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Les possédés de Fédor Dostoïevski


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Troisième Partie
Chapitre VI


Une nuit laborieuse.

I

Dans la journée, Virguinsky passa deux heures à courir chez tous les nôtres: il voulait leur dire que Chatoff ne dénoncerait certainement pas, attendu que sa femme était revenue chez lui, qu’un enfant lui était né, et que, «connaissant le coeur humain», on ne pouvait pas en ce moment le considérer comme un homme dangereux. Mais, à son extrême regret, il trouva buisson creux presque partout; seuls Erkel et Liamchine étaient chez eux. Le premier fixa ses yeux clairs sur le visiteur et l’écouta en silence. Lorsque Virguinsky lui demanda nettement s’il irait au rendez-vous à six heures, il répondit avec le plus franc sourire que cela ne pouvait faire aucun doute.

Liamchine était couché et paraissait très sérieusement malade; il avait tiré la couverture sur sa tête. L’arrivée de Virguinsky l’épouvanta; dès que celui-ci eut pris la parole, le Juif sortit brusquement ses bras du lit et se mit à les agiter en suppliant qu’on le laissât en repos. Néanmoins il écouta jusqu’au bout tout ce qu’on lui dit de Chatoff, et la nouvelle que Virguinsky avait vainement cherché à voir les nôtres produisit sur lui une impression extraordinaire. Il savait déjà (par Lipoutine) la mort de Fedka, et il en parla avec agitation au visiteur qui, à son tour, fut très frappé de cet événement. À la question: «Faut-il ou non aller là?» Liamchine répondit, en remuant de nouveau les bras, qu’il était en dehors de tout, qu’il ne savait rien, et qu’on devait le laisser tranquille.

Virguinsky revint chez lui fort oppressé, fort inquiet; il lui en coûtait aussi de ne pouvoir se confier à sa famille, car il avait coutume de tout dire à sa femme, et si en ce moment une nouvelle idée, un nouveau moyen d’arranger les choses à l’amiable ne s’était fait jour dans son cerveau échauffé, il se serait peut- être mis au lit comme Liamchine. Mais la pensée qui venait de s’offrir à son esprit lui donna des forces, et même, dans son impatience de mettre ce projet à exécution, il partit avant l’heure pour le lieu du rendez-vous.

C’était un endroit très sombre situé à l’extrémité de l’immense parc des Stavroguine. Plus tard je suis allé exprès le visiter; qu’il devait paraître morne par cette humide soirée d’automne! Là commençait un ancien bois de réserve; les énormes pins séculaires formaient des tâches noires dans l’obscurité. Celle-ci était telle qu’à deux pas on pouvait à peine se voir, mais Pierre Stépanovitch et Lipoutine arrivèrent avec des lanternes; ensuite Erkel en apporta une aussi. À une époque fort reculée et pour un motif que j’ignore, on avait construit dans ce lieu, avec des pierres de roche non équarries, une grotte d’un aspect assez bizarre. La table et les petits bancs qui se trouvaient dans l’intérieur de cette grotte étaient depuis longtemps en proie à la pourriture. À deux cents pas à droite finissait le troisième étang du parc. Les trois pièces d’eau se faisaient suite: entre la première qui commençait tout près de l’habitation et la dernière qui se terminait tout au bout du parc il y avait plus d’une verste de distance. Il n’était pas à présumer qu’un bruit quelconque, un cri ou même un coup de feu pût parvenir aux oreilles des quelques personnes résidant encore dans la maison Stavroguine. Depuis le départ de Nicolas Vsévolodovitch et celui d’Alexis Egoritch, il ne restait plus là que cinq ou six individus, des domestiques invalides, pour ainsi dire. En tout cas, à supposer même que ces gens entendissent des cris, des appels désespérés, on pouvait être presque sûr que pas un ne quitterait son poêle pour courir au secours.

