Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
< < < Chapitre V – VI
Chapitre V – VIII > > >
Première Partie
Chapitre V
VII
Il était gai et tranquille. Peut-être venait-il de lui arriver quelque chose de très heureux que nous ignorions encore; quoi qu’il en soit, il semblait éprouver une satisfaction particulière.
À son approche, Barbara Pétrovna se leva vivement.
— Me pardonnes-tu, Nicolas? se hâta-t-elle de lui dire.
Il se mit à rire.
— C’en est fait! s’écria-t-il plaisamment, — je vois que vous savez tout. Après être sorti d’ici, je songeais à part moi dans la voiture: «Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne s’en va pas ainsi!» Mais je me suis souvenu que Pierre Stépanovitch était resté chez vous, et cela m’a rassuré.
Tandis qu’il prononçait ces mots, il promenait ses yeux autour de lui.
— Pierre Stépanovitch, reprit solennellement Barbara Pétrovna, — nous a raconté une aventure qu’eut jadis à Pétersbourg un homme fantasque, capricieux, insensé, mais toujours noble dans ses sentiments, toujours d’une générosité chevaleresque…
— Chevaleresque? C’est aller un peu loin, répondit en riant Nicolas. — Du reste, je suis très reconnaissant à Pierre Stépanovitch de sa précipitation dans cette circonstance (en même temps il échangeait un rapide coup d’oeil avec celui dont il parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stépanovitch est un réconciliateur universel; c’est là son rôle, sa maladie, son dada, et je vous le recommande particulièrement à ce point de vue. Je devine le beau récit qu’il a dû vous faire; quand il raconte, c’est comme s’il écrivait; il a toute une chancellerie dans sa tête. Notez qu’en sa qualité de réaliste il ne peut pas mentir, et que la vérité lui est plus chère que le succès… bien entendu en dehors des cas particuliers où le succès lui est plus cher que la vérité. (Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui.) Ainsi vous voyez, maman que vous n’avez pas à me demander pardon, et que si une folie a été faite, c’est sans doute par moi. Au bout du compte, voilà une nouvelle preuve que je suis fou, — il faut bien soutenir la réputation dont je jouis ici.
Sur ce, il embrassa tendrement sa mère.
— En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a été racontée, on peut par conséquent parler d’autre chose.
Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch d’un ton qui avait quelque chose de sec et de décidé. Barbara Pétrovna le remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire.
— Je ne t’attendais pas avant un mois, Nicolas!
— Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais maintenant…
Et il s’approcha de Prascovie Ivanovna.
Elle tourna à peine la tête de son côté, bien qu’une demi-heure auparavant la première apparition du jeune homme l’eût fort intriguée. Mais en ce moment la générale Drozdoff avait de nouveau soucis: lorsque le capitaine avait rencontré sur le seuil Nicolas Vsévolodovitch, Élisabeth Nikolaïevna, jusqu’alors fort sombre, s’était brusquement mise à rire, et cette hilarité, loin de cesser avec l’incident qui y avait donné lieu, devenait d’instant en instant plus bruyante. La jeune fille était toute rouge. Pendant l’entretien de Nicolas Vsévolodovitch avec Barbara Pétrovna, elle appela deux fois Maurice Nikolaïévitch auprès d’elle comme pour lui parler à voix basse; mais sitôt que celui-ci se penchait vers elle, Lisa partait d’un éclat de rire; on aurait pu en conclure qu’elle se moquait du pauvre Maurice Nikolaïévitch. Du reste, elle s’efforçait visiblement de reprendre son sérieux et appliquait un mouchoir contre ses lèvres. Nicolas Vsévolodovitch lui présenta ses civilités de l’air le plus innocent et le plus ingénu.
— Excusez-moi, je vous prie, répondit-elle précipitamment, vous… vous avez vu sans doute Maurice Nikolaïévitch… Mon Dieu, il n’est pas permis d’être grand comme vous l’êtes, Maurice Nikolaïévitch!
Nouveau rire. Le capitaine d’artillerie était grand, mais pas au point d’en être ridicule.
— Vous… vous êtes arrivé depuis longtemps? murmura-t-elle en essayant de se contenir; elle était même confuse, mais ses yeux étincelaient.
— Depuis plus de deux heures, répondit Nicolas qui l’observait attentivement.
Il était très convenable et très poli, mais avec cela il avait l’air fort indifférent, ennuyé même.
— Et où habiterez-vous?
— Ici.
Barbara Pétrovna considérait aussi Lisa avec attention, mais une idée la frappa tout à coup.
— Où donc as-tu été pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t- elle en s’approchant de son fils; — le train arrive à dix heures.
