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Les possédés de Fédor Dostoïevski


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Deuxième Partie
Chapitre III


III

Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch interpella Kiriloff avec impatience:

— Pourquoi vous taisez-vous?

— Qu’est-ce qu’il vous faut? répliqua l’ingénieur.

Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n’être pas désarçonné.

Stavroguine se contint.

— Je ne voulais pas offenser ce… cet imbécile, et je l’ai encore offensé, dit-il en baissant le ton.

— Oui, vous l’avez encore offensé, répondit Kiriloff; — et, d’ailleurs, ce n’est pas un imbécile.

— J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu.

— Non.

— Qu’est-ce qu’il fallait donc faire?

— Ne pas le provoquer.

— Supporter encore un soufflet?

— Oui.

— Je commence à n’y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas Vsévolodovitch, — pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu’ils n’attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne ne peut supporter?

— Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux?

— Je les cherche?

— Oui.

— Vous… vous vous en êtes aperçu?

— Oui.

— Cela se remarque donc?

— Oui.

Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait l’air très préoccupé.

— Si je n’ai pas tiré sur lui, c’est uniquement parce que je ne voulais pas le tuer; je vous assure que je n’ai pas eu une autre intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l’empressement inquiet de quelqu’un qui cherche à se justifier.

— Il ne fallait pas l’offenser.

— Comment devais-je faire alors?

— Vous deviez le tuer.

— Vous regrettez que je ne l’aie pas tué?

— Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous ne savez pas ce que vous cherchez.

— Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.

— Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous êtes-vous mis dans le cas d’être tué par lui.

— Si je ne l’avais pas provoqué, il m’aurait tué comme un chien.

— Ce n’est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas tué.

— Il m’aurait seulement battu?

— Ce n’est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il n’y a pas de mérite.

— Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de personne.

— Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.

Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.

— Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch.

— Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.

Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait ses pistolets.

— Du moins vous n’êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine qui tendit la main à l’ingénieur.

— Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour serrer la main de son ami. — Si je porte facilement mon fardeau, c’est parce que ma nature s’y prête; la vôtre vous rend peut-être votre charge plus pénible. Il n’y a pas à rougir de cela.

— Je sais que je n’ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas pour un homme fort.

— Vous faites bien. Allez boire du thé.

Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé.


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