Littérature Russe – Livres pour enfants – Poésie Russe – Fédor Dostoïevski – Les possédés – Table des matières
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Troisième Partie
Chapitre VII
Le dernier voyage de stepan TROPHIMOVITCH.
I
Je suis convaincu que Stépan Trophimovitch eut grand’peur en voyant arriver le moment qu’il avait fixé pour l’exécution de sa folle entreprise. Je suis sûr qu’il fut malade de frayeur, surtout dans la nuit qui précéda sa fuite. Nastenka a raconté depuis qu’il s’était couché tard et qu’il avait dormi. Mais cela ne prouve rien; les condamnés à mort dorment, dit-on, d’un sommeil très profond la veille même de leur supplice. Quoiqu’il fît déjà clair quand il partit et que le grand jour remonte un peu le moral des gens nerveux (témoin le major, parent de Virguinsky, dont la religion s’évanouissait aux premiers rayons de l’aurore), je suis néanmoins persuadé que jamais auparavant il n’aurait pu se représenter sans épouvante la situation qui était maintenant la sienne. Sans doute, surexcité comme il l’était, il est probable qu’il ne sentit pas dès l’abord toute l’horreur de l’isolement auquel il se condamnait en quittant Stasie et la maison où il avait vécu au chaud durant vingt ans. Mais n’importe, lors même qu’il aurait eu la plus nette conscience de toutes les terreurs qui l’attendaient, il n’en aurait pas moins persisté dans sa résolution. Elle avait quelque chose de fier qui, malgré tout, le séduisait. Oh! il aurait pu accepter les brillantes propositions de Barbara Pétrovna et rester à ses crochets «comme un simple parasite», mais non! Dédaigneux d’une aumône, il fuyait les bienfaits de la générale, il arborait «le drapeau d’une grande idée» et, pour ce drapeau, il s’en allait mourir sur un grand chemin! Tels durent être les sentiments de Stépan Trophimovitch; c’est à coup sûr sous cet aspect que lui apparut sa conduite.
Il y a encore une question que je me suis posée plus d’une fois: pourquoi s’enfuit-il à pied au lieu de partir en voiture, ce qui eût été beaucoup plus simple? À l’origine, je m’expliquais le fait par la fantastique tournure d’esprit de ce vieil idéaliste. Il est à supposer, me disais-je, que l’idée de prendre des chevaux de poste lui aura semblé trop banale et trop prosaïque: il a dû trouver beaucoup plus beau de voyager pédestrement comme un pèlerin. Mais maintenant je crois qu’il ne faut pas chercher si loin l’explication. La première raison qui empêcha Stépan Trophimovitch de prendre une voiture fut la crainte de donner l’éveil à Barbara Pétrovna: instruite de son dessein, elle l’aurait certainement retenu de force; lui, de son côté, se serait certainement soumis, et, dès lors, c’en eût été fait de la grande idée. Ensuite, pour prendre des chevaux de poste, il faut au moins savoir où l’on va. Or, la question du lieu où il allait constituait en ce moment la principale souffrance de notre voyageur. Pour rien au monde, il n’eût pu se résoudre à indiquer une localité quelconque, car s’il s’y était décidé, l’absurdité de son entreprise lui aurait immédiatement sauté aux yeux, et il pressentait très bien cela. Pourquoi en effet se rendre dans telle ville plutôt que dans telle autre? Pour chercher _ce marchand? _Mais quel _marchand? _C’était là le second point qui inquiétait Stépan Trophimovitch. Au fond, il n’y avait rien de plus terrible pour lui que _ce marchand _à la recherche de qui il courait ainsi, tête baissée, et que, bien entendu, il avait une peur atroce de découvrir. Non, mieux valait marcher tout droit devant soi, prendre la grande route et la suivre sans penser à rien, aussi longtemps du moins qu’on pourrait ne pas penser. La grande route, c’est quelque chose de si long, si long qu’on n’en voit pas le bout — comme la vie humaine, comme le rêve humain. Dans la grande route il y a une idée, mais dans un passeport de poste quelle idée y a-t-il?… _Vive la grande route! _advienne que pourra.
