Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
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Troisième Partie
Chapitre VI
II
Il passa d’abord chez lui et, méthodiquement, sans se presser, fit sa malle. Un train express partait le lendemain à six heures du matin. C’était un essai que faisait depuis peu l’administration du chemin de fer, et elle n’organisait encore ce train matinal qu’une fois par semaine. Quoique Pierre Stépanovitch eût dit aux nôtres qu’il allait se rendre pour quelque temps dans le district, tout autres étaient ses intentions, comme l’événement le montra. Ses préparatifs de départ terminés, il régla sa logeuse déjà prévenue par lui, prit un fiacre et se fit conduire chez Erkel qui demeurait dans le voisinage de la gare. Ensuite, vers une heure du matin, il alla chez Kiriloff, dans le domicile de qui il s’introduisit de la même façon clandestine que lors de sa précédente visite.
Pierre Stépanovitch était de très mauvaise humeur. Sans parler d’autres contrariétés qui lui étaient extrêmement sensibles (il n’avait encore rien pu apprendre concernant Stavroguine), dans le courant de la journée, paraît-il — car je ne puis rien affirmer positivement — il avait été secrètement avisé qu’un danger prochain le menaçait. (D’où avait-il reçu cette communication? Il est probable que c’était de Pétersbourg.) Aujourd’hui sans doute il circule dans notre ville une foule de légendes au sujet de ce temps-là; mais si quelqu’un possède des données certaines, ce ne peut être que l’autorité judiciaire. Mon opinion personnelle est que Pierre Stépanovitch pouvait avoir entrepris quelque chose ailleurs encore que chez nous, et que, par suite, des avertissements ont pu lui venir de là. Je suis même persuadé, quoi qu’en ai dit Lipoutine dans son désespoir, qu’indépendamment du quinquévirat organisé chez nous, il existait deux ou trois autres groupes créés par l’agitateur, par exemple dans les capitales; si ce n’étaient pas des quinquévirats proprement dits, cela devait y ressembler. Trois jours après le départ de Pierre Stépanovitch, l’ordre de l’arrêter immédiatement fut envoyé de Pétersbourg aux autorités de notre ville. Cette mesure avait-elle été prise à raison des faits survenus chez nous ou bien pour d’autres causes? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, il n’en fallut pas plus pour mettre le comble à la terreur presque superstitieuse qui pesait sur tous les esprits depuis qu’un nouveau crime, le mystérieux assassinat de l’étudiant Chatoff, était venu s’ajouter à tant d’autres encore inexpliqués. Mais l’ordre arriva trop tard: Pierre Stépanovitch se trouvait déjà à Pétersbourg; il y vécut quelque temps sous un faux nom, et, à la première occasion favorable, fila à l’étranger… Du reste, n’anticipons pas.
Il semblait irrité lorsqu’il entra chez Kiriloff. On aurait dit qu’en outre du principal objet de sa visite, il avait un besoin de vengeance à satisfaire. L’ingénieur parut bien aise de le voir; évidemment il l’attendait depuis fort longtemps et avec une impatience pénible. Son visage était plus pâle que de coutume, le regard de ses yeux noirs avait une fixité lourde. Assis sur un coin du divan, il ne bougea pas de sa place à l’apparition du visiteur.
— Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment.
Pierre Stépanovitch alla se camper devant lui et l’observa attentivement avant de prononcer un seul mot.
— Alors c’est que tout va bien et que nous persistons dans notre dessein; à la bonne heure, vous êtes un brave! répondit-il avec un sourire protecteur et par conséquent outrageant. — Allons, qu’est-ce que cela fait? ajouta-t-il d’un ton enjoué, — si je suis en retard, vous n’avez pas à vous en plaindre: je vous ai fait cadeau de trois heures.
— Je n’entends pas tenir ces heures de votre générosité, et tu ne peux pas m’en faire cadeau… imbécile!
— Comment? reprit Pierre Stépanovitch tremblant de colère, mais il se contint aussitôt, — voilà de la susceptibilité! Eh! mais nous sommes fâchés? poursuivit-il avec une froide arrogance, — dans un pareil moment il faudrait plutôt du calme. Ce que vous avez de mieux à faire maintenant, c’est de voir en vous un Colomb et de me considérer comme une souris dont les faits et gestes ne peuvent vous offenser. Je vous l’ai recommandé hier.
— Je ne veux pas te considérer comme une souris.
— Est-ce un compliment? Du reste, le thé même est froid, — c’est donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque chose d’inquiétant. Bah! Mais qu’est-ce que j’aperçois là sur la fenêtre, sur une assiette? (Il s’approcha de la fenêtre.) O-oh! une poule au riz!… Mais pourquoi n’a-t-elle pas été entamée? Ainsi nous nous sommes trouvés dans une disposition d’esprit telle que même une poule…
— J’ai mangé, et ce n’est pas votre affaire; taisez-vous!
— Oh! sans doute, et d’ailleurs cela n’a pas d’importance. Je me trompe, cela en a pour moi en ce moment: figurez-vous que j’ai à peine dîné; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est inutile à présent… hein?
— Mangez, si vous pouvez.
— Je vous remercie; ensuite je vous demanderai du thé.
Il s’assit aussitôt à l’autre bout du divan, en face de la table, et se mit à manger avec un appétit extraordinaire, mais en même temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de le regarder avec une expression de haine et de dégoût; il semblait ne pouvoir détacher ses yeux du visage de Pierre Stépanovitch.
— Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement celui-ci, sans interrompre son repas. — Ainsi nous persistons dans notre résolution, hein? Et le petit papier?
— J’ai décidé cette nuit que cela m’était égal. J’écrirai. Au sujet des proclamations?
— Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je dicterai. Cela vous est égal. Se peut-il que dans un pareil moment vous vous inquiétiez du contenu de cette lettre?
— Ce n’est pas ton affaire.
— Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes suffiront: vous écrirez que conjointement avec Chatoff vous avez répandu des proclamations, et que, à cet effet, vous vous serviez notamment de Fedka, lequel avait trouvé un refuge chez vous. Ce dernier point, celui qui concerne Fedka et son séjour dans votre logis, est très important, le plus important même. Voyez, je suis on ne peut plus franc avec vous.
— Chatoff? Pourquoi Chatoff? Pour rien au monde je ne parlerai de
Chatoff.
— Vous voilà encore! Qu’est-ce que cela vous fait? Vous ne pouvez plus lui nuire.
— Sa femme est revenue chez lui. Elle s’est éveillée et a envoyé chez moi pour savoir où il est.
— Elle vous a fait demander où il est? Hum! voilà qui ne vaut rien. Elle est dans le cas d’envoyer de nouveau; personne ne doit savoir que je suis ici…
L’inquiétude s’était emparée de Pierre Stépanovitch.
— Elle ne le saura pas, elle s’est rendormie; Arina Prokhorovna, la sage-femme, est chez elle.
— Et… elle n’entendra pas, je pense? Vous savez, il faudrait fermer en bas.
— Elle n’entendra rien. Et, si Chatoff vient, je vous cacherai dans l’autre chambre.
— Chatoff ne viendra pas; vous écrirez qu’à cause de sa trahison et de sa dénonciation, vous avez eu une querelle avec lui… ce soir… et que vous êtes l’auteur de sa mort.
— Il est mort! s’écria Kiriloff bondissant de surprise.
— Aujourd’hui, vers huit heures du soir, ou plutôt hier, car il est maintenant une heure du matin.
— C’est toi qui l’as tué!… Hier déjà je prévoyais cela!
— Comme c’était difficile à prévoir! Tenez, c’est avec ce revolver (il sortit l’arme de sa poche comme pour la montrer, mais il ne l’y remit plus et continua à la tenir dans sa main droite). Vous êtes étrange pourtant, Kiriloff, vous saviez bien vous-même qu’il fallait en finir ainsi avec cet homme stupide. Qu’y avait-il donc à prévoir là? Je vous ai plus d’une fois mis les points sur les i. Chatoff se préparait à dénoncer, j’avais l’oeil sur lui, on ne pouvait pas le laisser faire. Vous étiez aussi chargé de le surveiller, vous me l’avez dit vous-même, il y a trois semaines…
— Tais-toi! Tu l’as assassiné, parce qu’à Genève il t’a craché au visage!
— Et pour cela, et pour autre chose encore. Pour bien autre chose; du reste, sans aucune animosité. Pourquoi donc sauter en l’air? Pourquoi ces grimaces? O-oh! Ainsi, voilà comme nous sommes!…
Il se leva brusquement et se couvrit avec son revolver. Le fait est que Kiriloff avait tout à coup saisi le sien chargé depuis le matin et posé sur l’appui de la fenêtre. Pierre Stépanovitch se mit en position et braqua son arme sur Kiriloff. Celui-ci eut un sourire haineux.
— Avoue, lâche, que tu as pris ton revolver parce que tu croyais que j’allais te brûler la cervelle… Mais je ne te tuerai pas… quoique… quoique…
Et de nouveau il fit mine de coucher en joue Pierre Stépanovitch; se figurer qu’il allait tirer sur son ennemi était un plaisir auquel il semblait n’avoir pas la force de renoncer. Toujours en position, Pierre Stépanovitch attendit jusqu’au dernier moment, sans presser la détente de son revolver, malgré le risque qu’il courait de recevoir lui-même auparavant une balle dans le front: de la part d’un «maniaque» on pouvait tout craindre. Mais à la fin le «maniaque» haletant, tremblant, hors d’état de proférer une parole, laissa retomber son bras.
À son tour, Pierre Stépanovitch abaissa son arme.
— Vous vous êtes un peu amusé, en voilà assez, dit-il. — Je savais bien que c’était un jeu; seulement, il n’était pas sans danger pour vous: j’aurais pu presser la détente.
Là-dessus, il se rassit assez tranquillement et, d’une main un peu tremblante, il est vrai, se versa du thé. Kiriloff, après avoir déposé son revolver sur la table, commença à se promener de long en large.
— Je n’écrirai pas que j’ai tué Chatoff, et… à présent je n’écrirai rien. Il n’y aura pas de papier!
— Il n’y en aura pas?
— Non!
— Quelle lâcheté et quelle bêtise! s’écria Pierre Stépanovitch blême de colère. — D’ailleurs, je le pressentais. Sachez que vous ne me surprenez pas. Comme vous voudrez, pourtant. Si je pouvais employer la force, je l’emploierais. Mais vous êtes un drôle, poursuivit-il avec une fureur croissante. — Jadis, vous nous avez demandé de l’argent, vous nous avez fait toutes sortes de promesses… seulement, je ne m’en irai pas d’ici sans avoir obtenu un résultat quelconque, je verrai du moins comment vous vous ferez sauter la cervelle.
