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Les possédés de Fédor Dostoïevski


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Troisième Partie
Chapitre III


II

La pièce dont Pierre Stépanovitch venait d’entrouvrir la porte était une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s’y trouvait avant l’arrivée du visiteur, mais celui-ci l’avait fait sortir. Nicolas Vsévolodovitch, après avoir fermé sur lui la porte donnant accès à la salle, attendit ce qu’on avait à lui communiquer. Pierre Stépanovitch jeta sur lui un regard sondeur.

— Eh bien?

— Si vous savez déjà les choses, répondit précipitamment Pierre Stépanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l’âme de Stavroguine, — je vous dirai que la faute n’est, bien entendu, à aucun de nous, et que vous êtes moins coupable que personne, attendu qu’il y a eu là un tel concours… une telle coïncidence d’événements… bref, au point de vue juridique, vous êtes tout à fait hors de cause, j’avais hâte de vous en informer.

— Ils ont été brûlés? Assassinés?

— Assassinés, mais pas brûlés, et c’est ce qu’il y a de vexant. Du reste, je vous donne ma parole d’honneur que moi non plus je ne suis pour rien dans l’affaire, quels que soient vos soupçons à mon endroit, — car peut-être vous me soupçonnez, hein? Voulez-vous que je vous dise toute la vérité? Voyez-vous, cette idée s’est bien offerte un instant à mon esprit, — vous-même me l’aviez suggérée, sans y attacher d’importance, il est vrai, et seulement pour me taquiner (car vous ne me l’auriez pas suggérée sérieusement), — mais je n’y ai pas donné suite, et je ne l’aurais voulu faire à aucun prix, pas même pour cent roubles, — d’autant plus que l’intérêt était nul, pour moi, entendons-nous, pour moi… (Tout ce discours était débité avec une volubilité extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont rencontrées: j’ai de ma poche (vous entendez: de ma poche, pas un rouble n’est venu de vous, et vous-même le savez), j’ai de ma poche donné à l’imbécile Lébiadkine deux cent trente roubles dans la soirée d’avant-hier, — vous entendez, avant-hier, et non pas hier après la matinée littéraire, notez cela: j’appelle votre attention sur ce point parce qu’alors je ne savais pas encore qu’Élisabeth Nikolaïevna irait chez vous; j’ai tiré cet argent de ma propre bourse, uniquement parce qu’avant-hier vous vous étiez distingué, la fantaisie vous était venue de révéler votre secret à tout le monde. Allons, je ne m’immisce pas là-dedans… c’est votre affaire… vous êtes un chevalier… j’avoue pourtant qu’un coup de massue sur le front ne m’aurait pas étourdi davantage. Mais comme ces tragédies m’ennuyaient fort, enfin comme tout cela nuisait à mes plans, je me suis juré d’expédier coûte que coûte et à votre insu les Lébiadkine à Pétersbourg, d’autant plus que le capitaine lui-même ne demandait qu’à y aller. Seulement je me suis trompé; j’ai donné l’argent en votre nom; est-ce ou non une erreur? Ce n’en est peut-être pas une, hein? Écoutez maintenant, écoutez quelle a été la conséquence de tout cela…

Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et le saisit par le revers de la redingote (peut-être le fit-il exprès), mais un coup violemment appliqué sur son bras l’obligea à lâcher prise.

