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Troisième Partie
Chapitre V
VI
La nuit se passa. On renvoyait Chatoff, on l’injuriait, on l’appelait. Marie en vint à concevoir les plus grandes craintes pour sa vie. Elle criait qu’elle voulait vivre «absolument, absolument!» et qu’elle avait peur de mourir: «Il ne faut pas, il ne faut pas!» répétait-elle. Sans Arina Prokhorovna les choses auraient été fort mal. Peu à peu, elle se rendit complètement maîtresse de sa cliente, qui finit par lui obéir avec la docilité d’un enfant. La sage-femme procédait par la sévérité et non par les caresses; en revanche elle entendait admirablement son métier. L’aurore commençait à poindre. Arina Prokhorovna imagina tout à coup que Chatoff était allé prier Dieu sur le palier, et elle se mit à rire. La malade rit aussi, d’un rire méchant, amer, qui paraissait la soulager. À la fin, le mari fut expulsé pour tout de bon. La matinée était humide et froide. Debout sur le carré, le visage tourné contre le mur, Chatoff se trouvait exactement dans la même position que la veille, au moment de la visite d’Erkel. Il tremblait comme une feuille et n’osait penser; des rêves incohérents, aussi vite interrompus qu’ébauchés, occupaient son esprit. De la chambre arrivèrent enfin jusqu’à lui non plus des gémissements, mais des hurlements affreux, inexprimables, impossibles. En vain il voulut se boucher les oreilles, il ne put que tomber à genoux en répétant sans savoir ce qu’il disait: «Marie, Marie!» Et voilà que soudain retentit un cri nouveau, faible, inarticulé, — un vagissement. Chatoff frissonnant se releva d’un bond, fit le signe de la croix et s’élança dans la chambre. Entre les bras d’Arina Prokhorovna s’agitait un nouveau- né, un petit être rouge, ridé, sans défense, à la merci du moindre souffle, mais qui criait comme pour attester son droit à la vie… Étendue sur le lit, Marie semblait privée de sentiment; toutefois, au bout d’une minute, elle ouvrit les yeux et regarda son mari d’une façon étrange: jusqu’alors, jamais il ne lui avait vu ce regard, et il ne pouvait le comprendre.
— Un garçon? Un garçon? demanda-t-elle d’une voix brisée à l’accoucheuse.
— Oui, répondit celle-ci en train d’emmailloter le baby.
Pendant un instant elle le donna à tenir à Chatoff, tandis qu’elle se disposait à le mettre sur le lit, entre deux oreillers. La malade fit à son mari un petit signe à la dérobée, comme si elle eût craint d’être vue par Arina Prokhorovna. Il comprit tout de suite et vint lui montrer l’enfant.
La mère sourit.
— Qu’il est… joli… murmura-t-elle faiblement.
Madame Virguinsky était triomphante.
— Oh! comme il le regarde! fit-elle avec un rire gai en considérant le visage de Chatoff; — voyez donc cette tête!
— Égayez-vous, Arina Prokhorovna… C’est une grande joie… balbutia-t-il d’un air de béatitude idiote; il était radieux depuis les quelques mots prononcés par Marie au sujet de l’enfant.
— Quelle si grande joie y a-t-il là pour vous? répliqua en riant Arina Prokhorovna, qui n’épargnait pas sa peine et travaillait comme une esclave.
— Le secret de l’apparition d’un nouvel être, un grand, un inexplicable mystère, Arina Prokhorovna, et quel dommage que vous ne compreniez pas cela!
Dans son exaltation Chatoff bégayait des paroles confuses qui semblaient jaillir de son âme en dépit de lui-même; on aurait dit que quelque chose était détraqué dans son cerveau.
— Il y avait deux êtres humains, et en voici tout à coup un troisième, un nouvel esprit, entier, achevé, comme ne le sont pas les oeuvres sortant des mains de l’homme; une nouvelle pensée et un nouvel amour, c’est même effrayant… Et il n’y a rien au monde qui soit au-dessus de cela!
La sage-femme partit d’un franc éclat de rire.
— Eh! qu’est-ce qu’il jabote! C’est tout simplement le développement ultérieur de l’organisme, et il n’y a là rien de mystérieux. Alors n’importe quelle mouche serait un mystère. Mais voici une chose: les gens qui sont de trop ne devraient pas venir au monde. Commencez par vous arranger de façon qu’ils ne soient pas de trop, et ensuite engendrez-les. Autrement, qu’arrive-t-il? Celui-ci, par exemple, après-demain on devra l’envoyer dans un asile… Du reste, il faut cela aussi.
