Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
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Deuxième Partie
Chapitre I
V
Là, tout était ouvert. L’obscurité régnait dans le vestibule et dans les deux premières pièces, mais la dernière, où Kiriloff buvait son thé, était éclairée, des rires et des cris étranges s’y faisaient entendre. Nicolas Vsévolodovitch alla du côté où il apercevait la lumière; toutefois, avant d’entrer, il s’arrêta sur le seuil. Le thé se trouvait sur la table. La parente du propriétaire était debout au milieu de la chambre. Tête nue, sans bas à ses pieds chaussés de savates, la vieille n’avait pour tout vêtement qu’un jupon et une sorte de mantelet en peau de lièvre. Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en chemise et les pieds nus, venait d’être retiré de son berceau. Il avait les joues très colorées, et ses petits cheveux blancs étaient ébouriffés. Sans doute il avait pleuré un peu auparavant, car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux, mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains l’une contre l’autre et riait avec des sanglots comme cela arrive aux enfants de cet âge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une grosse balle élastique qui rebondissait jusqu’au plafond pour retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: «Balle, balle!» Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l’enfant la lançait lui-même avec ses petites mains maladroites, et de nouveau Kiriloff courait la ramasser. À la fin, la balle alla rouler sous une armoire. «Balle, balle!» cria le moutard. Kiriloff se baissant jusqu’à terre étendit le bras sous l’armoire pour tâcher de trouver la balle. Nicolas Vsévolodovitch entra dans la chambre. À la vue du visiteur, l’enfant se mit à pousser des cris et se serra contre la vieille qui se hâta de l’emporter.
Kiriloff se releva, la balle en main.
— Stavroguine? dit-il sans paraître aucunement surpris de cette visite inattendue. — Voulez-vous du thé?
— Je ne refuse pas, s’il est chaud, répondit Nicolas
Vsévolodovitch; — Je suis tout trempé.
— Il est chaud, bouillant même, reprit avec satisfaction Kiriloff, — asseyez-vous; vous êtes sale, cela ne fait rien; tout à l’heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet.
Nicolas Vsévolodovitch s’assit et vida presque d’un seul trait la tasse de thé que lui avait versée l’ingénieur.
— Encore? demanda celui-ci.
— Merci.
Kiriloff, qui jusqu’alors était resté debout, s’assit en face du visiteur.
— Qu’est-ce qui vous amène? voulut-il savoir.
— Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j’ai reçue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parlé de lui à Pétersbourg.
Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une explication.
— Ainsi que vous le savez, commença Nicolas Vsévolodovitch, — j’ai rencontré il y a un mois à Pétersbourg ce Gaganoff que je n’avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans le monde en présence l’un de l’autre. Sans entrer en rapport avec moi, sans m’adresser la parole, il a trouvé moyen d’être très insolent. Je vous l’ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez: à la veille de quitter Pétersbourg d’où il est parti avant moi, il m’a tout à coup écrit une lettre, moins grossière que celle-ci, mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu’il y a d’étrange, c’est que, dans cette lettre, il ne m’expliquait nullement à quel propos il m’écrivait ainsi. Je lui ai sur le champ répondu, par écrit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui déclarais que, sans doute, il m’en voulait de ma manière d’agir à l’égard de son père ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon côté, j’étais prêt à lui faire toutes les excuses possibles pour un acte non prémédité et commis dans un état de maladie. Je le priais de prendre mes excuses en considération. Il n’a pas répondu et est parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument enragé. On m’a rapporté certains propos tout à fait injurieux qu’il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant d’accusations étonnantes. Enfin aujourd’hui arrive cette lettre. Assurément personne n’en a jamais reçu une pareille. Elle contient des grossièretés ignobles, il se sert d’expressions comme «votre tête à claques». Je suis venu dans l’espoir que vous ne refuserez pas d’être mon témoin.
— Vous avez dit que personne n’avait jamais reçu une pareille lettre, observa Kiriloff: — cela est arrivé plus d’une fois. Quand on est furieux, que n’écrit-on pas? Vous connaissez la lettre de Pouchkine à Heeckeren. C’est bien. J’irai. Donnez-moi vos instructions.
Nicolas Vsévolodovitch dit à l’ingénieur qu’il désirait terminer cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il voulait absolument renouveler ses excuses et même s’engager à écrire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son côté, Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant à celle qu’il avait écrite, elle serait considérée comme non avenue.
— C’est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont pas, répondit Kiriloff.
— Avant tout j’étais venu vous demander si vous consentiriez à lui porter ces conditions.
— Je les lui porterai. C’est votre affaire. Mais il ne les acceptera pas.
— Je le sais bien.
— Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel ait lieu.