— Je veux que tu sortes tout de suite, dit Kiriloff allant se placer résolument vis-à-vis du visiteur.
— Non, je ne sortirai pas, répondit ce dernier qui saisit de nouveau son revolver, — maintenant peut-être, par colère et par poltronnerie, vous voulez différer l’accomplissement de votre projet, et demain vous irez nous dénoncer pour vous procurer encore un peu d’argent, car cette délation vous sera payée. Le diable m’emporte, les petites gens comme vous sont capables de tout! Seulement, soyez tranquille, j’ai tout prévu: si vous canez, si vous n’exécutez pas immédiatement votre résolution, je ne m’en irai pas d’ici sans vous avoir troué le crâne avec ce revolver, comme je l’ai fait au misérable Chatoff, que le diable vous écorche!
— Tu veux donc à toute force voir aussi mon sang?
— Ce n’est pas par haine, comprenez-le bien; personnellement, je n’y tiens pas. Je veux seulement sauvegarder notre oeuvre. On ne peut pas compter sur l’homme, vous le voyez vous-même. Votre idée de vous donner la mort est une fantaisie à laquelle je ne comprends rien. Ce n’est pas moi qui vous l’ai fourrée dans la tête, vous aviez déjà formé ce projet avant d’entrer en rapport avec moi et, quand vous en avez parlé pour la première fois, ce n’est pas à moi, mais à nos coreligionnaires politiques réfugiés à l’étranger. Remarquez en outre qu’aucun d’eux n’a rien fait pour provoquer de votre part une semblable confidence; aucun d’eux même ne vous connaissait. C’est vous-même qui, de votre propre mouvement, êtes allé leur faire part de la chose. Eh bien, que faire, si, prenant en considération votre offre spontanée, on a alors fondé là-dessus, avec votre consentement, — notez ce point! — un certain plan d’action qu’il n’y a plus moyen maintenant de modifier? La position que vous avez prise vis-à-vis de nous vous a mis en mesure d’apprendre beaucoup de nos secrets. Si vous vous dédisez, et que demain vous alliez nous dénoncer, il nous en cuira, qu’en pensez-vous? Non, vous vous êtes engagé, vous avez donné votre parole, vous avez reçu de l’argent. Il vous est impossible de nier cela…
Pierre Stépanovitch parlait avec beaucoup de véhémence, mais depuis longtemps déjà Kiriloff ne l’écoutait plus. Il était devenu rêveur et marchait à grands pas dans la chambre.
— Je plains Chatoff, dit-il en s’arrêtant de nouveau en face de
Pierre Stépanovitch.
— Eh bien, moi aussi, je le plains, est-il possible que…
— Tais-toi, infâme! hurla l’ingénieur avec un geste dont la terrible signification n’était pas douteuse, — je vais te tuer!
Pierre Stépanovitch recula par un mouvement brusque en même temps qu’il avançait le bras pour se protéger.
— Allons, allons, j’ai menti, j’en conviens, je ne le plains pas du tout; allons, assez donc, assez!
Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre.
— Je ne remettrai pas à plus tard; c’est maintenant même que je veux me donner la mort: tous les hommes sont des coquins!
— Eh bien! voilà, c’est une idée: sans doute tous les hommes sont des coquins, et comme il répugne à un honnête homme de vivre dans un pareil milieu, alors…
— Imbécile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et non un honnête homme. Il n’y a d’honnêtes gens nulle part.
— Enfin il s’en est douté? Est-il possible, Kiriloff, qu’avec votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que tous les hommes sont les mêmes, que les différences qui les distinguent tiennent non au plus ou moins d’honnêteté, mais seulement au plus ou moins d’intelligence, et que si tous sont des coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible, par conséquent, de n’être pas soi-même un coquin?
— Ah! mais est-ce que tu ne plaisantes pas? demanda Kiriloff en regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. — Tu t’échauffes, tu as l’air de parler sérieusement… Se peut-il que des gens comme toi aient des convictions?
— Kiriloff, je n’ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez vous tuer. Je sais seulement que c’est par principe… par suite d’une conviction très arrêtée. Mais si vous éprouvez le besoin, pour ainsi dire, de vous épancher, je suis à votre disposition… Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe…
— Quelle heure est-il?
— Juste deux heures, répondit Pierre Stépanovitch après avoir regardé sa montre, et il alluma une cigarette.
«On peut encore s’entendre, je crois», pensait-il à part soi.
— Je n’ai rien à te dire, grommela Kiriloff.
— Je me rappelle qu’une fois vous m’avez expliqué quelque chose à propos de Dieu; deux fois même. Si vous voulez vous brûler la cervelle, vous deviendrez dieu, c’est cela, je crois?
— Oui, je deviendrai dieu.
Pierre Stépanovitch ne sourit même pas; il attendait un éclaircissement. Kiriloff fixa sur lui un regard fin.
— Vous êtes un fourbe et un intrigant politique, votre but en m’attirant sur le terrain de la philosophie est de dissiper ma colère, d’amener une réconciliation entre nous et d’obtenir de moi, quand je mourrai, une lettre attestant que j’ai tué Chatoff.
