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Les possédés de Fédor Dostoïevski


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Première Partie
Chapitre V


VIII

Avant tout, je signalerai l’agitation nouvelle qui se manifestait chez Élisabeth Nikolaïevna depuis deux ou trois minutes; la jeune fille parlait rapidement à l’oreille de sa mère et de Maurice Nikolaïévitch penché vers elle. Son visage était inquiet, mais en même temps respirait l’énergie. À la fin elle se leva, visiblement pressée de partir et d’emmener sa mère; de son côté celle-ci se mit en devoir de quitter son fauteuil avec le secours de Maurice Nikolaïévitch. Mais il était écrit que les dames Drozdoff ne s’en iraient pas avant d’avoir tout vu.

Chatoff était toujours assis dans son coin (non loin d’Élisabeth Nikolaïevna); tout le monde avait complètement oublié sa présence, et lui-même ne paraissait pas savoir pourquoi il restait là au lieu de s’en aller; tout à coup il se leva, et, les yeux fixés sur le visage de Nicolas Vsévolodovitch, se dirigea vers ce dernier en traversant toute la chambre d’un pas lent, mais ferme. À son approche, Nicolas Vsévolodovitch sourit légèrement, mais, quand il le vit tout près de lui, il cessa de sourire.

Au moment où les deux hommes se trouvèrent vis-à-vis l’un de l’autre, le silence se fit dans le salon, celui qui se tut le dernier fut Pierre Stépanovitch; Lisa et sa mère s’arrêtèrent au milieu de la chambre. Ainsi s’écoulèrent cinq secondes; sans dire un mot, Chatoff regardait en face Nicolas Vsévolodovitch; celui- ci, dont la physionomie n’avait d’abord exprimé qu’une surprise insolente, fronça le sourcil avec colère, et soudain…

Soudain le bras long et lourd de Chatoff s’éleva en l’air, puis s’abattit de toute sa force sur la figure de Nicolas Vsévolodovitch, qui faillit être terrassé.

Au lieu de frapper avec le plat de la main comme il est reçu de donner des soufflets (si toutefois on peut s’exprimer ainsi), Chatoff avait frappé avec le poing, un gros poing pesant, osseux, couvert de poils roux et de lentilles. Si le coup avait atteint le nez, il l’aurait brisé. Mais il tomba sur la joue, frôlant le côté gauche de la lèvre et de la mâchoire supérieure, d’où le sang jaillit aussitôt.

Au même instant retentit, je crois, un cri, poussé peut-être par Barbara Pétrovna; du reste, je n’affirme rien, car immédiatement tout retomba dans le silence. Cette scène ne dura guère plus d’une dizaine de secondes.

Néanmoins pendant un si court laps de temps bien des choses se passèrent.

Je rappellerai de nouveau au lecteur que Nicolas Vsévolodovitch avait un tempérament inaccessible à la peur. Dans un duel il pouvait attendre de sang-froid le coup de feu de son adversaire, viser lui-même ce dernier, et le tuer le plus tranquillement du monde. Souffleté, il était homme, non pas à appeler son insulteur sur le terrain, mais à le tuer sur place, et cela sans emportement, avec la pleine conscience de son acte. Je crois même qu’il n’a jamais connu ces aveugles transports de fureur qui suppriment la faculté de raisonner. Au plus fort de la colère, il restait toujours maître de lui-même et pouvait, par conséquent, comprendre quelle différence existe au point de vue juridique entre le duel et l’assassinat; néanmoins il aurait sans aucune hésitation assassiné un insulteur.

