà je désirais faire votre connaissance, parce que chacun de vos geste témoigne de votre éducation, fit avec élan Marie Timoféievna. — Quant aux criailleries de mon laquais, est-il possible, en vérité, que vous lui ayez pris de l’argent, vous si bien élevée et si gentille? Car vous êtes gentille, gentille, gentille, je vous le dis sincèrement! acheva-t-elle enthousiasmée.
— Comprends-tu quelque chose? demanda avec une dignité hautaine
Barbara Pétrovna.
— Je comprends tout…
— De quel argent parle-t-elle?
— Il s’agit sans doute de l’argent que, sur la demande de Nicolas
Vsévolodovitch, je me suis chargée d’apporter de Suisse à ce
M. Lébiadkine, le frère de cette femme.
Un silence suivit ces mots.
— Nicolas Vsévolodovitch lui-même t’a priée de faire cette commission?
— Il tenait beaucoup à envoyer cet argent, une somme de trois cents roubles, à M. Lébiadkine. Mais il ignorait son adresse, il savait seulement que ce monsieur devait venir dans notre ville, c’est pourquoi il m’a chargée de lui remettre cette somme à son arrivée ici.
— Quel argent a donc été… perdu? À quoi cette femme vient-elle de faire allusion?
— Je n’en sais rien; j’ai entendu dire aussi que M. Lébiadkine m’accusait d’avoir détourné une partie de la somme, mais je ne comprends pas ces paroles. On m’avait donné trois cents roubles, j’ai remis trois cents roubles.
Daria Pavlovna avait presque entièrement recouvré son calme. En général il était difficile de troubler longtemps cette jeune fille et de lui ôter sa présence d’esprit, quelque émotion qu’elle éprouvât dans son for intérieur. Toutes les réponses qu’on a lues plus haut, elle les donna posément, sans hésitation, sans embarras, d’une voix nette, égale et tranquille. Rien en elle ne laissait soupçonner la conscience d’aucune faute. Tant que dura cet interrogatoire, Barbara Pétrovna ne quitta pas des yeux sa protégée, ensuite elle réfléchit pendant une minute.
— Si, dit-elle avec force (tout en ne regardant que Dacha, elle s’adressait évidemment à toute l’assistance), — si Nicolas Vsévolodovitch, au lieu de me confier cette commission, t’en a chargée, c’est sans doute qu’il avait des raisons d’agir ainsi. Je ne me crois pas le droit de les rechercher, du moment qu’on me les cache; d’ailleurs le seul fait de ta participation à cette affaire me rassure pleinement à leur égard, sache cela, Daria. Mais vois- tu, ma chère, quand on ne connaît pas le monde, on peut, avec les intentions les plus pures, commettre un acte inconsidéré, et c’est ce que tu as fait en acceptant d’entrer en rapports avec ce coquin. Les bruits répandus par ce drôle prouvent que tu as manqué de tact. Mais je prendrai des renseignements sur lui, et, comme c’est à moi qu’il appartient de te défendre, je saurai le faire. Maintenant il faut en finir avec tout cela.
— Quand il viendra chez vous, le mieux sera de l’envoyer à l’antichambre, observa tout à coup Marie Timoféievna en se penchant en dehors de son fauteuil. — Là il jouera aux cartes sur le coffre avec les laquais, tandis qu’ici nous boirons du café. Vous pourrez tout de même lui en faire porter une petite tasse, mais je le méprise profondément, acheva-t-elle avec un geste expressif.
— Il faut en finir, répéta Barbara Pétrovna qui avait écouté attentivement mademoiselle Lébiadkine, sonnez, je vous prie, Stépan Trophimovitch.
Celui-ci obéit et brusquement s’avança tout agité vers la maîtresse de la maison.
— Si… si je… bégaya-t-il en rougissant, — si j’ai aussi entendu raconter la nouvelle ou, pour mieux dire, la calomnie la plus odieuse, c’est avec la plus grande indignation… enfin cet homme est un misérable et quelque chose comme un forçat évadé…
Il ne put achever; Barbara Pétrovna l’examina des pieds à la tête en clignant les yeux. Entra le correct valet de chambre Alexis Égorovitch.
— La voiture, ordonna la générale Stavroguine, — et toi, Alexis Égorovitch, prépare-toi à ramener mademoiselle Lébiadkine chez elle, elle t’indiquera elle-même où elle demeure.
— M. Lébiadkine l’attend lui-même en bas depuis un certain temps, et il a vivement insisté pour être annoncé.
— Cela ne se peut pas, Barbara Pétrovna, fit aussitôt d’un air inquiet Maurice Nikolaïévitch, qui jusqu’alors avait observé un silence absolu: — permettez-moi de vous le dire, ce n’est pas un homme qu’on puisse recevoir, c’est… c’est… c’est… un homme impossible, Barbara Pétrovna.