— Eh bien, qu’est-ce que vous faites?… Prenez garde, vous allez me casser le bras… Le principal ici, c’est la façon dont cela a tourné, — reprit Pierre Stépanovitch sans s’émouvoir aucunement du coup qu’il avait reçu. — Je remets l’argent dans la soirée en stipulant que le frère et la soeur partiront le lendemain à la première heure; je confie à ce coquin de Lipoutine le soin de les mettre lui-même en wagon. Mais le vaurien tenait absolument à faire en public une farce d’écolier, — vous en avez peut-être entendu parler? À la matinée littéraire? Écoutez donc, écoutez: tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui en a écrit la moitié, fait endosser un frac au capitaine, et, tout en m’assurant qu’il l’a conduit le matin à la gare, il le tient sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur l’estrade au moment voulu. Mais l’autre s’enivre inopinément. Alors a lieu le scandale que l’on sait. Ensuite Lébiadkine est ramené chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s’était vanté d’avoir le gousset bien garni, et il avait eu l’imprudence d’exhiber ces deux cents roubles dans les cabarets fréquentés par une clientèle suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu’il avait entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que vous avez dit?), il s’est décidé à profiter de l’occasion. Voilà toute la vérité. Je suis bien aise du moins que Fedka n’ait pas trouvé d’argent: le drôle comptait sur une recette de mille roubles! Il s’est dépêché, et, parait-il, lui-même a eu peur de l’incendie… Soyez-en persuadé, cet incendie a été pour moi comme un coup de bûche que j’aurais reçu sur la tête. Non, c’est le diable sait quoi! C’est une telle insubordination… Tenez, à vous de qui j’attends de si grandes choses, je n’ai rien à cacher: eh bien, oui, depuis longtemps je songeais à recourir au feu, car cette idée est fort populaire, profondément nationale; mais je tenais ce moyen en réserve pour l’heure critique, pour le moment décisif où nous nous lèverons tous et… Et voilà que tout à coup, sans ordre, de leur propre initiative, ils s’avisent de faire cela au moment où précisément il faudrait rester coi et retenir son souffle! Non, c’est une telle indiscipline!… en un mot, je ne sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l’usine Chpigouline… mais si les nôtres sont aussi pour quelque chose là-dedans, si l’un d’eux a pris une part quelconque à cet incendie, — malheur à lui! Voyez ce que c’est que de les abandonner un seul instant à eux-mêmes! Non, il n’y a rien à faire avec cette fripouille démocratique et ses quinquévirats; ce qu’il faut, c’est une volonté puissante, despotique, ayant son point d’appui en dehors des sections et aveuglément obéie par celles- ci… Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que la ville a brûlé parce que Stavroguine avait besoin de l’incendie pour se débarrasser de sa femme, au bout du compte…

— Ah! on trompette cela partout?

— C’est-à-dire qu’on ne le trompette pas encore, j’avoue que rien de semblable n’est arrivé à mes oreilles, mais vous savez comment raisonne la foule, surtout quand elle vient d’être éprouvée par un sinistre. On a bientôt fait de mettre en circulation le bruit le plus idiot. Au fond, du reste, vous n’avez absolument rien à craindre. Vis-à-vis de la loi vous êtes complètement innocent, vis-à-vis de la conscience aussi, — vous ne vouliez pas cela, n’est-ce pas? Vous ne le vouliez pas? Il n’y a pas de preuves, il n’y a qu’une coïncidence… À moins que Fedka ne se rappelle les paroles imprudentes prononcées par vous l’autre jour chez Kiriloff (quel besoin aviez-vous de parler ainsi?), mais cela ne prouve rien du tout, et, d’ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me charge de lui couper la langue aujourd’hui même…

— Les cadavres n’ont pas été brûlés?

— Pas le moins du monde; cette canaille n’a rien su faire convenablement. Mais du moins je me réjouis de vous voir si tranquille… car, bien que ce ne soit nullement votre faute et que vous n’ayez pas même une pensée à vous reprocher, n’importe… Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires: vous êtes, du coup, libre, veuf, en mesure d’épouser, quand vous voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcroît de veine, se trouve déjà dans vos mains. Voilà ce que peut faire un pur hasard, un concours fortuit de circonstances, — hein?

— Vous me menacez, imbécile?

— Allons, c’est cela, traitez-moi tout de suite d’imbécile, et quel ton! Vous devriez être enchanté, et vous… Je suis accouru tout exprès pour vous apprendre au plus tôt… Et pourquoi vous menacerais-je? Je me soucie bien d’obtenir quelque chose de vous par l’intimidation! Il me faut votre libre consentement, je ne veux point d’une adhésion forcée. Vous êtes une lumière, un soleil… C’est moi qui vous crains de toute mon âme, et non vous qui me craignez! Je ne suis pas Maurice Nikolaïévitch… Figurez- vous qu’au moment où j’arrivais ici à bride abattue, j’ai trouvé Maurice Nikolaïévitch près de la grille de votre jardin… il a dû passer là toute la nuit, son manteau était tout trempé! C’est prodigieux! Comment un homme peut-il être fou à ce point là?