— Je tiens beaucoup à ce que tout soit fini demain. Allez chez lui à neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les repoussera et vous abouchera avec son témoin, — il sera alors onze heures, je suppose. Vous confèrerez avec ce témoin, et, à une heure ou à deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le terrain. Je vous en prie, tâchez d’arranger les choses de la sorte. L’arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrières seront séparées par un espace de dix pas, vous placerez chacun de nous à dix pas de sa barrière, et, au signal donné, nous marcherons l’un contre l’autre. Chacun devra nécessairement s’avancer jusqu’à sa barrière, mais il pourra tirer avant d’y être arrivé. Voilà tout, je pense.
— Dix pas entre les deux barrières, c’est une bien petite distance, objecta Kiriloff.
— Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu’il veut un duel sérieux. Vous savez charger un pistolet?
— Oui. J’ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous en êtes pas servi. Son témoin en fera autant pour ceux qu’il aura apportés, et le sort décidera avec quelle paire de pistolets on se battra.
— Très bien.
— Voulez-vous voir mes pistolets?
— Soit.
La malle de Kiriloff était dans un coin, il ne l’avait pas encore défaite, mais il en retirait ses affaires au fur et à mesure qu’il en avait besoin.
L’ingénieur y prit une boîte en bois de palmier, capitonnée de velours à l’intérieur, et contenant une paire de pistolets superbes.
— Tout est là: poudre, balles, cartouches. J’ai aussi un revolver; attendez.
Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre boîte qui renfermait un revolver américain à six coups.
— Vous n’avez pas mal d’armes, et elles sont d’une grande valeur.
— D’une grande valeur.
Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s’apercevait jamais de sa misère, était évidemment bien aise d’exhiber aux yeux du visiteur ces armes de luxe dont l’achat avait sans doute entraîné pour lui bien des sacrifices.
— Vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda Stavroguine après une minute de silence.
Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle était faite l’ingénieur devina immédiatement à quoi elle se rapportait.
— Oui, répondit-il laconiquement tandis qu’il serrait les armes étalées sur la table.
— Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas
Vsévolodovitch après un nouveau silence.
Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux boîtes dans la malle et s’était rassis à son ancienne place.
— Cela ne dépend pas de moi, comme vous savez; quand on me le dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le contrarier un peu, mais en même temps il paraissait disposé à répondre à toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient figés sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille était bon et affable.
Nicolas Vsévolodovitch se tut pendant trois minutes.
— Sans doute je comprends qu’on se brûle la cervelle, commença-t- il ensuite en fronçant légèrement les sourcils, — parfois moi- même j’ai songé à cela, et il m’est venu une idée nouvelle: si l’on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, déshonorant et… ridicule, un acte destiné à vous couvrir de mépris pendant mille ans, on peut se dire: «Un coup de pistolet dans la tempe, et plus rien de tout cela n’existera.» Qu’importent alors les jugements des hommes et leur mépris durant mille ans, n’est-il pas vrai?
— Vous appelez cela une idée nouvelle? demanda Kiriloff songeur…
— Je… je ne l’appelle pas ainsi… mais une fois, en y pensant, je l’ai sentie toute nouvelle.
— Vous l’avez «sentie»? reprit l’ingénieur, — c’est bien dire. Il y a beaucoup d’idées qu’on a toujours eues, et qui, à un moment donné, paraissent tout d’un coup nouvelles. C’est vrai. À présent je vois bien des choses comme pour la première fois.
Sans l’écouter, Stavroguine poursuivit le développement de sa pensée:
— Mettons que vous ayez vécu dans la lune, c’est là, je suppose, que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules… Ici vous savez, à n’en pas douter, que là on se moquera de vous pendant mille ans, que pendant toute l’éternité toute la lune crachera sur votre mémoire. Mais maintenant vous êtes ici, et c’est de la terre que vous regardez la lune: peu vous importent, n’est-ce pas, les sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est parfaitement égal d’être pendant un millier d’années en butte au mépris de ses habitants?
— Je ne sais pas, répondit Kiriloff, — je n’ai pas été dans la lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait.
— À qui est cet enfant que j’ai vu ici tout à l’heure?
— La belle-mère de la vieille est arrivée; c’est-à-dire, non, sa belle-fille… cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au ventre. La mère dort, et la vieille apporte l’enfant ici; je l’amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l’y ai achetée, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos. C’est une petite fille.
— Vous aimez les enfants?
— Je les aime, dit Kiriloff d’un ton assez indifférent, du reste.
—Alors vous aimez aussi la vie?
—Oui, j’aime aussi la vie, cela vous étonne?
— Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?
— Eh bien? Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l’une de l’autre? La vie existe et la mort n’existe pas.
— Vous croyez maintenant à la vie éternelle dans l’autre monde?
— Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, vous arrivez à des moments où le temps s’arrête tout d’un coup pour faire place à l’éternité.
— Vous espérez arriver à un tel moment?
— Oui.
— Je doute que dans notre temps ce soit possible.
Ces mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch sans aucune intention ironique; il les prononça lentement et d’un air pensif.
— Dans l’Apocalypse, l’ange jure qu’il n’y aura plus de temps, observa-t-il ensuite.
— Je le sais. C’est très vrai. Quand tout homme aura atteint le bonheur, il n’y aura plus de temps parce qu’il ne sera plus nécessaire. C’est une pensée très juste.
— Où donc le mettra-t-on?
— On ne le mettra nulle part. Le temps n’est pas un objet, mais une idée. Cette idée s’effacera de l’esprit.
— Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les mêmes depuis le commencement des siècles, grommela Stavroguine avec une pitié méprisante.
— Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n’y en aura jamais d’autres! reprit l’ingénieur dont les yeux s’illuminèrent comme si l’affirmation de cette idée eût été pour lui une sorte de victoire.
— Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?
— Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.
— Mais, il n’y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?
— Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas encore que j’étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille, une feuille d’arbre?
— Oui.
— Dernièrement j’en ai vu une: elle était jaune, mais conservait encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords étaient pourris. Le vent l’emportait. Quand j’avais dix ans, il m’arrivait en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant. J’ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c’était beau, je les refermais encore.
— Qu’est-ce que cela signifie? C’est une figure?
— N-non… pourquoi? Je ne fais point d’allégorie. Je parle seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.
— Tout?
— Oui. L’homme est malheureux parce qu’il ne connaît pas son bonheur, uniquement pour cela. C’est tout, tout! Celui qui saura qu’il est heureux le deviendra tout de suite, à l’instant même. Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien. J’ai découvert cela brusquement.
— Et si l’on meurt de faim, et si l’on viole une petite fille, — c’est bien aussi?
— Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les hommes savaient qu’ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant qu’ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voilà toute l’idée, il n’y en a pas d’autre!
— Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?
— Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au mercredi.
— À quelle occasion?
— Je ne me le rappelle pas; c’est arrivé par hasard. Je me promenais dans ma chambre… cela ne fait rien. J’ai arrêté la pendule, il était deux heures trente-sept.
— Une façon emblématique d’exprimer que le temps doit s’arrêter?
Kiriloff ne releva pas cette observation.
— Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, — parce qu’ils ne savent pas qu’ils le sont. Quand ils l’auront appris, ils ne violeront plus de petites filles. Il faut qu’ils sachent qu’ils sont bons, et instantanément ils le deviendront tous jusqu’aux dernier.
— Ainsi vous qui savez cela, vous êtes bon?
— Oui.
— Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant les sourcils Stavroguine.
— Celui qui apprendra aux hommes qu’ils sont bons, celui-là finira le monde.
— Celui qui le leur a appris, ils l’ont crucifié.
— Il viendra, et son nom sera: l’homme-dieu.
— Le dieu-homme?
— L’homme-dieu, il y a une différence.
— C’est vous qui avez allumé la lampe devant l’icône?
— Oui.
— Vous êtes devenu croyant?
— La vieille aime à allumer cette lampe… mais aujourd’hui elle n’a pas eu le temps, murmura Kiriloff.
— Mais vous-même, vous ne priez pas encore?
— Je prie tout. Vous voyez cette araignée qui se promène sur le mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi.
Ses yeux brillèrent de nouveau; ils étaient obstinément fixés sur le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considérer son interlocuteur avec une sorte de dégoût, mais son regard n’avait aucune expression moqueuse.
Il se leva et prit son chapeau.
— Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en
Dieu.
— Pourquoi? demanda l’ingénieur en se levant à demi.
— Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n’y croyez pas, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.
— Ce n’est pas cela, reprit Kiriloff pensif, — vous avez parodié mon idée. C’est une plaisanterie d’homme du monde. Rappelez-vous que vous avez marqué dans ma vie, Stavroguine.
— Adieu, Kiriloff.
— Venez la nuit; quand?
— Mais n’avez-vous pas oublié notre affaire de demain?
— Ah! je l’avais oubliée, soyez tranquille, je serai levé à temps; à neuf heures je serai là. Je sais m’éveiller quand je veux. En me couchant, je dis: à sept heures, et je m’éveille à sept heures, à dix heures — et je m’éveille à dix heures.
— Vous possédez des qualités remarquables, dit Nicolas
Vsévolodovitch en examinant le visage pâle de Kiriloff.
— Je vais aller vous ouvrir la porte.
— Ne vous dérangez pas, Chatoff me l’ouvrira.
— Ah! Chatoff. Bien, adieu!
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