— J’ai d’abord mené Pierre Stépanovitch chez Kiriloff; je l’avais rencontré à la station de Matvéiévo (la troisième avant d’arriver ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage.
— J’attendais à Matvéiévo depuis l’aube, dit Pierre Stépanovitch, — les dernières voitures de notre train ont déraillé pendant la nuit, et nous avons failli avoir les jambes cassées!
— Que le Seigneur ait pitié de nous! fit en se signant Prascovie
Ivanovna.
— Maman, maman, chère maman, ne vous effrayez pas si par hasard je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien m’arriver, vous dites vous-même que j’ai tort de lancer mon cheval au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice Nikolaïévitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta la jeune fille en se mettant de nouveau à rire. — Si cela arrive, je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu’une jambe… Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour vous.
— Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez une jambe? demanda sérieusement Maurice Nikolaïévitch dont la mine se renfrogna.
— Parce que seul vous aurez le privilège de me conduire, je ne veux personne d’autre!
— Même alors, c’est vous qui me conduirez, Élisabeth Nikolaïevna, grommela Maurice Nikolaïévitch devenu encore plus sérieux.
— Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s’écria Lisa avec une sorte de frayeur. — Maurice Nikolaïévitch, ne vous avisez jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous êtes égoïste pourtant! J’aime à croire, pour votre honneur, qu’en ce moment vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne cesserez alors de me répéter que, privée d’une jambe, je suis devenue plus intéressante! Par malheur, vous êtes démesurément grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite: comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas commode!
En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries étaient fort plates, mais évidemment elle ne visait pas au bel esprit.
— C’est une crise d’hystérie! me dit à voix basse Pierre Stépanovitch. — Il faudrait lui donner tout de suite un verre d’eau.
Il avait deviné juste; un instant après on s’empressa autour de Lisa, on lui apporta de l’eau. Elle embrassa chaleureusement sa mère et pleura sur l’épaule de la vieille; puis, se rejetant en arrière, elle la regarda en pleine figure et éclata de rire. À la fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-même à pleurer. Barbara Pétrovna se hâta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les trois dames sortirent par cette même porte qui tantôt s’était ouverte pour livrer passage à Daria Pavlovna. Mais leur absence ne dura pas plus de quatre minutes…
Je tâche de n’oublier aucune des particularités qui signalèrent les derniers moments de cette mémorable matinée. Quand les dames se furent retirées (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa place), je me souviens que Nicolas Vsévolodovitch s’approcha successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour; toutefois il s’abstint d’aborder Chatoff toujours assis dans son coin et de plus en plus morose. Stépan Trophimovitch voulut dire quelque chose de très spirituel à son ancien élève; celui-ci néanmoins le quitta dès les premiers mots pour se diriger vers Daria Pavlovna. Il avait compté sans Pierre Stépanovitch, qui le saisit au passage et l’emmena presque de force dans l’embrasure d’une fenêtre, où il commença à lui parler tout bas. Il s’agissait sans doute d’une communication très importante, à en juger par les gestes de Pierre Stépanovitch et par l’expression de son visage. Cependant Nicolas Vsévolodovitch, son sourire officiel sur les lèvres, ne prêtait aux propos de son interlocuteur qu’une oreille fort distraite, à la fin même l’impatience de s’en aller devint visible chez lui. Il s’éloigna de la croisée juste au moment où les dames rentrèrent. Barbara Pétrovna força Lisa à reprendre son ancienne place, lui assurant qu’elle devait rester encore, ne fût- ce qu’une dizaine de minutes, pour donner à ses nerfs malades le temps de se calmer un peu avant d’affronter le grand air. Elle témoignait le plus vif intérêt à la jeune fille et s’assit elle- même à ses côtés. Pierre Stépanovitch accourut aussitôt auprès des deux dames, avec qui il se mit à causer d’une façon fort gaie et fort animée. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas Vsévolodovitch s’avança alors vers Daria Pavlovna; en le voyant s’approcher d’elle, Dacha fut fort émue, elle fit un brusque mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de rougeur.
— Il paraît qu’on peut vous féliciter… ou bien est-il encore trop tôt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une expression particulière.
La réponse de Dacha n’arriva pas jusqu’à moi.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, reprit en élevant la voix
Nicolas Vsévolodovitch, — mais j’avais reçu un avis spécial.
Savez-vous cela?
— Oui, je sais que vous avez été spécialement avisé.
— J’espère pourtant n’avoir rien gâté par mes félicitations, dit- il en riant, — et si Stépan Trophimovitch…
À ces mots, accourut Pierre Stépanovitch.