— Je ne souffrirai jamais qu’il soit envoyé dans un asile! dit d’un ton ferme Chatoff qui regardait fixement le plancher.
— Vous l’adopterez?
— Il est déjà mon fils.
— Sans doute c’est un Chatoff; aux yeux de la loi vous êtes son père, et vous n’avez pas lieu de vous poser en bienfaiteur du genre humain. Il faut toujours qu’ils fassent des phrases. Allons, allons, c’est bien, seulement, messieurs, il est temps que je m’en aille, dit madame Virguinsky quand elle eut fini tous ses arrangements. — Je viendrai encore dans la matinée, et, si besoin est, je passerai ce soir, mais maintenant, comme tout est terminé à souhait, je dois courir chez d’autres qui m’attendent depuis longtemps. Vous avez une vieille qui demeure dans votre maison, Chatoff; autant elle qu’une autre, mais ne quittez pas pour cela votre femme, cher mari; restez près d’elle, vous pourrez peut-être vous rendre utile; je crois que Marie Ignatievna ne vous chassera pas… allons, allons, je ris…
Chatoff reconduisit Arina Prokhorovna jusqu’à la grand’porte.
Avant de sortir, elle lui dit:
— Vous m’avez amusée pour toute ma vie, je ne vous demanderai pas d’argent; je rirai encore en rêve. Je n’ai jamais rien vu de plus drôle que vous cette nuit.
Elle s’en alla très contente. La manière d’être et le langage de Chatoff lui avaient prouvé clair comme le jour qu’une pareille «lavette», un homme chez qui la bosse de la paternité était si développée, ne pouvait pas être un dénonciateur. Quoiqu’elle eût une cliente à visiter dans le voisinage de la rue de l’Épiphanie, Arina Prokhorovna retourna directement chez elle, pressée qu’elle était de faire part de ses impressions à son mari.
— Marie, elle t’a ordonné de dormir pendant un certain temps, bien que ce soit fort difficile, je le vois… commença timidement Chatoff. — Je vais me mettre là près de la fenêtre et je veillerai sur toi, n’est-ce pas?
Il s’assit près de la fenêtre, derrière le divan, de sorte qu’elle ne pouvait pas le voir. Mais moins d’une minute après elle l’appela et, d’un ton dédaigneux, le pria d’arranger l’oreiller. Il obéit. Elle regardait le mur avec colère.
— Pas ainsi, oh! pas ainsi… Quel maladroit!
Chatoff se remit à l’oeuvre.
La malade eut une fantaisie étrange:
— Baissez-vous vers moi, dit-elle soudain à son mari en faisant tous ses efforts pour ne pas le regarder.
Il eut un frisson, néanmoins il se pencha vers elle.
— Encore… pas comme cela, plus près…
Elle passa brusquement son bras gauche autour du cou de Chatoff, et il sentit sur son front le baiser brûlant de la jeune femme.
— Marie!
Elle avait les lèvres tremblantes et se roidissait contre elle- même, mais tout à coup elle se souleva un peu, ses yeux étincelèrent:
— Nicolas Stavroguine est un misérable! s’écria-t-elle.
Puis elle retomba sans force sur le lit, cacha son visage dans l’oreiller et se mit à sangloter, tout en tenant la main de Chatoff étroitement serrée dans la sienne.
À partir de ce moment elle ne le laissa plus s’éloigner, elle voulut qu’il restât assis à son chevet. Elle ne pouvait pas parler beaucoup, mais elle ne cessait de le contempler avec un sourire de bienheureuse. Il semblait qu’elle fût devenue une petite sotte. C’était, pour ainsi dire, une renaissance complète. Quant à Chatoff, tantôt il pleurait comme un petit enfant, tantôt il disait Dieu sait quelles extravagances en baisant les mains de Marie. Elle écoutait avec ivresse, peut-être sans comprendre, tandis que ses doigts alanguis lissaient et caressaient amoureusement les cheveux de son époux. Il parlait de Kiriloff, de la vie nouvelle qui allait maintenant commencer pour eux, de l’existence de Dieu, de la bonté de tous les hommes… Ensuite, d’un oeil ravi, ils se remirent à considérer le baby.
— Marie! cria Chatoff, qui tenait l’enfant dans ses bras, — nous en avons fini, n’est-ce pas, avec l’ancienne démence, avec l’infamie et la charogne? Laisse-moi faire, et nous entrerons à trois dans une nouvelle route, oui, oui!… Ah! mais comment donc l’appellerons-nous, Marie?