— Maurice Nikolaïévitch? C’est vrai?

— C’est l’exacte vérité. Il est devant la grille du jardin. À trois cents pas d’ici, si je ne me trompe. J’ai passé à côté de lui aussi rapidement que possible, mais il m’a vu. Vous ne le saviez pas? En ce cas je suis bien aise d’avoir pensé à vous le dire. Tenez, celui-là est plus à craindre que personne, s’il a un revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une irritation bien légitime, — car le voilà dans une drôle de situation, ha, ha! Qu’est-ce qu’il fait là selon vous?

— Il attend Élisabeth Nikolaïevna, naturellement.

— Bah! Mais pourquoi irait-elle le retrouver? Et… par une telle pluie… voilà un imbécile!

— Elle va le rejoindre tout de suite.

— Vraiment! Voilà une nouvelle! Ainsi… Mais écoutez, à présent la position d’Élisabeth Nikolaïevna est changée du tout au tout: que lui importe maintenant Maurice Nikolaïévitch? Rendu libre par le veuvage, vous pouvez l’épouser dès demain, n’est-ce pas? Elle ne le sait pas encore, — laissez-moi faire, et dans un instant j’aurai tout arrangé. Où est-elle? Ce qu’elle va être contente en apprenant cela!

— Contente?

— Je crois bien, allons lui porter la nouvelle.

— Et vous pensez que ces cadavres n’éveilleront chez elle aucun soupçon? demanda Nicolas Vsévolodovitch avec un singulier clignement d’yeux.

— Non, certes, ils n’en éveilleront pas, répondit plaisamment Pierre Stépanovitch, — car au point de vue juridique… Eh! quelle idée! Et quand même elle se douterait de quelque chose! Les femmes glissent si facilement là-dessus, vous ne connaissez pas encore les femmes! D’abord, maintenant c’est tout profit pour elle de vous épouser, attendue qu’elle s’est perdue de réputation; ensuite, je lui ai parlé du «navire» et j’ai remarqué qu’elle y mordait, voilà de quel calibre est cette demoiselle. N’ayez pas peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilité, d’autant plus que vous êtes tout à fait, tout à fait innocent, n’est-ce pas? Seulement elle aura soin de conserver ces petits cadavres pour vous les servir plus tard, après un an de mariage. Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi des armes dans le passé de son mari, mais d’ici là… qu’y aura-t- il dans un an? Ha, ha, ha!

— Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprès de Maurice Nikolaïévitch. Elle m’a déclaré tout à l’heure qu’elle ne pouvait pas me souffrir et qu’elle allait me quitter; assurément elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture.

— Ba-ah! Est-ce que, réellement, elle veut s’en aller? D’où cela pourrait-il venir? demanda Pierre Stépanovitch en regardant Stavroguine d’un air stupide.

— Elle s’est aperçue cette nuit que je ne l’aimais pas du tout… ce que, sans doute, elle a toujours su.

— Mais est-ce que vous ne l’aimez pas? répliqua le visiteur qui paraissait prodigieusement étonné; — s’il en est ainsi, pourquoi donc hier, quand elle est entrée, l’avez-vous gardée chez vous au lieu de la prévenir loyalement dès l’abord que vous ne l’aimiez pas? Vous avez commis une lâcheté épouvantable; et quel rôle ignoble je me trouve, par votre fait, avoir joué auprès d’elle!

Stavroguine eut un brusque accès d’hilarité.

— Je ris de mon singe, se hâta-t-il d’expliquer.