— Eh bien, mettons que j’aie cette pensée canaille, répondit Pierre Stépanovitch avec une bonhomie qui ne semblait guère feinte, — qu’est-ce que tout cela peut vous faire à vos derniers moments, Kiriloff? Voyons, pourquoi nous disputons-nous, dites-le moi, je vous prie? Chacun de nous est ce qu’il est: eh bien, après? De plus, nous sommes tous deux…
— Des vauriens.
— Oui, soit, des vauriens. Vous savez que ce ne sont là que des mots.
— Toute ma vie j’ai voulu que ce ne fussent pas seulement des mots. C’est pour cela que j’ai vécu. Et maintenant encore je désire chaque jour que ce ne soient pas des mots.
— Eh bien, quoi? chacun cherche à être le mieux possible. Le poisson… je veux dire que chacun cherche le confort à sa façon; voilà tout. C’est archiconnu depuis longtemps.
— Le confort, dis-tu?
— Allons, ce n’est pas la peine de discuter sur les mots.
— Non, tu as bien dit; va pour le confort. Dieu est nécessaire et par conséquent doit exister.
— Allons, très bien.
— Mais je sais qu’il n’existe pas et ne peut exister.
— C’est encore plus vrai.
— Comment ne comprends-tu pas qu’avec ces deux idées-là il est impossible à l’homme de continuer à vivre?
— Il doit se brûler la cervelle, n’est-ce pas?
— Comment ne comprends-tu pas que c’est là une raison suffisante pour se tuer? Tu ne comprends pas que parmi des milliers de millions d’hommes il puisse s’en rencontrer un seul qui ne veuille pas, qui soit incapable de supporter cela?
— Tout ce que je comprends, c’est que vous hésitez, me semble-t- il… C’est ignoble.
Kiriloff ne parut pas avoir entendu ces mots.
— L’idée a aussi dévoré Stavroguine, observa-t-il d’un air morne en marchant dans la chambre.
Pierre Stépanovitch dressa l’oreille.
— Comment? Quelle idée? Il vous a lui-même dit quelque chose?
— Non, mais je l’ai deviné. Si Stavroguine croit, il ne croit pas qu’il croie. S’il ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croie pas.
— Il y a autre chose encore chez Stavroguine, quelque chose d’un peu plus intelligent que cela… bougonna Pierre Stépanovitch inquiet du tour qu’avait pris la conversation et de la pâleur de Kiriloff.
«Le diable m’emporte, il ne se tuera pas», songeait-il, «je l’avais toujours pressenti; c’est une extravagance cérébrale et rien de plus; quelles fripouilles que ces gens-là!»
— Tu es le dernier qui sers avec moi: je désire que nous ne nous séparions pas en mauvais termes, fit Kiriloff avec une sensibilité soudaine.
Pierre Stépanovitch ne répondit pas tout de suite. «Le diable m’emporte, qu’est-ce encore que cela?» se dit-il.
— Croyez, Kiriloff, que je n’ai rien contre vous comme homme privé, et que toujours…
— Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et je me tuerai, tandis que toi, tu continueras à vivre.
— Vous voulez dire que j’ai trop peu de coeur pour me donner la mort?
Était-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment une conversation semblable? Pierre Stépanovitch n’avait pas encore pu décider cette question, et il avait résolu de «s’en remettre aux circonstances». Mais le ton de supériorité pris par Kiriloff et le mépris nullement dissimulé avec lequel l’ingénieur ne cessait de lui parler l’irritaient maintenant plus encore qu’au début de leur entretien. Peut-être un homme qui n’avait plus qu’une heure à vivre (ainsi en jugeait, malgré tout, Pierre Stépanovitch) lui apparaissait-il déjà comme un demi cadavre dont il était impossible de tolérer plus longtemps les impertinences.
— À ce qu’il me semble, vous prétendez m’écraser de votre supériorité parce que vous allez vous tuer?
Kiriloff n’entendit pas cette observation.
— Ce qui m’a toujours étonné, c’est que tous les hommes consentent à vivre.
— Hum, soit, c’est une idée, mais…
— Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m’amadouer. Tais-toi, tu ne comprendras rien. Si Dieu n’existe pas, je suis dieu.
— Vous m’avez déjà dit cela, mais je n’ai jamais pu le comprendre: pourquoi êtes-vous dieu?
— Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en dehors de sa volonté. S’il n’existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu d’affirmer mon indépendance.
— Votre indépendance? Et pourquoi êtes-vous tenu de l’affirmer?
— Parce que je suis devenu entièrement libre. Se peut-il que, sur toute l’étendue de la planète, personne, après avoir supprimé Dieu et acquis la certitude de son indépendance, n’ose se montrer indépendant dans le sens le plus complet du mot? C’est comme si un pauvre, ayant fait un héritage, n’osait s’approcher du sac et craignait d’être trop faible pour l’emporter. Je veux manifester mon indépendance. Dussé-je être le seul, je le ferai.
— Eh bien, faites-le.
— Je suis tenu de me brûler la cervelle, parce que c’est en me tuant que j’affirmerai mon indépendance de la façon la plus complète.
— Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué; bien des gens se sont suicidés.
— Ils avaient des raisons. Mais d’hommes qui se soient tués sans aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n’y en a pas encore eu: je serai le premier.
«Il ne se tuera pas», pensa de nouveau Pierre Stépanovitch.