— À propos de quoi des félicitations? demanda-t-il, — de quoi faut-il vous féliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n’est-ce pas de cela même? L’incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me suis pas trompé. Au fait, de quoi donc féliciter nos belles et vertueuses demoiselles, et quelles sont les félicitations qui les font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j’ai deviné juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse vous aviez parié avec moi que vous ne vous marieriez jamais… Ah! mais à propos de la Suisse, — où avais-je donc la tête? Figurez- vous, c’est moitié pour cela que je suis venu, et un peu plus j’allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout à coup en s’adressant à son père, — quand vas-tu en Suisse?
— Moi… en Suisse? fit Stépan Trophimovitch interloqué.
— Comment? est-ce que tu n’y vas pas? Mais voyons, tu te maries aussi… tu me l’as écrit?
— Pierre! s’écria Stépan Trophimovitch.
— Quoi, Pierre… Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis venu par grande vitesse te déclarer que je n’ai absolument aucune objection contre, puisque tu tenais tant à avoir mon avis le plus tôt possible; mais s’il faut te «sauver», comme tu m’en supplies dans cette même lettre, eh bien, je suis encore à ta disposition. Est-ce vrai qu’il se marie, Barbara Pétrovna? demanda-t-il brusquement à la maîtresse de la maison. — J’espère que je ne commets pas d’indiscrétion; lui-même m’écrit que toute la ville le sait et que tout le monde le félicite, à ce point que, pour échapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J’ai la lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Pétrovna que je n’y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stépan Trophimovitch: faut-il te féliciter ou te «sauver»? Figurez-vous qu’à côté de lignes ne respirant que le bonheur il s’en trouve de tout à fait désespérées. D’abord, il me demande pardon; passe pour cela, c’est dans son caractère… Pourtant, il faut bien le dire, la chose est drôle tout de même: voilà un homme qui m’a vu deux fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant, à la veille de convoler en troisièmes noces, il s’imagine tout à coup que ce mariage est une infraction à je ne sais quels devoirs paternels, il m’envoie à mille verstes de distance une lettre dans laquelle il me supplie de ne pas me fâcher et sollicite mon autorisation! Je t’en prie, ne t’offense pas de mes paroles, Stépan Trophimovitch, tu es l’homme de ton temps, je me place à un point de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai même que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point que je ne comprends pas et qui a plus d’importance. Il me parle de «péchés commis en Suisse». Je me marie, dit-il, pour les péchés ou à cause des péchés d’un autre. Bref, il est question de péchés dans sa lettre. «La jeune fille, écrit-il, est une perle, un diamant», et, bien entendu, «il est indigne d’elle» — c’est son style; mais, par suite de certains péchés commis là-bas ou de certaines circonstances, «il est forcé de subir le conjungo et d’aller en Suisse»; puis la conclusion: «Plante-là tout et vient me sauver.» Comprenez-vous quelque chose à tout cela? Mais, du reste, poursuivit Pierre Stépanovitch qui, la lettre à la main, considérait avec un innocent sourire les personnes présentes, — je m’aperçois, à l’expression des visages, que, selon mon habitude, je viens encore de faire une gaffe… c’est la faute de ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsévolodovitch, de ma précipitation. Je pensais que nous étions ici entre nous, je veux dire, qu’il n’y avait ici que des amis, j’entends des amis à toi, Stépan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un étranger, et je vois… je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi j’ignore le premier mot.
Il regardait toujours l’assistance.
Livide, les traits altérés, les lèvres tremblantes, Barbara
Pétrovna s’avança vers lui.
— Ainsi, demanda-t-elle, — Stépan Trophimovitch vous a écrit qu’il épousait «les péchés commis en Suisse par un autre» et il vous a prié de venir le «sauver», ce sont là ses expressions?
— Voyez-vous, répondit d’un air effrayé Pierre Stépanovitch, — s’il y a là quelque chose que je n’ai pas compris, c’est sa faute, naturellement: pourquoi écrit-il ainsi? Vous savez, Barbara Pétrovna, il barbouille du papier à la toise, dans ces deux ou trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je l’avoue, j’avais fini par ne plus les lire jusqu’au bout. Pardonne-moi, Stépan Trophimovitch, un aveu aussi bête, mais, tu dois en convenir, tes lettres, bien qu’elles me fussent adressées, étaient plutôt écrites pour la postérité; par conséquent peut t’importait que je les lusse… Allons, allons, ne te fâche pas; toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre, Barbara Pétrovna, cette lettre, je l’ai lue tout entière. Ces «péchés» — ces «péchés d’un autre», ce sont pour sûr, nos petits péchés à nous, et il y a gros à parier qu’ils sont les plus innocents du monde, mais nous avons imaginé de bâtir là-dessus une histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour autre chose. C’est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il faut bien l’avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des cartes… du reste, ce sont là des paroles superflues, absolument superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure, Barbara Pétrovna, qu’il m’avait positivement effrayé et que j’étais accouru en partie pour le «sauver». Enfin, c’est pour moi- même une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un créancier impitoyable? Il m’écrit quelque chose au sujet de la dot… Du reste, tu te maries, n’est-ce pas, Stépan Trophimovitch? Eh bien, alors, trêve de vaines paroles, c’est bavarder uniquement pour faire du style… Ah! Barbara Pétrovna, tenez, je suis sûr qu’à présent vous me condamnez, et justement parce que j’ai aussi fait du style…
— Au contraire, au contraire, je vois que vous êtes à bout de patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, répondit d’un ton irrité Barbara Pétrovna.