— Ah! vous avez deviné que je faisais le paillasse, reprit en riant aussi Pierre Stépanovitch; — c’était pour vous égayer! Figurez-vous, au moment où vous êtes entré ici, votre visage m’a appris que vous aviez du «malheur». Peut-être même est-ce une déveine complète, hein? Tenez, je parie, poursuivit-il en élevant gaiement la voix, — que pendant toute la nuit vous êtes resté assis à côté l’un de l’autre dans la salle, et que vous avez perdu un temps précieux à faire assaut de noblesse… Allons, pardonnez- moi, pardonnez-moi; cela m’est bien égal après tout: hier déjà j’étais sûr que le dénouement serait bête. Je vous l’ai amenée à seule fin de vous procurer un peu d’amusement, et pour vous prouver qu’avec moi vous ne vous ennuierez pas; je suis fort utile sous ce rapport; en général j’aime à faire plaisir aux gens. Si maintenant vous n’avez plus besoin d’elle, ce que je présumais en venant chez vous, eh bien…»

— Ainsi ce n’est que pour mon amusement que vous l’avez amenée?

— Pourquoi donc aurait-ce été?

— Ce n’était pas pour me décider à tuer ma femme?

— En voilà une! Mais est-ce que vous l’avez tuée? Quel homme tragique!

—Vous l’avez tuée, cela revient au même.

— Mais est-ce que je l’ai tuée? Je vous répète que je ne suis absolument pour rien dans cette affaire-là. Pourtant vous commencez à m’inquiéter…

— Continuez, vous disiez: «Si maintenant vous n’avez plus besoin d’elle, eh bien…»

— Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement! Je la marierai à Maurice Nikolaïévitch; soit dit en passant, ce n’est nullement moi qui l’ai mis en faction devant la grille de votre jardin, n’allez pas encore vous fourrer cela dans la tête! Voyez- vous, j’ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais j’avais beau rouler à toute vitesse, je n’étais pas rassuré tantôt en passant à côté de lui. «S’il était armé d’un revolver?…» me disais-je. Heureusement que j’ai pris le mien. Le voici (il tira de sa poche un revolver qu’il s’empressa d’y remettre aussitôt après l’avoir montré à Stavroguine), — je m’en suis muni à cause de la longueur de la route… Pour ce qui est d’Élisabeth Nikolaïevna, je vous aurai tout dit en deux mots: son petit coeur souffre maintenant à la pensée de Maurice… du moins il doit souffrir… et vous savez — vraiment, elle n’est pas sans m’inspirer quelque pitié! Je vais la colloquer à Maurice, et aussitôt elle commencera à se souvenir de vous, à lui chanter vos louanges, à l’insulter en face, — tel est le coeur de la femme! Eh bien, voilà que vous riez encore? Je suis fort heureux que vous soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d’abord Maurice sur le tapis. Quant à ceux… qui ont été tués… peut- être vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant? Elle apprendra toujours cela assez tôt.

— Qu’est-ce qu’elle apprendra? Qui a été tué? Qu’avez-vous dit de
Maurice Nikolaïévitch? demanda Lisa ouvrant tout à coup la porte.

— Ah! vous étiez aux écoutes?

— Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolaïévitch? Il est tué?

— Ah! cette question prouve que vous n’avez pas bien entendu! Tranquillisez-vous, Maurice Nikolaïévitch est vivant et en parfaite santé, ce dont vous allez pouvoir vous assurer à l’instant même, car il est ici, près de la grille du jardin… et je crois qu’il a passé là toute la nuit; son manteau est tout trempé… Quand je suis arrivé, il m’a vu.

— Ce n’est pas vrai. Vous avez prononcé le mot «tué»… Qui est tué? insista la jeune fille en proie à une douloureuse angoisse.

— Il n’y a de tué que ma femme, son frère Lébiadkine et leur servante, déclara d’un ton ferme Stavroguine.

Lisa frissonna et devint affreusement pâle.

— C’est un étrange cas de férocité, Élisabeth Nikolaïevna, un stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hâta d’expliquer Pierre Stépanovitch, — un malfaiteur a profité de l’incendie, voilà tout! Le coupable est le galérien Fedka, et il a été aidé par la sottise de Lébiadkine, lequel avait eu le tort de montrer son argent à tout le monde… Je me suis empressé d’apporter cette nouvelle à Stavroguine, et elle a produit sur lui l’effet d’un coup de foudre. Nous étions en train de nous demander s’il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s’il ne valait pas mieux remettre cette communication à plus tard.