À six heures vingt, tous se trouvèrent réunis, à l’exception d’Erkel, qui avait été chargé d’aller chercher Chatoff. Cette fois, Pierre Stépanovitch ne se fit pas attendre; il vint accompagné de Tolkatchenko. Ce dernier était fort soucieux; sa résolution de parade, sa jactance effrontée avaient complètement disparu. Il ne quittait pas Pierre Stépanovitch, à qui tout d’un coup il s’était mis à témoigner un dévouement sans bornes: à chaque instant il s’approchait de lui d’un air affairé et lui parlait à voix basse, mais l’autre ne répondait pas ou grommelait d’un ton fâché quelques mots pour se débarrasser de son interlocuteur.

Chigaleff et Virguinsky arrivèrent plusieurs minutes avant Pierre Stépanovitch, et, dès que celui-ci parut, ils se retirèrent un peu à l’écart sans proférer un seul mot; ce silence était évidemment prémédité. Verkhovensky leva sa lanterne et alla les regarder sous le nez avec un sans façon insultant. «Ils veulent parler», pensa- t-il.

— Liamchine n’est pas là? demanda ensuite Pierre Stépanovitch à
Virguinsky. — Qui est-ce qui a dit qu’il était malade?

Liamchine, qui se tenait caché derrière un arbre, se montra soudain.

— Présent! fit-il.

Le Juif avait revêtu un paletot d’hiver, et un plaid l’enveloppait des pieds à la tête, en sorte que, même avec une lanterne, il n’était pas facile de distinguer ses traits.

— Alors il ne manque que Lipoutine?

À ces mots, Lipoutine sortit silencieusement de la grotte. Pierre
Stépanovitch leva de nouveau sa lanterne.

— Pourquoi vous étiez-vous fourré là? Pourquoi ne sortiez-vous pas?

— Je suppose que nous conservons tous la liberté… de nos mouvements, murmura Lipoutine qui, du reste, ne se rendait pas bien compte de ce qu’il voulait dire.

— Messieurs, commença Pierre Stépanovitch en élevant la voix, ce qui fit sensation, car jusqu’alors tous avaient parlé bas; — vous comprenez bien, je pense, que l’heure des délibérations est passée. Tout a été dit, réglé, arrêté dans la séance d’hier. Mais peut-être, si j’en juge par les physionomies, quelqu’un de vous désire prendre la parole; en ce cas je le prie de se dépêcher. Le diable m’emporte, nous n’avons pas beaucoup de temps, et Erkel peut l’amener d’un moment à l’autre…

— Il l’amènera certainement, observa Tolkatchenko.

— Si je ne me trompe, tout d’abord devra avoir lieu la remise de la typographie? demanda Lipoutine sans bien savoir pourquoi il posait cette question.

— Eh bien, naturellement, on ne laisse pas perdre ses affaires, répondit Pierre Stépanovitch en dirigeant un jet de lumière sur le visage de Lipoutine. — Mais hier il a été décidé d’un commun accord qu’on n’emporterait pas la presse aujourd’hui. Qu’il vous indique seulement l’endroit où il l’a enterrée; plus tard nous l’exhumerons nous-mêmes. Je sais qu’elle est enfouie ici quelque part, à dix pas d’un des coins de cette grotte… Mais, le diable m’emporte, comment donc avez-vous oublié cela, Lipoutine? Il a été convenu que vous iriez seul à sa rencontre et qu’ensuite nous sortirions… Il est étrange que vous fassiez cette question, ou bien est-ce que vous parlez pour ne rien dire?

La figure de Lipoutine s’assombrit, mais il ne répliqua pas. Tous se turent. Le vent agitait les cimes des pins.

— J’espère pourtant, messieurs, que chacun accomplira son devoir, déclara impatiemment Pierre Stépanovitch.

— Je sais que la femme de Chatoff est arrivée chez lui et qu’elle vient d’avoir un enfant, dit soudain Virguinsky, dont l’émotion était telle qu’il pouvait à peine parler. — Connaissant le coeur humain… on peut être sûr qu’à présent il ne dénoncera pas… car il est heureux… En sorte que tantôt je suis allé chez tout le monde, mais je n’ai trouvé personne… en sorte que maintenant il n’y a peut-être plus rien à faire…

La respiration lui manquant, il dut s’arrêter.