Elle avait écouté avec un malin plaisir Pierre Stépanovitch témoignant ses regrets d’avoir bavardé de la sorte. Évidemment il venait de jouer un rôle, — lequel? je l’ignorais encore, mais il était visible que sa prétendue «gaffe» avait été préméditée.
— Au contraire, continua Barbara Pétrovna, — je vous suis très reconnaissante d’avoir parlé; sans vous je ne saurais rien encore. Pour la première fois depuis vingt ans j’ouvre les yeux. Nicolas Vsévolodovitch, vous avez dit tout à l’heure que vous aviez été informé spécialement: Stépan Trophimovitch vous aurait-il écrit aussi quelque chose dans le même genre?
— J’ai reçu de lui une lettre très innocente et… et… très noble.
— Vous êtes embarrassé, vous cherchez vos mots, — assez! Stépan Trophimovitch, j’attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle tout à coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux enflammés de colère, — faites-moi le plaisir de nous quitter à l’instant même, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma maison.
Je prie le lecteur de se rappeler que la générale Stavroguine se trouvait encore dans un état particulier d’»exaltation». À la vérité, ce n’était pas la faute de Stépan Trophimovitch! Mais ce qui m’étonna au plus haut point, ce fut l’admirable fermeté de son attitude aussi bien devant les «accusations» de Pétroucha qu’il ne songea pas à interrompre, que devant la «malédiction» de Barbara Pétrovna. Où avait-il puisé tant de force d’âme? Je savais seulement que, tantôt, lors de sa première rencontre avec Pétroucha, il avait été atteint au plus profond de son être par la froideur insultante de son fils. De même qu’un vrai chagrin donne parfois de l’intelligence aux imbéciles, il peut aussi, — momentanément du moins, — faire un stoïque de l’homme le plus pusillanime.
Stépan Trophimovitch salua avec dignité Barbara Pétrovna et ne prononça pas un mot (il est vrai qu’il ne lui restait plus rien à dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgré lui il s’approcha de Daria Pavlovna. C’était sans doute ce qu’avait prévu la jeune fille, qui, inquiète, se hâta de prendre la parole:
— Je vous en prie, Stépan Trophimovitch, pour l’amour de Dieu, ne dites rien, commença-t-elle d’une voix agitée tandis que sa physionomie trahissait une sensation de malaise. — Soyez sûr, poursuivit-elle en lui tendant la main, — que je vous apprécie toujours autant… que j’ai toujours pour vous la même estime… et pensez aussi du bien de moi, Stépan Trophimovitch, j’apprécierai extrêmement cela…
Il s’inclina fort bas devant elle.
— Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette affaire une liberté complète t’a été laissée! Tu l’as eue, tu l’as et tu l’auras toujours, dit gravement Barbara Pétrovna.
— Bah! Mais maintenant je comprends tout! s’écria en se frappant le front Pierre Stépanovitch. — Eh bien, dans quelle situation ai-je été placé? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez- moi!… Voilà les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en s’adressant à son père.
— Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n’est- ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stépan Trophimovitch.
— Ne crie pas, je te prie, répliqua Pierre en agitant le bras, — sois bien persuadé que tout cela, c’est l’effet de nerfs vieux et malades, et qu’il ne sert à rien de crier. Réponds à ma question: tu devais bien supposer qu’à peine arrivé ici, je parlerais de cela: pourquoi donc ne m’as-tu pas prévenu?
Stépan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pénétrant.
— Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe ici, tu n’aies réellement rien su de cette affaire, rien entendu dire?
— Quo-o-i! Voilà les gens! Ainsi ce n’est pas assez pour nous d’être un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant méchant? Barbara Pétrovna avez-vous entendu ce qu’il a dit?
Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain un incident auquel personne ne pouvait s’attendre.
< < < Chapitre V – VI
Chapitre V – VIII > > >
Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
Copyright holders – Public Domain Book
| Si vous aimez le site, abonnez-vous, mettez des likes, écrivez des commentaires! Partager sur les réseaux sociaux Consultez Nos Derniers Articles |
© 2023 Akirill.com – All Rights Reserved