— Nicolas Vsévolodovitch, dit-il la vérité? articula péniblement
Lisa.

— Non, il ne dit pas la vérité.

Pierre Stépanovitch eut un frisson.

— Comment, je ne dis pas la vérité! vociféra-t-il, — qu’est-ce encore que cela?

— Seigneur, je vais perdre la tête! s’écria Lisa.

— Mais comprenez donc au moins qu’en ce moment il est fou! cria de toute sa force Pierre Stépanovitch, — cela n’a rien d’étonnant, après tout: sa femme a été assassinée. Voyez comme il est pâle… Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas quitté une minute, comment donc le soupçonner?

— Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au bout du monde, oh! oui, j’irai partout avec vous! Je vous suivrai comme un chien…

— Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous êtes? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. — Élisabeth Nikolaïevna, pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose: il n’est pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu’il a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une pensée!… Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr, d’ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet… Les coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l’usine Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui court.

— C’est vrai? C’est vrai? questionna Lisa tremblante comme si elle avait attendu son arrêt de mort.

— Je ne les ai pas tués et j’étais opposé à ce crime, mais je savais qu’on devait les assassiner et j’ai laissé faire les assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle.

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver Stavroguine.

— Ainsi vous… Ainsi vous… Ainsi vous n’avez peur de rien? hurla-t-il, l’écume aux lèvres; sa fureur était telle qu’il pouvait à peine parler.

Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses cheveux et souriait d’un air égaré. Pierre Stépanovitch le tira violemment par la manche.

— Vous vous dérobez, n’est-ce pas? Ainsi voilà ce que vous avez en vue? Vous dénoncerez tout le monde, après quoi vous entrerez dans un monastère ou vous irez au diable… Mais je saurai bien vous escoffier tout de même, quoique vous ne me craigniez pas!

À la fin, Stavroguine remarqua la présence de Pierre Stépanovitch.

— Ah! c’est vous qui faites ce bruit? observa-t-il, et, la mémoire lui revenant soudain, il ajouta: — Courez, courez donc! Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache… et qu’elle n’aille pas là-bas… voir les corps… les corps… Mettez-la de force en voiture… Alexis Egoritch! Alexis Egoritch!

— Attendez, ne criez pas! À présent elle est déjà dans les bras de Maurice… Maurice ne montera pas dans votre voiture… Attendez donc! Il s’agit bien de voiture en ce moment!

Il sortit de nouveau son revolver de sa poche; Stavroguine le regarda sérieusement.

— Eh bien, tuez-moi! dit-il à voix basse et d’un ton résigné.

— Ah! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa conscience! reprit vivement Pierre Stépanovitch. — Vous voulez qu’on vous tue, n’est-ce pas? Elle aurait dû, vraiment, vous cracher au visage!… Vous, un «navire»! Vous n’êtes qu’une vieille barque trouée, bonne à débiter comme bois de chauffage… Allons, que du moins la colère vous réveille! E-eh! Cela devrait vous être égal, puisque vous-même demandez qu’on vous loge une balle dans le front?

Stavroguine eut un sourire étrange.

— Si vous n’étiez pas un bouffon, peut-être qu’à présent je dirais: oui… Si seulement la chose était un tant soit peu plus intelligente…

— Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure partie de moi-même, vous en soyez un! Vous me comprenez?

Nicolas Vsévolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-être été incompréhensible pour tout autre. Chatoff avait été fort étonné en entendant Stavroguine lui dire qu’il y avait de l’enthousiasme chez Pierre Stépanovitch.

— Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais d’ici à demain j’aurai pris une résolution. Venez demain.

— Oui? C’est: oui?

— Est-ce que je sais?… Allez au diable, au diable!

Et il sortit de la salle.

— Après tout, cela vaut peut-être encore mieux, murmura à part soi Pierre Stépanovitch en remettant son revolver dans sa poche.


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