Pierre Stépanovitch s’avança vivement vers lui.

— Si vous, monsieur Virguinsky, vous deveniez heureux tout d’un coup, renonceriez-vous, — je ne dis pas à dénoncer, il ne peut être question de cela, — mais à accomplir un dangereux acte de civisme dont vous auriez conçu l’idée avant d’être heureux, et que vous considèreriez comme un devoir, comme une obligation pour vous, quelques risques qu’il dût faire courir à votre bonheur?

— Non, je n’y renoncerais pas! Pour rien au monde je n’y renoncerais! répondit avec une chaleur fort maladroite Virguinsky.

— Plutôt que d’être un lâche, vous préfèreriez redevenir malheureux?

— Oui, oui… Et même tout au contraire… je voudrais être un parfait lâche… c’est-à-dire non… pas un lâche, mais au contraire être tout à fait malheureux plutôt que lâche.

— Eh bien, sachez que Chatoff considère cette dénonciation comme un exploit civique, comme un acte impérieusement exigé par ses principes, et la preuve, c’est que lui-même se met dans un assez mauvais cas vis-à-vis du gouvernement, quoique sans doute, comme délateur, il doive s’attendre à beaucoup d’indulgence. Un pareil homme ne renoncera pour rien au monde à son dessein. Il n’y a pas de bonheur qui puisse le fléchir; d’ici à vingt-quatre heures il rentrera en lui-même, s’accablera de reproches et exécutera ce qu’il a projeté. D’ailleurs je ne vois pas que Chatoff ait lieu d’être si heureux parce que sa femme, après trois ans de séparation, est venue chez lui accoucher d’un enfant dont Stavroguine est le père.

— Mais personne n’a vu la dénonciation, objecta d’un ton ferme
Chigaleff.

— Je l’ai vue, moi, cria Pierre Stépanovitch, — elle existe, et tout cela est terriblement bête, messieurs!

— Et moi, fit Virguinsky s’échauffant tout à coup, — je proteste… je proteste de toutes mes forces… Je veux… Voici ce que je veux: quand il arrivera, je veux que nous allions tous au-devant de lui et que nous l’interrogions: si c’est vrai, on l’en fera repentir, et s’il donne sa parole d’honneur, on le laissera aller. En tout cas, qu’on le juge, qu’on observe les formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens.

— Risquer l’oeuvre commune sur une parole d’honneur, c’est le comble de la bêtise! Le diable m’emporte, que c’est bête, messieurs, à présent! Et quel rôle vous assumez au moment du danger!

— Je proteste, je proteste, ne cessait de répéter Virguinsky.

— Du moins, ne criez pas, nous n’entendrons pas le signal. Chatoff, messieurs… (Le diable m’emporte, comme c’est bête à présent!) Je vous ai déjà dit que Chatoff est un slavophile, c’est-à-dire un des hommes les plus bêtes… Du reste, cela ne signifie rien, vous êtes cause que je perds le fil de mes idées!… Chatoff, messieurs, était un homme aigri, et comme, après tout, il appartenait à la société, j’ai voulu jusqu’à la dernière minute espérer qu’on pourrait utiliser ses ressentiments dans l’intérêt de l’oeuvre commune. Je l’ai épargné, je lui ai fait grâce, nonobstant les instructions les plus formelles… J’ai eu pour lui cent fois plus d’indulgence qu’il n’en méritait! Mais il a fini par dénoncer, eh bien, tant pis pour lui!… Et maintenant essayez un peu de lâcher! Pas un de vous n’a le droit d’abandonner l’oeuvre! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous voulez, mais vous n’avez pas le droit de livrer l’oeuvre commune à la merci d’une parole d’honneur! Ce sont les cochons et les gens vendus au gouvernement qui agissent de la sorte!