— Savez-vous une chose? observa-t-il d’un ton agacé, — à votre place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous indiquerai quelqu’un, si vous n’avez pas peur. Alors, soit, ne vous brûlez pas la cervelle aujourd’hui. Il y a moyen de s’arranger.
— Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble pas: je veux atteindre le point culminant de l’indépendance et je me tuerai.
«Il a trouvé ça tout seul», grommela avec colère Pierre
Stépanovitch.
— Je suis tenu d’affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en marchant à grands pas dans la chambre. — À mes yeux, il n’y a pas de plus haute idée que la négation de Dieu. J’ai pour moi l’histoire de l’humanité. L’homme n’a fait qu’inventer Dieu, pour vivre sans se tuer: voilà le résumé de l’histoire universelle jusqu’à ce moment. Le premier, dans l’histoire du monde, j’ai repoussé la fiction de l’existence de Dieu. Qu’on le sache une fois pour toutes.
«Il ne se tuera pas», se dit Pierre Stépanovitch angoissé.
— Qui est-ce qui saura cela? demanda-t-il avec une nuance d’ironie. — Il n’y a ici que vous et moi; peut-être voulez-vous parler de Lipoutine?
— Tous le sauront. Il n’y a pas de secret qui ne se découvre. _Celui-là _l’a dit.
Et, dans un transport fébrile, il montra l’image du Sauveur, devant laquelle brûlait une lampe. Pierre Stépanovitch se fâcha pour tout de bon.
— Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allumé une lampe; «à tout hasard», sans doute?
L’ingénieur ne répondit pas.
— Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu’un pope?
— En qui? En _Lui? _Écoute, dit en s’arrêtant Kiriloff dont les yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression extatique. — Écoute une grande idée: il y a eu un jour où trois croix se sont dressées au milieu de la terre. L’un des crucifiés avait une telle foi qu’il dit à l’autre: «Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis.» La journée finit, tous deux moururent, et ils ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La prophétie ne se réalisa pas. Écoute: cet homme était le plus grand de toute la terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La planète tout entière, avec tout ce qui la couvre, — sans cet homme, — n’est que folie. Ni avant, ni après lui, son pareil ne s’est jamais rencontré, et cela même tient du prodige. Oui, c’est un miracle que l’existence unique de cet homme dans la suite des siècles. S’il en est ainsi, si les lois de la nature n’ont même pas épargné Celui-là, si elles n’ont pas même eu pitié de leur chef- d’oeuvre, mais l’ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et mourir pour un mensonge, c’est donc que la planète est un mensonge et repose sur un mensonge, sur une sotte dérision. Par conséquent les lois de la nature sont elles-mêmes une imposture et une farce diabolique. Pourquoi donc vivre, réponds, si tu es un homme?
— C’est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez ici deux causes différentes, et c’est très fâcheux. Mais permettez, eh bien, mais si vous êtes dieu? Si vous êtes détrompé, vous avez compris que toute l’erreur est dans la croyance à l’ancien dieu.
— Enfin tu as compris! s’écria Kiriloff enthousiasmé. — On peut donc comprendre, si même un homme comme toi a compris! Tu comprends maintenant que le salut pour l’humanité consiste à lui prouver cette pensée. Qui la prouvera? Moi! Je ne comprends pas comment jusqu’à présent l’athée a pu savoir qu’il n’y a point de Dieu et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n’existe pas, et ne pas sentir du même coup qu’on est soi-même devenu dieu, c’est une absurdité, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au comble de la gloire. Mais celui-là seul, qui est le premier, doit absolument se tuer; sans cela, qui donc commencera et le prouvera? C’est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je suis obligé d’affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d’affirmer leur liberté. Si l’homme jusqu’à présent a été si malheureux et si pauvre, c’est parce qu’il n’osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot, et qu’il se contentait d’une insubordination d’écolier. Je suis terriblement malheureux, car j’ai terriblement peur. La crainte est la malédiction de l’homme… Mais je manifesterai mon indépendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je commencerai, je finirai, et j’ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la génération suivante; car, autant que j’en puis juger, sous sa forme physique actuelle il est impossible à l’homme de se passer de l’ancien dieu. J’ai cherché pendant trois ans l’attribut de ma divinité et je l’ai trouvé: l’attribut de ma divinité, c’est l’indépendance! C’est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.
Son visage était d’une pâleur étrange, et son regard avait une fixité impossible à supporter. Il semblait être dans un accès de fièvre chaude. Pierre Stépanovitch crut qu’il allait s’abattre sur le parquet.
Dans cet état d’exaltation, Kiriloff prit soudain la résolution la plus inattendue.
— Donne une plume! cria-t-il; — dicte, je signerai tout. J’écrirai même que j’ai tué Chatoff. Dicte pendant que cela m’amuse. Je ne crains pas les pensées d’esclaves arrogants! Tu verras toi-même que tout le mystère se découvrira! Et tu seras écrasé… Je crois! Je crois!
Pierre Stépanovitch, qui tremblait pour le succès de son entreprise, saisit l’occasion aux cheveux; quittant aussitôt sa place, il alla chercher de l’encre et du papier, puis se mit à dicter:
«Je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare…»
— Attends! Je ne veux pas! À qui est-ce que je déclare?