Après sa rencontre imprévue avec Élisabeth Nikolaïevna, Stépan Trophimovitch poursuivit son chemin en s’oubliant de plus en plus lui-même. La grande route passait à une demi-verste de Skvorechniki, et, chose étrange, il la prit sans s’en douter. Réfléchir, se rendre un compte quelque peu net de ses actions lui était insupportable en ce moment. La pluie tantôt cessait, tantôt recommençait, mais il ne la remarquait pas. Ce fut aussi par un geste machinal qu’il mit son sac sur son épaule, et il ne s’aperçut pas que de la sorte il marchait plus légèrement. Quand il eut fait une verste ou une verste et demie, il s’arrêta tout à coup et promena ses regards autour de lui. Devant ses yeux s’allongeait à perte de vue, comme un immense fil, la route noire, creusée d’ornières et bordée de saules blancs; à droite s’étendaient des terrains nus; la moisson avait été fauchée depuis longtemps; à gauche c’étaient des buissons et au-delà un petit bois. Dans le lointain l’on devinait plutôt qu’on ne distinguait le chemin de fer, qui faisait un coude en cet endroit; une légère fumée au-dessus de la voie indiquait le passage d’un train, mais la distance ne permettait pas d’entendre le bruit. Durant un instant, le courage de Stépan Trophimovitch faillit l’abandonner. Il soupira vaguement, posa son sac à terre et s’assit afin de reprendre haleine. Au moment où il s’asseyait, il se sentit frissonner et s’enveloppa dans son plaid; alors aussi il s’aperçut qu’il pleuvait et déploya son parapluie au-dessus de lui. Pendant assez longtemps il resta dans cette position, remuant les lèvres de loin en loin, tandis que sa main serrait avec force le manche du parapluie. Diverses images, effet de la fièvre, flottaient dans son esprit, bientôt remplacées par d’autres. «_Lise, lise, _songeait-il, et avec elle ce _Maurice…_Étranges gens… Eh bien, mais cet incendie, n’était-il pas étrange aussi? Et de quoi parlaient-ils? Quelles sont ces victimes?… Je suppose que _Stasie _ignore encore mon départ et m’attend avec le café… En jouant aux cartes? Est-ce que j’ai perdu des gens aux cartes? Hum… chez nous en Russie, à l’époque du servage… Ah! mon Dieu, et Fedka?»
Il frémit de tout son corps et regarda autour de lui: «Si ce Fedka était caché là quelque part, derrière un buisson? On dit qu’il est à la tête d’une bande de brigands qui infestent la grande route. Oh! mon Dieu, alors je… alors je lui avouerai toute la vérité, je lui dirai que je suis coupable… que pendant dix ans son souvenir a déchiré mon coeur et m’a rendu plus malheureux qu’il ne l’a été au service et… et je lui donnerai mon porte-monnaie. Hum, j’ai en tout quarante roubles; il prendra les roubles et il me tuera tout de même!»
Dans sa frayeur il ferma, je ne sais pourquoi, son parapluie et le posa à côté de lui. Au loin sur la route se montrait un chariot venant de la ville; Stépan Trophimovitch se mit à l’examiner avec inquiétude:
«_Grâce à Dieu, _c’est un chariot, et — il va au pas; cela ne peut être dangereux. Ces rosses efflanquées d’ici… J’ai toujours parlé de la race… Non, c’était Pierre Ilitch qui en parlait au club, et je lui ai alors fait faire la remise, _et puis, _mais il y a quelque chose derrière et… on dirait qu’une femme se trouve dans le chariot. Une paysanne et un moujik, — _cela commence à être rassurant. _La femme est sur le derrière et l’homme sur le devant, — _c’est très rassurant. _Une vache est attachée par les cornes derrière le chariot, c’est rassurant au plus haut degré.»
À côté de lui passa le chariot, une télègue de paysan assez solidement construite et d’un aspect convenable. Un sac bourré à crever servait de siège à la femme, et l’homme était assis, les jambes pendantes, sur le rebord du véhicule, faisant face à Stépan Trophimovitch. À leur suite se traînait, en effet, une vache rousse attachée par les cornes. Le moujik et la paysanne regardèrent avec de grands yeux le voyageur qui leur rendit la pareille, mais, quand ils furent à vingt pas de lui, il se leva brusquement et se mit en marche pour les rejoindre. Il lui semblait qu’il serait plus en sûreté près d’un chariot. Toutefois, dès qu’il eût rattrapé la télègue, il oublia encore tout et retomba dans ses rêveries. Il marchait à grands pas, sans soupçonner assurément que, pour les deux villageois, il était l’objet le plus bizarre et le plus énigmatique que l’on pût rencontrer sur une grande route. À la fin, la femme ne fut plus maîtresse de sa curiosité.