— Qui donc ici est vendu au gouvernement? demanda Lipoutine.

— Vous peut-être. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine, vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J’appelle vendus, messieurs, tous ceux qui canent à l’heure du danger. Il se trouve toujours au dernier moment un imbécile, qui saisi de frayeur, accourt en criant: «Ah! pardonnez-moi, et je les livrerai tous!» Mais sachez, messieurs, que maintenant il n’y a plus de dénonciation qui puisse vous valoir votre grâce. Si même on abaisse la peine de deux degrés, c’est toujours la Sibérie pour chacun, sans parler d’une autre punition à laquelle vous n’échapperez pas. Il y a un glaive plus acéré que celui du gouvernement.

Pierre Stépanovitch était furieux et la colère lui faisait dire beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s’avança hardiment vers lui.

— Depuis hier, j’ai réfléchi à l’affaire, commença-t-il sur un ton froid, méthodique et assuré qui lui était habituel (la terre se serait entr’ouverte sous ses pieds qu’il n’aurait pas, je crois, haussé la voix d’une seule note, ni changé un iota à son discours); après avoir réfléchi à l’affaire, je me suis convaincu que non seulement le meurtre projeté fera perdre un temps précieux qui pourrait être employé d’une façon plus pratique, mais encore qu’il constitue une funeste déviation de la voie normale, déviation qui a toujours nui considérablement à l’oeuvre et qui en a retardé le succès de plusieurs dizaines d’années, en substituant à l’influence des purs socialistes celle des hommes légers et des politiciens. Mon seul but en venant ici était de protester, pour l’édification commune, contre l’entreprise projetée, et ensuite de refuser mon concours dans le moment présent que vous appelez, je ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire — non par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff; que je ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette affaire est d’un bout à l’autre en contradiction formelle avec mon programme. Quant à être un délateur, un homme vendu au gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez être parfaitement tranquilles en ce qui me concerne: je ne vous dénoncerai pas.

Il fit volte-face et s’éloigna.

— Le diable m’emporte, il va les rencontrer et il avertira Chatoff! s’écria Pierre Stépanovitch; en même temps il prit son revolver et l’arma. À ce bruit, Chigaleff se retourna.

— Vous pouvez être sûr que, si je rencontre Chatoff en chemin, je le saluerai peut-être, mais je ne l’avertirai pas.

— Savez-vous qu’on pourrait vous faire payer cela, monsieur
Fourier?

— Je vous prie de remarquer que je ne suis pas Fourier. En me confondant avec ce fade abstracteur de quintessence, vous prouvez seulement que mon manuscrit vous est totalement inconnu, quoique vous l’ayez eu entre les mains. Pour ce qui est de votre vengeance, je vous dirai que vous avez eu tort d’armer votre revolver; en ce moment cela ne peut que vous être tout à fait nuisible. Si vous comptez réaliser votre menace demain ou après- demain, ce sera la même chose; en me brûlant la cervelle vous ne ferez que vous attirer des embarras inutiles; vous me tuerez, mais tôt ou tard vous arriverez à mon système. Adieu.

Soudain on entendit siffler à deux cents pas de là, dans le parc, du côté de l’étang. Suivant ce qui avait été convenu la veille, Lipoutine répondit aussitôt à ce signal (ayant la bouche assez dégarnie de dents, il avait le matin même acheté dans un bazar un petit sifflet d’un kopek comme ceux dont les enfants se servent). En chemin, Erkel avait prévenu Chatoff que des coups de sifflet seraient échangés, en sorte que celui-ci ne conçut aucun soupçon.

— Ne vous inquiétez pas, à leur approche je me rangerai sur le côté et ils ne m’apercevront pas, dit à voix basse Chigaleff, puis tranquillement, sans se presser, il retourna chez lui en traversant le parc plongé dans l’obscurité.