Plus tard j’ai beaucoup étudié Nicolas Vsévolodovitch, et je sais nombre d’anecdotes sur son compte. Je le comparerais volontiers à certains personnages d’autrefois dont le souvenir s’est conservé à l’état de légende dans notre société. Le dékabriste[7] L…ine, par exemple, a, dit-on, cherché toute sa vie le danger; la sensation du péril l’enivrait et était devenue un besoin de sa nature; jeune, il se battait en duel à propos de bottes; en Sibérie, il allait chasser l’ours, n’ayant pour toute arme qu’un couteau; il aimait à rencontrer dans les bois les forçats évadés qui, soit dit en passant, sont plus à craindre que les ours. Assurément ces braves légendaires étaient susceptibles d’éprouver, et peut-être même à un haut degré, le sentiment de la peur; autrement ils auraient été beaucoup plus calmes et n’auraient pas transformé la sensation du danger en un besoin de leur nature. Mais vaincre en eux la poltronnerie, avoir conscience de cette victoire et penser que rien ne pouvait les faire reculer, — voilà, sans doute, ce qui les séduisait. Avant d’être envoyé en Sibérie, ce L…ine avait, durant un certain temps, lutté contre la faim et gagné sa vie par un travail pénible; il appartenait cependant à une famille riche, mais il s’était résigné à la misère plutôt que de se soumettre à la volonté paternelle qu’il jugeait injuste. Donc il comprenait la lutte sous toutes les formes; ce n’était pas seulement dans la chasse à l’ours et dans les duels qu’il appréciait chez lui le stoïcisme et la force de caractère.

Mais le nervosisme de la génération actuelle n’admet même plus le besoin de ces sensations franches et immédiates que recherchaient avec une telle ardeur certaines personnalités inquiètes du bon vieux temps. Nicolas Vsévolodovitch aurait peut-être méprisé L…ine comme un fanfaron et une bravache, — à la vérité, il ne le lui aurait pas dit en face. Sur le terrain, il était tout aussi courageux que le célèbre dékabriste, et, le cas échéant, il aurait déployé la même intrépidité que lui vis-à-vis d’un ours ou d’un brigand rencontré dans un bois. Seulement, il n’aurait trouvé aucun plaisir dans cette lutte, il l’eût acceptée avec indolence et ennui, comme on subit une nécessité désagréable. Pour la colère, ni L…ine, ni même Lermontoff ne pouvaient être comparés à Nicolas Vsévolodovitch; la colère de celui-ci était froide, calme, _raisonnable, _si l’on peut ainsi parler, — par conséquent plus terrible qu’aucun autre. Je le répète: tel que je l’ai connu, il était homme à égorger incontinent l’individu de qui il aurait reçu un soufflet ou quelque offense analogue.

Et néanmoins, dans la circonstance présente, il en fut tout autrement.

La violence du coup l’avait fait chanceler. Dès qu’il eut recouvré l’équilibre, son premier mouvement fut de saisir Chatoff par les épaules, mais, presque au même instant, il retira ses mains, les croisa derrière son dos, et, pâle comme un linge, regarda silencieusement Chatoff. Chose étrange, il n’y avait aucune flamme dans son regard. Au bout de dix secondes, — je suis sûr de ne pas mentir, — ses yeux étaient devenus froids et calmes. Seulement sa pâleur était effrayante. J’ignore, naturellement ce qui se passait au-dedans de lui; je me borne à rapporter le spectacle dont je fus témoin. Un homme qui saisirait une barre de fer rougie au feu et la tiendrait dans sa main durant dix secondes pour essayer sa force d’âme, — cet homme là aurait, je crois, une impression pareille à celle qu’éprouvait alors Nicolas Vsévolodovitch.

Le premier des deux qui baissa les yeux fut Chatoff, évidemment il fut forcé de les baisser. Ensuite il tourna lentement sur ses talons et se retira, mais sa démarche n’était plus la même que tantôt, quand il s’était approché de Nicolas Vsévolodovitch. Il sortit sans bruit, la tête inclinée vers le plancher, tandis qu’un mouvement particulièrement disgracieux soulevait ses épaules. Chemin faisant, il semblait raisonner à part soi et dialoguer avec lui-même. Après avoir traversé le salon en prenant ses précautions pour ne rien culbuter sur son passage, il entrebâilla la porte et se glissa presque de côté dans l’étroite ouverture.

Saisissant sa mère par l’épaule et Maurice Nikolaïévitch par le bras, Élisabeth Nikolaïevna se mit en devoir de les entraîner à sa suite hors de la chambre, mais tout à coup elle poussa un cri effrayant et tomba évanouie sur le parquet. En ce moment je crois encore entendre le bruit que fit le choc de sa nuque contre le tapis. 


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