— Qui êtes-vous, s’il n’est pas impoli de vous demander cela? commença-t-elle soudain, au moment où Stépan Trophimovitch la regardait d’un air distrait. C’était une robuste paysanne de vingt-sept ans, aux sourcils noirs et au teint vermeil; ses lèvres rouges entr’ouvertes par un sourire gracieux laissaient voir des dents blanches et bien rangées.
— Vous… c’est à moi que vous vous adressez? murmura le voyageur désagréablement étonné.
— Vous devez être un marchand, dit avec assurance le moujik; ce dernier âgé de quarante ans, était un homme de haute taille, porteur d’une barbe épaisse et rougeâtre; sa large figure ne dénotait pas la bêtise.
— Non, ce n’est pas que je sois un marchand, je… je… _moi, c’est autre chose, _fit entre ses dents Stépan Trophimovitch qui, à tout hasard, laissa passer le chariot devant lui et se mit à marcher derrière côte à côte avec la vache.
Les mots étrangers que le paysan venaient d’entendre furent pour lui un trait de lumière.
— Vous êtes sans doute un seigneur, reprit-il, et il activa la marche de sa rosse.
— Vous êtes en promenade? questionna de nouveau la femme.
— C’est… c’est moi que vous interrogez?
— Le chemin de fer amène chez nous des voyageurs étrangers; à en juger d’après vos bottes, vous ne devez pas être de ce pays-ci…
— Ce sont des bottes de militaire, déclara sans hésiter le moujik.
— Non, ce n’est pas que je sois militaire, je…
«Quelle curieuse commère! maugréait à part soi Stépan Trophimovitch, et comme ils me regardent… mais enfin… En un mot, c’est étrange, on dirait que j’ai des comptes à leur rendre, et pourtant il n’en est rien.»
La femme s’entretenait tout bas avec le paysan.
— Si cela peut vous être agréable, nous vous conduirons.
La mauvaise humeur de Stépan Trophimovitch disparut aussitôt.
— Oui, oui, mes amis, j’accepte avec grand plaisir, car je suis bien fatigué, seulement comment vais-je m’introduire là?
«Que c’est singulier! se disait-il, je marche depuis si longtemps côte à côte avec cette vache, et l’idée ne m’était pas venue de leur demander une place dans leur chariot… Cette «vie réelle» a quelque chose de très caractéristique…»
Pourtant le moujik n’arrêtait pas son cheval.
— Mais où? questionna-t-il avec une certaine défiance.
Stépan Trophimovitch ne comprit pas tout de suite.
— Vous allez sans doute jusqu’à Khatovo?
— À Khatovo? Non, ce n’est pas que j’aille à Khatovo… Je ne connais même pas du tout cet endroit; j’en ai entendu parler cependant.
— Khatovo est un village, à neuf verstes d’ici.
— Un village? _C’est charmant, _je crois bien en avoir entendu parler…
Stépan Trophimovitch marchait toujours, et les paysans ne se pressaient pas de le prendre dans leur chariot. Une heureuse inspiration lui vint tout à coup.
— Vous pensez peut-être que je… J’ai mon passeport et je suis professeur, c’est-à-dire, si vous voulez, précepteur… mais principal. Je suis précepteur principal. _Oui, c’est comme ça qu’on peut traduire. _Je voudrais bien m’asseoir à côté de vous et je vous payerais… je vous payerais pour cela une demi-bouteille d’eau-de-vie.
— Donnez-nous cinquante kopeks, monsieur, le chemin est difficile.
— Nous ne pouvons pas vous demander moins sans nous faire tort, ajouta la femme.
— Cinquante kopeks! Allons, va pour cinquante kopeks. C’est encore mieux, j’ai en tout quarante roubles, mais…
Le moujik s’arrêta; aidé par les deux paysans, Stépan Trophimovitch parvint à grimper dans le chariot et s’assit sur le sac, à côté de la femme. Sa pensée continuait à vagabonder. Parfois lui-même s’apercevait avec étonnement qu’il était fort distrait et que ses idées manquaient totalement d’à-propos. Cette conscience de sa maladive faiblesse d’esprit lui était, par moments, très pénible et même le fâchait.