On connaît maintenant jusqu’aux moindres détails de cet affreux drame. Les deux arrivants trouvèrent tout près de la grotte Lipoutine venu au-devant d’eux: sans le saluer, sans lui tendre la main, Chatoff entra brusquement en matière.

— Eh bien! où est donc votre bêche, fit-il d’une voix forte, — et n’avez-vous pas une autre lanterne encore? Mais n’ayez pas peur, nous sommes absolument seuls, et un coup de canon tiré ici et maintenant ne serait pas entendu à Skvorechniki. Tenez, c’est ici, voyez-vous, à cette place même.

L’endroit qu’il indiquait en frappant du pied se trouvait en effet à dix pas d’un des coins de la grotte, du côté du bois. Au même instant Tolkatchenko, jusqu’alors masqué par un arbre, fondit sur lui, et Erkel lui empoigna les bras; tandis que ceux-ci le saisissaient par derrière, Lipoutine l’assaillit par devant. En un clin d’oeil Chatoff fut terrassé, et ses trois ennemis le tinrent renversé contre le sol. Alors s’élança Pierre Stépanovitch, le revolver au poing. On raconte que Chatoff eut le temps de tourner la tête vers lui et put encore le reconnaître. Trois lanternes éclairaient cette scène. Le malheureux poussa un cri désespéré, mais on le fit taire aussitôt: d’une main ferme Pierre Stépanovitch lui appliqua sur le front le canon de son revolver et pressa la détente. Sans doute la détonation ne fut pas très forte, car à Skvorechniki on n’entendit rien. Chigaleff ne se trouvait encore qu’à trois cents pas de là: naturellement il entendit et le cri de Chatoff et le coup de feu, mais, comme lui-même le déclara plus tard, il ne se retourna pas et continua son chemin. La mort fut presque instantanée. Seul Pierre Stépanovitch conserva la plénitude de sa présence d’esprit, sinon de son sang-froid; il s’accroupit sur sa victime et se mit à la fouiller; il accomplit cette besogne précipitamment, mais sans trembler. Le défunt n’avait pas d’argent sur lui (le porte-monnaie était resté sous l’oreiller de Marie Ignatievna): la perquisition opérée dans ses vêtements n’amena que la découverte de trois insignifiants chiffons de papier: une note de comptabilité, le titre d’un livre, enfin une vieille addition de restaurant qui datait du séjour de Chatoff à l’étranger, et qu’il conservait depuis deux ans, Dieu sait pourquoi. Pierre Stépanovitch fourra ces papiers dans sa poche, puis, remarquant l’inaction de ses complices qui, groupés autour du cadavre, le contemplaient sans rien faire, il entra en fureur et les invectiva grossièrement. Tolkatchenko et Erkel, rappelés à eux-mêmes, coururent chercher dans la grotte deux pierres pesant chacune vingt livres, qu’ils y avaient déposées le matin toutes préparées, c’est-à-dire solidement entourées de cordes. Comme il avait été décidé d’avance qu’on jetterait le corps dans l’étang le plus proche (le troisième), il s’agissait maintenant d’attacher ces pierres, l’une aux pieds, l’autre au cou du cadavre. Ce fut Pierre Stépanovitch qui se chargea de ce soin; Tolkatchenko et Erkel se bornèrent à tenir les pierres et à les lui passer. Tout en maugréant, Verkhovensky lia d’abord avec une corde les pieds de la victime, ensuite il y attacha la pierre que lui présenta Erkel. Cette opération fut assez longue, et, tant qu’elle dura, Tolkatchenko n’eut pas même une seule fois l’idée de déposer son fardeau à terre: respectueusement incliné, il tenait toujours sa pierre dans ses mains afin de pouvoir la donner à la première réquisition. Quand enfin tout fut terminé et que Pierre Stépanovitch se releva pour observer les physionomies des assistants, alors se produisit soudain un fait complètement inattendu, dont l’étrangeté stupéfia presque tout le monde.