— Lui? Comment nous l’appellerons? fit-elle avec étonnement, et soudain ses traits prirent une expression d’affreuse souffrance.
Elle frappa dans ses mains, jeta à Chatoff un regard de reproche et enfouit sa tête dans l’oreiller.
— Marie, qu’est-ce que tu as? demanda-t-il épouvanté.
— Et vous avez pu, vous avez pu… Oh! Ingrat!
— Marie, pardonne, Marie… je désirais seulement savoir comment on le nommerait. Je ne sais pas…
— Ivan, Ivan, répondit-elle avec feu en relevant son visage trempé de larmes; — vraiment, avez-vous pu soupçonner qu’on lui donnerait quelque autre nom, un nom odieux?
— Marie, calme-toi, oh! que tu es nerveuse!
— Encore une grossièreté; pourquoi attribuez-vous cela aux nerfs? Je parie que si j’avais dit de l’appeler de ce nom odieux, vous auriez consenti tout de suite, vous n’y auriez même pas fait attention! Oh! les ingrats, les hommes bas! Tous, tous!
Inutile de dire qu’un instant après ils se réconcilièrent. Chatoff persuada à Marie de prendre du repos. Elle s’endormit, mais toujours sans lâcher la main de son mari; de temps à autre elle s’éveillait, le regardait comme si elle avait peur qu’il ne s’en allât, puis fermait de nouveau les yeux.
Kiriloff envoya la vieille présenter ses «félicitations»; elle apporta en outre, de la part de l’ingénieur, du thé chaud, des côtelettes qui venaient d’être grillées, et du pain blanc avec du bouillon pour «Marie Ignatievna». La malade but avidement le bouillon et obligea son mari à manger une côtelette. La vieille s’occupa de l’enfant.
Le temps se passait. Vaincu par la fatigue, Chatoff s’endormit lui-même sur la chaise et laissa tomber sa tête sur l’oreiller de Marie. Arina Prokhorovna, fidèle à sa promesse, arriva sur ces entrefaites. Elle éveilla gaiement les époux, fit à Marie les recommandations nécessaires, examina l’enfant et défendit encore à Chatoff de s’éloigner. La sage-femme décocha ensuite à l’»heureux couple» quelques traits moqueurs; après quoi elle se retira aussi contente que tantôt.
L’obscurité était venue quand Chatoff s’éveilla. Il se hâta d’allumer une bougie et courut chercher la vieille; mais il s’était à peine mis en devoir de descendre l’escalier qu’il entendit, non sans stupeur, quelqu’un gravir les marches d’un pas léger et tranquille. Le visiteur était Erkel.
— N’entrez pas! dit Chatoff à voix basse, et, prenant vivement le jeune homme par le bras, il lui fit rebrousser chemin jusqu’à la grand’porte. — Attendez ici, je vais sortir tout de suite, je vous avais complètement oublié! Oh! comme vous savez vous rappeler à l’attention!
Il était si pressé qu’il ne passa même pas chez Kiriloff et se contenta d’appeler la vieille. Marie fut au désespoir, s’indigna: comment pouvait-il seulement avoir l’idée de la quitter?
— Mais c’est pour en finir! criait-il avec exaltation; — après cela nous entrerons dans une nouvelle voie, et plus jamais, plus jamais nous ne songerons aux horreurs d’autrefois!
Tant bien que mal il parvint à lui faire entendre raison, promettant d’être de retour à neuf heures précises; il l’embrassa tendrement, il embrassa le baby et courut retrouver Erkel.
Tous deux devaient se rendre dans le parc des Stavroguine à Skvorechniki, où, dix-huit mois auparavant, Chatoff avait enterré la presse remise entre ses mains. Situé assez loin de l’habitation, le lieu était sauvage, solitaire et des mieux choisis pour servir de cachette. De la maison Philippoff à cet endroit on pouvait compter trois verstes et demie, peut-être même quatre.
— Est-il possible que nous fassions toute la route à pied? Je vais prendre une voiture.
— N’en faites rien, je vous prie, répondit Erkel, — ils ont formellement insisté là-dessus. Un cocher est un témoin.
— Allons… diable! Peu importe, le tout est d’en finir!
Ils se mirent en marche d’un pas rapide.
— Erkel, vous êtes encore tout jeune! cria Chatoff: — avez-vous jamais été heureux?
— Vous, il paraît qu’à présent vous l’êtes fort, observa l’enseigne intrigué.
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