— Comment donc cette vache est-elle ainsi attachée par derrière? demanda-t-il à la paysanne.
— On dirait que vous n’avez jamais vu cela, monsieur, fit-elle en riant.
— Nous avions acheté nos bêtes à cornes à la ville, observa l’homme, — et, va te promener, au printemps le typhus s’est déclaré parmi elles, et presque toutes ont succombé, il n’en est pas resté la moitié.
En achevant ces mots, il fouetta de nouveau son cheval qui avait mis le pied dans une ornière.
— Oui, cela arrive chez nous en Russie… et, en général, nous autres Russes… eh bien, oui, il arrive…
Stépan Trophimovitch ne finit pas sa phrase.
— Si vous êtes précepteur, qu’est-ce qui vous appelle à Khatovo?
Vous allez peut-être plus loin?
— Je… c’est-à-dire, ce n’est pas que j’aille plus loin… Je vais chez un marchand.
— Alors c’est à Spassoff que vous allez?
— Oui, oui, justement, à Spassoff. Du reste, cela m’est égal.
— Si vous allez à pied à Spassoff avec vos bottes, vous mettrez huit jours pour y arriver, remarqua en riant la femme.
— Oui, oui, et cela m’est égal, _mes amis, _cela m’est égal, reprit impatiemment Stépan Trophimovitch.
«Ces gens-là sont terriblement curieux; la femme, du reste, parle mieux que le mari: je remarque que depuis le 19 février leur style s’est un peu modifié et… qu’importe que j’aille à Spassoff ou ailleurs? Du reste, je les payerai, pourquoi donc me persécutent- ils ainsi?»
— Si vous allez à Spassoff, il faut prendre le bateau à vapeur, dit le moujik.
— Certainement, ajouta avec animation la paysanne: — en prenant une voiture et en suivant la rive, vous allongeriez votre route de trente verstes.
— De quarante.
— Demain, à deux heures, vous trouverez le bateau à Oustiévo, reprit la femme.
Mais Stépan Trophimovitch s’obstina à ne pas répondre, et ses compagnons finirent par le laisser tranquille. Le moujik était occupé avec son cheval de nouveau engagé dans une ornière; de loin en loin les deux époux échangeaient de courtes observations. Le voyageur commençait à sommeiller. Il fut fort étonné quand la paysanne le poussa en riant et qu’il se vit dans un assez gros village; le chariot était arrêté devant une izba à trois fenêtres.
— Vous dormiez, monsieur?
— Qu’est-ce que c’est? Où suis-je? Ah! Allons! Allons… cela m’est égal, soupira Stépan Trophimovitch, et il mit pied à terre.
Il regarda tristement autour de lui, se sentant tout désorienté dans ce milieu nouveau.
— Mais je vous dois cinquante kopeks, je n’y pensais plus! dit-il au paysan vers lequel il s’avança avec un empressement extraordinaire; évidemment, il n’osait plus se séparer de ses compagnons de route.
— Vous règlerez dans la chambre, entrez, répondit le moujik.
— Oui, c’est cela, approuva la femme.
Stépan Trophimovitch monta un petit perron aux marches branlantes.
«Mais comment cela est-il possible?» murmurait-il non moins inquiet que surpris, pourtant il entra dans la maison. «Elle l’a voulu», se dit-il avec un déchirement de coeur, et soudain il oublia encore tout, même le lieu où il se trouvait.
C’était une cabane de paysan, claire, assez propre, et comprenant deux chambres. Elle ne méritait pas, à proprement parler, le nom d’auberge, mais les voyageurs connus des gens de la maison avaient depuis longtemps l’habitude d’y descendre. Sans penser à saluer personne, Stépan Trophimovitch alla délibérément s’asseoir dans le coin de devant, puis il s’abandonna à ses réflexions. Toutefois il ne laissa pas d’éprouver l’influence bienfaisante de la chaleur succédant à l’humidité dont il avait souffert pendant ses trois heures de voyage. Comme il arrive toujours aux hommes nerveux quand ils ont la fièvre, en passant brusquement du froid au chaud Stépan Trophimovitch sentit un léger frisson lui courir le long de l’épine dorsale, mais cette sensation même était accompagnée d’un étrange plaisir. Il leva la tête, et une délicieuse odeur chatouilla son nerf olfactif: la maîtresse du logis était en train de faire des blines. Il s’approcha d’elle avec un sourire d’enfant et se mit tout à coup à balbutier:
— Qu’est-ce que c’est? Ce sont des blines? Mais… c’est charmant.