Ainsi que le lecteur l’a remarqué, seuls parmi les _nôtres, _Tolkatchenko et Erkel avaient aidé Pierre Stépanovitch dans sa besogne. Au moment où tous s’étaient élancés vers Chatoff, Virguinsky avait fait comme les autres, mais il s’était abstenu de toute agression. Quant à Liamchine, on ne l’avait vu qu’après le coup de revolver. Ensuite, pendant les dix minutes environ que dura le travail de Pierre Stépanovitch et de ses deux auxiliaires, on aurait dit que les trois autres étaient devenus en partie inconscients. Aucun trouble, aucune inquiétude ne les agitait encore: ils ne semblaient éprouver qu’un sentiment de surprise. Lipoutine se tenait en avant de ses compagnons, tout près du cadavre. Debout derrière lui, Virguinsky regardait par-dessus son épaule avec une curiosité de badaud, il se haussait même sur la pointe des pieds pour mieux voir. Liamchine était caché derrière Virguinsky, de temps à autre seulement il levait la tête et jetait un coup d’oeil furtif, après quoi il se dérobait vivement. Mais lorsque les pierres eurent été attachées et que Verkhovensky se fut relevé, Virguinsky se mit soudain à trembler de tous ses membres. Il frappa ses mains l’une contre l’autre et d’une voix retentissante s’écria douloureusement:

— Ce n’est pas cela, pas cela! Non, ce n’est pas cela du tout!

Il aurait peut-être ajouté quelque chose à cette exclamation si tardive, mais Liamchine ne lui en laissa pas le temps: le Juif, qui se trouvait derrière lui, le prit soudain à bras-le-corps, et, le serrant de toutes ses forces, commença à proférer des cris véritablement inouïs. Il y a des moments de grande frayeur, par exemple, quand on entend tout à coup un homme crier d’une voix qui n’est pas la sienne et qu’on n’aurait jamais pu lui soupçonner auparavant. La voix de Liamchine n’avait rien d’humain et semblait appartenir à une bête fauve. Tandis qu’il étreignait Virguinsky de plus en plus fort, il ne cessait de trembler, regardant tout le monde avec de grands yeux, ouvrant démesurément la bouche et trépignant des pieds. Virguinsky fut tellement épouvanté que lui- même se mit à crier comme un insensé; en même temps, avec une colère qu’on n’aurait pas attendue d’un homme aussi doux, il s’efforçait de se dégager en frappant et en égratignant Liamchine autant qu’il pouvait le faire, ce dernier se trouvant derrière lui. Erkel vint à son aide et donna au Juif une forte secousse qui l’obligea à lâcher prise; dans son effroi Virguinsky courut se réfugier dix pas plus loin. Mais alors Liamchine aperçut tout à coup Verkhovensky et s’élança vers lui en criant de nouveau. Son pied s’étant heurté contre le cadavre, il tomba sur Pierre Stépanovitch, le saisit dans ses bras, et lui appuya sa tête sur la poitrine avec une force contre laquelle, dans le premier moment, ni Pierre Stépanovitch, ni Tolkatchenko, ni Lipoutine ne purent rien. Le premier poussait des cris, vomissait des injures et accablait de coups de poing la tête obstinément appuyée contre sa poitrine; ayant enfin réussi à se dégager quelque peu, il prit son revolver et le braqua sur la bouche toujours ouverte de Liamchine; déjà Tolkatchenko, Erkel et Lipoutine avaient saisi celui-ci par les bras, mais il continuait de crier, malgré le revolver qui le menaçait. Il fallut pour le réduire au silence qu’Erkel fit de son foulard une sorte de tampon et le lui fourrât dans la bouche. Quand le Juif eut été ainsi bâillonné, Tolkatchenko lui lia les mains avec le restant de la corde.

— C’est fort étrange, dit Pierre Stépanovitch en considérant le fou avec un étonnement mêlé d’inquiétude.

Sa stupéfaction était visible.

— J’avais de lui une opinion tout autre, ajouta-t-il d’un air songeur.