Une sorte de frisson fiévreux agitait les membres de Kiriloff. Il était absorbé tout entier par cette déclaration et par une idée subite qui, au moment de l’écrire, venait de s’offrir à lui: c’était comme une issue vers laquelle s’élançait, pour un instant du moins, son esprit harassé.
— À qui est-ce que je déclare? Je veux savoir à qui!
— À personne, à tout le monde, au premier qui lira cela. À quoi bon préciser? À l’univers entier!
—À l’univers entier? Bravo! Et qu’il n’y ait pas de repentir. Je ne veux pas faire amende honorable; je ne veux pas m’adresser à l’autorité!
— Mais non, non, il ne s’agit pas de cela, au diable l’autorité! Eh bien, écrivez donc, si votre résolution est sérieuse!… répliqua vivement Pierre Stépanovitch impatienté.
— Arrête! Je veux dessiner d’abord une tête qui leur tire la langue.
— Eh! quelle niaiserie! Pas besoin de dessin, on peut exprimer tout cela rien que par le ton.
— Par le ton? C’est bien. Oui, par le ton, par le ton! Dicte par le ton!
«Je soussigné, Alexis Kiriloff, — commença d’une voix ferme et impérieuse Pierre Stépanovitch; en même temps, penché sur l’épaule de l’ingénieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci traçait d’une main frémissante, — je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare qu’aujourd’hui, — octobre, entre sept et huit heures du soir, j’ai assassiné dans le parc l’étudiant Chatoff comme traître et auteur d’une dénonciation au sujet des proclamations et de Fedka, lequel a logé pendant dix jours chez nous, dans la maison Philippoff. Moi-même aujourd’hui je me brûle la cervelle, non que je me repente ou que j’aie peur de vous, mais parce que, déjà à l’étranger, j’avais formé le dessein de mettre fin à mes jours.»
— Rien que cela? s’écria Kiriloff étonné, indigné même.
— Pas un mot de plus! répondit Pierre Stépanovitch, et il voulut lui arracher le document.
— Attends! reprit l’ingénieur, appuyant avec force sa main sur le papier. — Attends! c’est absurde! Je veux dire avec qui j’ai tué. Pourquoi Fedka? Et l’incendie? Je veux tout, et j’ai envie de les insulter encore par le ton, par le ton!
— C’est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit! dit d’une voix presque suppliante Pierre Stépanovitch tremblant que l’ingénieur ne déchirât le papier: — pour qu’ils ajoutent foi à la déclaration, elle doit être conçue en termes aussi vagues et aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu’un petit coin de la vérité, juste assez pour mettre leur imagination en campagne. Ils se tromperont toujours mieux eux-mêmes que nous ne pourrions les tromper, et, naturellement, ils croiront plus à leurs erreurs qu’à nos mensonges. C’est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on ne peut mieux! Donnez! Il n’y a rien à ajouter, c’est admirable ainsi; donnez, donnez!
Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff écoutait en écarquillant ses yeux; il avait l’air d’un homme qui tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n’est plus en état de comprendre.
— Eh! diable! fit avec une irritation soudaine Pierre Stépanovitch, — mais il n’a pas encore signé! Qu’est-ce que vous avez à me regarder ainsi? Signez!
— Je veux les injurier… grommela Kiriloff, pourtant il prit la plume et signa.
— Mettez au-dessous: Vive la République! cela suffira.
— Bravo! s’écria l’ingénieur enthousiasmé. — Vive la République démocratique, sociale et universelle, ou la mort!… Non, non, pas cela. — Liberté, égalité, fraternité, ou la mort! Voilà, c’est mieux, c’est mieux.
Et il écrivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature.
— Assez, assez, ne cessait de répéter Pierre Stépanovitch.
— Attends, encore quelque chose… Tu sais, je vais signer une seconde fois, en français: «de Kiriloff, gentilhomme russe et citoyen du monde» Ha, ha, ha! Non, non, non, attends! poursuivit- il quand son hilarité se fut calmée, — j’ai trouvé mieux que cela, eurêka: «Gentilhomme séminariste russe et citoyen du monde civilisé!» Voilà qui vaut mieux que tout le reste…
Puis, quittant tout à coup le divan sur lequel il était assis, il courut prendre son revolver sur la fenêtre et s’élança dans la chambre voisine où il s’enferma. Pierre Stépanovitch, les yeux fixés sur la porte de cette pièce, resta songeur pendant une minute.
«Dans l’instant présent il peut se tuer, mais s’il se met à penser, c’est fini, il ne se tuera pas.»