— Qu’il attende un peu, répondit cette dernière à Alexis
Égorovitch.
Le valet de chambre se retira.
— C’est un homme malhonnête, et je crois même que c’est un forçat évadé ou quelque chose dans ce genre, murmura de nouveau, le rouge au visage, Stépan Trophimovitch.
Prascovie Ivanovna se leva.
— Lisa, il est temps de partir, dit-elle d’un ton rogue.
Elle semblait déjà regretter de s’être traitée elle-même de sotte tantôt dans un moment d’émoi. C’était avec un pli dédaigneux sur les lèvres qu’elle avait écouté tout à l’heure les explications de Daria Pavlovna. Mais rien ne me frappa autant que la physionomie d’Élisabeth Nikolaïevna depuis l’entrée de Dacha: la haine et le mépris se lisaient dans ses yeux flamboyants.
— Attends encore une minute, je te prie, Prascovie Ivanovna, fit, toujours avec le même calme extraordinaire, Barbara Pétrovna, — aie la bonté de te rasseoir, je suis décidée à tout dire, et tu as mal aux jambes. Là, c’est bien, je te remercie. Tantôt je ne me connaissais plus, et je t’ai adressé quelques paroles trop vives. Pardonne-moi, je te prie, j’ai agi bêtement, et je suis la première à le confesser, parce qu’en tout j’aime la justice. Sans doute, toi aussi tu étais hors de toi tout à l’heure, quand tu as parlé de lettres anonymes. Toute communication non signée ne mérite que le mépris. Si tu as une autre manière de voir, je ne te l’envie pas. En tout cas, à ta place, j’aurais cru me salir en relevant de pareilles vilenies. Mais puisque tu as commencé, je te dirai que moi-même, il y a six jours, j’ai aussi reçu une lettre anonyme, une chose bouffonne. Dans cette lettre, un drôle quelconque m’assure que Nicolas Vsévolodovitch est devenu fou, et que je dois craindre une boiteuse qui «jouera un rôle extraordinaire dans ma destinée»: je me rappelle l’expression. Sachant que mon fils a une foule d’ennemis, j’ai aussitôt fait venir ici celui qui le hait secrètement de la haine la plus basse et la plus implacable; en causant avec cet homme, j’ai découvert tout de suite de quelle méprisable officine est sortie la lettre anonyme. Si toi aussi, ma pauvre Prascovie Ivanovna, on t’a inquiétée à cause de moi, et, comme tu dis, «bombardée» de ces misérables écrits, sans doute je suis la première à regretter d’en avoir été innocemment la cause. Voilà tout ce que je voulais te dire comme explication. Je vois avec peine que tu n’en peux plus, et qu’en ce moment tu n’es pas dans ton assiette. En outre, je suis bien décidée, non pas à recevoir, mais à laisser entrer (ce qui n’est pas la même chose) l’équivoque personnage dont il était question tout à l’heure. La présence de Lisa en particulier est inutile ici. Viens près de moi, Lisa, ma chère, et laisse-moi t’embrasser encore une fois.
Lisa traversa la chambre et s’arrêta en silence devant Barbara Pétrovna. Celle-ci l’embrassa, lui prit les mains et, l’écartant un peu de sa personne, la considéra avec émotion, puis elle fit le signe de la croix sur la jeune fille et se remit à l’embrasser.
— Allons, adieu, Lisa (il y avait comme des larmes dans la voix de Barbara Pétrovna), crois que je ne cesserai pas de t’aimer, quoi que te réserve désormais la destinée… Que Dieu t’assiste. J’ai toujours béni sa sainte volonté.
Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais, faisant un effort sur elle-même, elle se tut. Lisa retournait à sa place, toujours silencieuse et pensive, quand, soudain, elle s’arrêta devant sa mère.
— Maman, je ne pars pas tout de suite, je vais encore rester un moment chez ma tante, dit-elle d’une voix douce, mais dénotant néanmoins une résolution indomptable.
— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est? cria, en frappant ses mains l’une contre l’autre, Prascovie Ivanovna.
Lisa, sans répondre, sans même paraître entendre, alla se rasseoir dans son coin et regarda de nouveau en l’air.
Une expression de triomphe se montra sur le visage de Barbara
Pétrovna.
— Maurice Nikolaïévitch, j’ai un grand service à vous demander: ayez la bonté d’aller en bas jeter un coup d’oeil sur cet homme, et, s’il y a quelque possibilité de le laisser entrer, amenez-le ici.
Maurice Nikolaïévitch s’inclina et sortit. Une minute après, il revint avec M. Lébiadkine.
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