On confia pour le moment Liamchine à la garde d’Erkel. Force était d’en finir au plus tôt avec le cadavre, car les cris avaient été si perçants et si prolongés qu’on pouvait les avoir entendus quelque part. Tolkatchenko et Pierre Stépanovitch, s’étant munis de lanternes, prirent le corps par la tête; Lipoutine et Virguinsky saisirent les pieds; puis tout le monde se mit en marche. Les deux pierres rendaient le fardeau pesant, et la distance à parcourir était de deux cents pas. Tolkatchenko était le plus fort des quatre. Il proposa d’aller au pas, mais personne ne lui répondit, et chacun marcha à sa façon. Pierre Stépanovitch, presque plié en deux, portait sur son épaule la tête du mort, et avec sa main gauche tenait la pierre par en bas. Comme pendant la moitié du chemin Tolkatchenko n’avait pas pensé à l’aider dans cette partie de sa tâche, Pierre Stépanovitch finit par éclater en injures contre lui. Les autres porteurs gardèrent le silence, et ce fut seulement quand on arriva au bord de l’étang que Virguinsky, qui paraissait exténué, répéta soudain d’une voix désolée son exclamation précédente:

— Ce n’est pas cela, non, non, ce n’est pas cela du tout!

L’endroit où finissait cette pièce d’eau était l’un des plus solitaires et des moins visités du parc, surtout à cette époque de l’année. On déposa les lanternes à terre, et après avoir donné un branle au cadavre, on le lança dans l’étang. Un bruit sourd et prolongé se fit entendre. Pierre Stépanovitch reprit sa lanterne; tous s’avancèrent curieusement, mais le corps, entraîné par les deux pierres, avait déjà disparu au fond de l’eau, et ils ne virent rien. L’affaire était terminée.

— Messieurs, dit Pierre Stépanovitch, — nous allons maintenant nous séparer. Sans doute, vous devez sentir cette libre fierté qui est inséparable de l’accomplissement d’un libre devoir. Si, par malheur, vous êtes trop agités en ce moment pour éprouver un sentiment semblable, à coup sûr vous l’éprouverez demain: il serait honteux qu’il en fût autrement. Je veux bien considérer l’indigne effarement de Liamchine comme un cas de fièvre chaude, d’autant plus qu’il est, dit-on, réellement malade depuis ce matin. Pour vous, Virguinsky, une minute seulement de libre réflexion vous montrera qu’on ne pouvait, sans compromettre l’oeuvre commune, se contenter d’une parole d’honneur, et que nous avons fait précisément ce qu’il fallait faire. Vous verrez par la suite que la dénonciation existait. Je consens à oublier vos exclamations. Quant au danger, il n’y en a pas à prévoir. L’idée de soupçonner quelqu’un d’entre nous ne viendra à personne, surtout si vous-mêmes savez vous conduire; le principal dépend donc de vous et de la pleine conviction dans laquelle, je l’espère, vous vous affermirez dès demain. Si vous vous êtes réunis en groupe, c’est, entre autres choses, pour vous infuser réciproquement de l’énergie à un moment donné et, au besoin, pour vous surveiller les uns les autres. Chacun de vous a une lourde responsabilité. Vous êtes appelés à reconstruire sur de nouveaux fondements un édifice décrépit et vermoulu; ayez toujours cela sous les yeux pour stimuler votre vaillance. Actuellement votre action ne doit tendre qu’à tout détruire: et l’État et sa moralité. Nous resterons seuls, nous qui nous serons préparés d’avance à prendre le pouvoir: nous nous adjoindrons les hommes intelligents et nous passerons sur le ventre des imbéciles. Cela ne doit pas vous déconcerter. Il faut refaire l’éducation de la génération présente pour la rendre digne de la liberté. Les Chatoff se comptent encore par milliers. Nous nous organisons pour prendre en main la direction des esprits: ce qui est vacant, ce qui s’offre de soi-même à nous, il serait honteux de ne pas le saisir. Je vais de ce pas chez Kiriloff; demain matin on trouvera sur sa table la déclaration qu’il doit écrire avant de se tuer et par laquelle il prendra tout sur lui. Cette combinaison a pour elle toutes les vraisemblances. D’abord, il était mal avec Chatoff; ils ont vécu ensemble en Amérique, par suite ils ont eu le temps de se brouiller. En second lieu, on sait que Chatoff a changé d’opinion: on trouvera donc tout naturel que Kiriloff ait assassiné un homme qu’il devait détester comme renégat, et par qui il pouvait craindre d’être dénoncé. D’ailleurs tout cela sera indiqué dans la lettre; enfin elle révèlera aussi que Fedka a logé dans l’appartement de Kiriloff. Ainsi voilà qui écartera de vous jusqu’au moindre soupçon, car toutes ces têtes de mouton seront complètement déroutées. Demain, messieurs, nous ne nous verrons pas; je dois faire un voyage — très court, du reste, — dans le district. Mais après demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous conseillerais de passer la journée de demain chez vous. À présent nous allons retourner à la ville en suivant des routes différentes. Je vous prie, Tolkatchenko, de vous occuper de Liamchine et de le ramener à son logis. Vous pouvez agir sur lui et surtout lui remontrer qu’il sera la première victime de sa pusillanimité. Monsieur Virguinsky, je ne veux pas plus douter de votre parent Chigaleff que de vous-même: il ne dénoncera pas. On doit assurément déplorer sa conduite; mais, comme il n’a pas encore manifesté l’intention de quitter la société, il est trop tôt pour l’enterrer. Allons, du leste, messieurs; quoique nous ayons affaire à des têtes de mouton, la prudence ne nuit jamais…