En attendant, il prit un siège et examina le papier. Cette lecture faite à tête reposée le confirma dans l’idée que la rédaction du document était très satisfaisante:
— «Qu’est-ce qu’il faut pour le moment? Il faut les dérouter, les lancer sur une fausse piste. Le parc? Il n’y en a pas dans la ville; ils finiront par se douter qu’il s’agit du parc de Skvorechniki, mais il se passera du temps avant qu’ils arrivent à cette conclusion. Les recherches prendront aussi du temps. Voilà qu’ils découvrent le cadavre: c’est la preuve que la déclaration ne mentait pas. Mais si elle est vraie pour Chatoff, elle doit l’être aussi pour Fedka. Et qu’est-ce que Fedka? Fedka, c’est l’incendie, c’est l’assassinat des Lébiadkine; donc, tout est sorti d’ici, de la maison Philippoff, et ils ne s’étaient aperçus de rien, tout leur avait échappé — voilà qui va leur donner le vertige! Ils ne penseront même pas aux nôtres; ils ne verront que Chatoff, Kiriloff, Fedka et Lébiadkine. Et pourquoi tous ces gens là se sont-ils tués les uns les autres? — encore une petite question que je leur dédie. Eh! diable, mais on n’entend pas de détonation!…»
Tout en lisant, tout en admirant la beauté de son travail littéraire, il ne cessait d’écouter, en proie à des transes cruelles, et — tout à coup la colère s’empara de lui. Dévoré d’inquiétude, il regarda l’heure à sa montre: il se faisait tard; dix minutes s’étaient écoulées depuis que Kiriloff avait quitté la chambre… Il prit la bougie et se dirigea vers la porte de la pièce où l’ingénieur s’était enfermé. Au moment où il s’en approchait, l’idée lui vint que la bougie tirait à sa fin, que dans vingt minutes elle serait entièrement consumée, et qu’il n’y en avait pas d’autre. Il colla tout doucement son oreille à la serrure et ne perçut pas le moindre bruit. Tout à coup il ouvrit la porte et haussa un peu la bougie: quelqu’un s’élança vers lui en poussant une sorte de rugissement. Il claqua la porte de toute sa force et se remit aux écoutes, mais il n’entendit plus rien — de nouveau régnait un silence de mort.
Il resta longtemps dans cette position, ne sachant à quoi se résoudre et tenant toujours le chandelier à la main. La porte n’avait été ouverte que durant une seconde, aussi n’avait-il presque rien vu; pourtant le visage de Kiriloff qui se tenait debout au fond de la chambre, près de la fenêtre, et la fureur de bête fauve avec laquelle ce dernier avait bondi vers lui, — cela, Pierre Stépanovitch avait pu le remarquer. Un frisson le saisit, il déposa en toute hâte la bougie sur la table, prépara son revolver, et, marchant sur la pointe des pieds, alla vivement se poster dans le coin opposé, de façon à n’être pas surpris par Kiriloff, mais au contraire à le prévenir, si celui-ci, animé de sentiments hostiles, faisait brusquement irruption dans la chambre.
Quant au suicide, Pierre Stépanovitch à présent n’y croyait plus du tout! «Il était au milieu de la chambre et réfléchissait», pensait-il. «D’ailleurs, cette pièce sombre, terrible… il a poussé un cri féroce et s’est précipité vers moi — cela peut s’expliquer de deux manières: ou bien je l’ai dérangé au moment où il allait presser la détente, ou… ou bien il était en train de se demander comment il me tuerait. Oui, c’est cela, voilà à quoi il songeait. Il sait que je ne m’en irai pas d’ici avant de lui avoir fait son affaire, si lui-même n’a pas le courage de se brûler la cervelle, — donc, pour ne pas être tué par moi, il faut qu’il me tue auparavant… Et le silence qui règne toujours là! C’est même effrayant: il ouvrira tout d’un coup la porte… Ce qu’il y a de dégoûtant, c’est qu’il croit en Dieu plus qu’un pope… Jamais de la vie il ne se suicidera!… Il y a beaucoup de ces esprits-là maintenant. Fripouille! Ah! diable, la bougie, la bougie! dans un quart d’heure elle sera entièrement consumée… Il faut en finir; coûte que coûte, il faut en finir… Eh bien, à présent je peux le tuer… Avec ce papier, on ne me soupçonnera jamais de l’avoir assassiné: je pourrai disposer convenablement le cadavre, l’étendre sur le parquet, lui mettre dans la main un revolver déchargé; tout le monde croira qu’il s’est lui-même… Ah! diable, comment donc le tuer? Quand j’ouvrirai la porte, il s’élancera encore et me tirera dessus avant que j’aie pu faire usage de mon arme. Eh, diable, il me manquera, cela va s’en dire!»
Sa situation était atroce, car il ne pouvait se résoudre à prendre un parti dont l’urgence, l’inéluctable nécessité s’imposait à son esprit. À la fin pourtant il saisit la bougie et de nouveau s’approcha de la porte, le revolver au poing. Sa main gauche se posa sur le bouton de la serrure; cette main tenait le chandelier; le bouton rendit un son aigre. «Il va tirer!» pensa Pierre Stépanovitch. Il poussa la porte d’un violent coup de pied, leva la bougie et tendit son revolver devant lui; mais ni détonation, ni cri… Il n’y avait personne dans la chambre.
Il frissonna. La pièce ne communiquait avec aucune autre, toute évasion était impossible. Il haussa davantage la bougie et regarda attentivement: personne. «Kiriloff!» fit-il, d’abord à demi-voix, puis plus haut; cet appel resta sans réponse.
«Est-ce qu’il se serait sauvé par la fenêtre?»
Le fait est qu’un vasistas était ouvert. «C’est absurde, il n’a pas pu s’esquiver par là.» Il traversa toute la chambre, alla jusqu’à la fenêtre: «Non, c’est impossible.» Il se retourna brusquement, et un spectacle inattendu le fit tressaillir.
Contre le mur opposé aux fenêtres, à droite de la porte, il y avait une armoire. À droite de cette armoire, dans l’angle qu’elle formait avec le mur se tenait debout Kiriloff, et son attitude était des plus étranges: roide, immobile, il avait les mains sur la couture du pantalon, la tête un peu relevée, la nuque collée au mur; on aurait dit qu’il voulait s’effacer, se dissimuler tout entier dans ce coin. D’après tous les indices, il se cachait, mais il n’était guère possible de s’en assurer. Se trouvant un peu sur le côté, Pierre Stépanovitch ne pouvait distinguer nettement que les parties saillantes de la figure. Il hésitait encore à s’approcher pour mieux examiner l’ingénieur et découvrir le mot de cette énigme. Son coeur battait avec force… Tout à coup à la stupeur succéda chez lui une véritable rage: il s’arracha de sa place, se mit à crier et courut furieux vers l’effrayante vision.
Mais quand il fut arrivé auprès d’elle, il s’arrêta plus terrifié encore que tout à l’heure. Une circonstance surtout l’épouvantait: il avait crié, il s’était élancé ivre de colère vers Kiriloff, et, malgré cela, ce dernier n’avait pas bougé, n’avait pas remué un seul membre, — une figure de cire n’aurait pas gardé une immobilité plus complète. La tête était d’une pâleur invraisemblable, les yeux noirs regardaient fixement un point dans l’espace. Baissant et relevant tour à tour la bougie, Pierre Stépanovitch promena la lumière sur le visage tout entier; soudain il s’aperçut que Kiriloff, tout en regardant devant lui, le voyait du coin de l’oeil, peut-être même l’observait. Alors l’idée lui vint d’approcher la flamme de la frimousse du «coquin» et de le brûler pour voir ce qu’il ferait. Tout à coup il lui sembla que le menton de Kiriloff s’agitait et qu’un sourire moqueur glissait sur ses lèvres, comme si l’ingénieur avait deviné la pensée de son ennemi. Tremblant, ne se connaissant plus, celui-ci empoigna avec force l’épaule de Kiriloff.
La scène suivante fut si affreuse et se passa si rapidement qu’elle ne laissa qu’un souvenir confus et incertain dans l’esprit de Pierre Stépanovitch. Il n’avait pas plus tôt touché Kiriloff que l’ingénieur, se baissant par un mouvement brusque, lui appliqua sur les mains un coup de tête qui l’obligea à lâcher la bougie. Le chandelier tomba avec bruit sur le parquet, et la lumière s’éteignit. Au même instant un cri terrible fut poussé par Pierre Stépanovitch qui sentait une atroce douleur au petit doigt de sa main gauche. Hors de lui, il se servit de son revolver comme d’une massue et de toute sa force en asséna trois coups sur la tête de Kiriloff qui s’était serré contre lui et lui mordait le doigt. Voilà tout ce que put se rappeler plus tard le héros de cette aventure. À la fin, il dégagea son doigt et s’enfuit comme un perdu en cherchant à tâtons son chemin dans l’obscurité. Tandis qu’il se sauvait, de la chambre arrivaient à ses oreilles des cris effrayants:
— Tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite!…
Dix fois cette exclamation retentit, mais Pierre Stépanovitch courait toujours, et il était déjà dans le vestibule quand éclata une détonation formidable. Alors il s’arrêta, réfléchit pendant cinq minutes, puis rentra dans l’appartement. Il fallait en premier lieu se procurer de la lumière. Retrouver le chandelier n’était pas le difficile, il n’y avait qu’à chercher par terre, à droite de l’armoire; mais avec quoi rallumer le bout de bougie? Un vague souvenir s’offrit tout à coup à l’esprit de Pierre Stépanovitch: il se rappela que la veille, lorsqu’il s’était précipité dans la cuisine pour s’expliquer avec Fedka, il lui semblait avoir aperçu une grosse boîte d’allumettes chimiques placée sur une tablette dans un coin. S’orientant de son mieux à travers les ténèbres, il finit par trouver l’escalier qui conduisait à la cuisine. Sa mémoire ne l’avait pas trompé: la boîte d’allumettes était juste à l’endroit où il croyait l’avoir vue la veille; elle n’avait pas encore été entamée, il la découvrit en tâtonnant. Sans prendre le temps de s’éclairer, il remonta en toute hâte. Quand il fut de nouveau près de l’armoire, à la place même où il avait frappé Kiriloff avec son revolver pour lui faire lâcher prise, alors seulement il se rappela son doigt mordu, et au même instant il y sentit une douleur presque intolérable. Serrant les dents, il ralluma tant bien que mal le bout de bougie, le remit dans le chandelier et promena ses regards autour de lui: près du vasistas ouvert, les pieds tournés vers le coin droit de la chambre, gisait le cadavre de Kiriloff. L’ingénieur s’était tiré un coup de revolver dans la tempe droite, la balle avait traversé le crâne, et elle était sortie au-dessus de la tempe gauche. Ça et là on voyait des éclaboussures de sang et de cervelle. L’arme était restée dans la main du suicidé. La mort avait dû être instantanée. Quand il eût tout examiné avec le plus grand soin, Pierre Stépanovitch sortit sur la pointe des pieds, ferma la porte et, de retour dans la première pièce, déposa la bougie sur la table. Après réflexion, il se dit qu’elle ne pouvait causer d’incendie, et il se décida à ne pas la souffler. Une dernière fois il jeta les yeux sur la déclaration du défunt, et un sourire machinal lui vient aux lèvres. Ensuite, marchant toujours sur la pointe des pieds, il quitta l’appartement et se glissa hors de la maison par l’issue dérobée.
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