Virguinsky partit avec Erkel. L’enseigne, après avoir remis Liamchine entre les mains de Tolkatchenko, déclara à Pierre Stépanovitch que l’insensé avait repris ses esprits, qu’il se repentait, qu’il demandait pardon et ne se rappelait même pas ce qu’il avait fait. Pierre Stépanovitch s’en alla seul et fit un détour qui allongeait de beaucoup sa route. À mi-chemin de la ville, il ne fut pas peu surpris de se voir rejoint par Lipoutine.

— Pierre Stépanovitch, mais Liamchine dénoncera!

— Non, il réfléchira et il comprendra qu’en dénonçant il se ferait envoyer le tout premier en Sibérie. Maintenant personne ne dénoncera, pas même vous.

— Et vous?

— Bien entendu, je vous ferai coffrer tous, pour peu que vous vous avisiez de trahir, et vous le savez. Mais vous ne trahirez pas. C’est pour me dire cela que vous avez fait deux verstes à ma poursuite?

— Pierre Stépanovitch, Pierre Stépanovitch, nous ne nous reverrons peut-être jamais!

— Où avez-vous pris cela?

— Dites-moi seulement une chose.

— Eh bien, quoi? Du reste, je désire que vous décampiez.

— Une seule réponse, mais véridique: sommes-nous le seul quinquévirat en Russie, ou y en a-t-il réellement plusieurs centaines? J’attache à cette question la plus haute importance, Pierre Stépanovitch.

— Votre agitation me le prouve. Savez-vous, Lipoutine, que vous êtes plus dangereux que Liamchine?

— Je le sais, je le sais, mais — une réponse, votre réponse!

— Vous êtes un homme stupide! Voyons, qu’il n’y ait qu’un quinquévirat ou qu’il y en ait mille, ce devrait être pour vous la même chose à présent, me semble-t-il.

— Alors il n’y en a qu’un! Je m’en doutais! s’écria Lipoutine. —
J’avais toujours pensé qu’en effet nous étions le seul…

Sans attendre une autre réponse, il rebroussa chemin et se perdit bientôt dans l’obscurité.

Pierre Stépanovitch resta un moment pensif.

— Non, personne ne dénoncera, dit-il résolument, — mais le groupe doit conserver son organisation et obéir, ou je les… Quelle drogue tout de même que ces gens-là!


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