— En désirez-vous, monsieur? demanda poliment la femme.
— Oui, justement, j’en désire, et… je vous prierais aussi de me donner du thé, répondit avec empressement Stépan Trophimovitch.
— Vous voulez un samovar? Très volontiers.
On servit les blines sur une grande assiette ornée de dessins bleus. Ces savoureuses galettes de village qu’on fait avec de la farine de froment et qu’on arrose de beurre frais furent trouvées exquises par Stépan Trophimovitch.
— Que c’est bon! Que c’est onctueux! Si seulement on pouvait avoir un doigt d’eau-de-vie?
— Ne désirez-vous pas un peu de vodka, monsieur?
— Justement, justement, une larme, un tout petit rien.
— Pour cinq kopeks alors?
— Pour cinq, pour cinq, pour cinq, pour cinq, _un tout petit rien, _acquiesça avec un sourire de béatitude Stépan Trophimovitch.
— Demandez à un homme du peuple de faire quelque chose pour vous: s’il le peut et le veut, il vous servira de très bonne grâce. Mais priez-le d’aller vous chercher de l’eau-de-vie, et à l’instant sa placide serviabilité accoutumée fera place à une sorte d’empressement joyeux: un parent ne montrerait pas plus de zèle pour vous être agréable. En allant chercher la vodka, il sait fort bien que c’est vous qui la boirez et non lui, — n’importe, il semble prendre sa part de votre futur plaisir. Au bout de trois ou quatre minutes (il y avait un cabaret à deux pas de la maison) le flacon demandé se trouva sur la table, ainsi qu’un grand verre à patte.
— Et c’est tout pour moi! s’exclama d’étonnement Stépan Trophimovitch — j’ai toujours eu de l’eau-de-vie chez moi, mais j’ignorais encore qu’on pouvait en avoir tant que cela pour cinq kopeks.
Il remplit le verre, se leva et se dirigea avec une certaine solennité vers l’autre coin de la chambre, où était assise sa compagne de voyage, la femme aux noirs sourcils, dont les questions l’avaient excédé pendant la route. Confuse, la paysanne commença par refuser, mais, après ce tribut payé aux convenances, elle se leva, but l’eau-de-vie à petits coups, comme boivent les femmes, et, tandis que son visage prenait une expression de souffrance extraordinaire, elle rendit le verre en faisant une révérence à Stépan Trophimovitch. Celui-ci, à son tour, la salua gravement et retourna non sans fierté à sa place.
Il avait agi ainsi par une sorte d’inspiration subite: une seconde auparavant il ne savait pas encore lui-même qu’il allait régaler la paysanne.
«Je sais à merveille comment il faut en user avec le peuple», pensait-il tout en se versant le reste de l’eau-de-vie; il n’y en avait plus un verre, néanmoins la liqueur le réchauffa et l’entêta même un peu.
«Je suis malade tout à fait, mais ce n’est pas trop mauvais d’être malade.»
— Voulez-vous acheter?… fit près de lui une douce voix de femme.
Levant les yeux, il aperçut avec surprise devant lui une dame — une dame, et elle en avait l’air — déjà dans la trentaine et dont l’extérieur était fort modeste. Vêtue comme à la ville, elle portait une robe de couleur foncée, et un grand mouchoir gris couvrait ses épaules. Sa physionomie avait quelque chose de très affable qui plut immédiatement à Stépan Trophimovitch. Elle venait de rentrer dans l’izba où ses affaires étaient restées sur un banc, près de la place occupée par le voyageur. Ce dernier se rappela que tout à l’heure, en pénétrant dans la chambre, il avait remarqué là, entre autres objets, un portefeuille et un sac en toile cirée. La jeune femme tira de ce sac deux petits livres élégamment reliés, avec des croix en relief sur les couvertures, et les offrit à Stépan Trophimovitch.
— Eh… _mais je crois que c’est l’Évangile; _avec le plus grand plaisir… Ah! maintenant je comprends… _Vous êtes ce qu’on appelle _une colporteuse de livres; j’ai lu à différentes reprises… C’est cinquante kopeks?
— Trente-cinq, répondit la colporteuse.
— Avec le plus grand plaisir. Je n’ai rien contre l’Évangile, et… Depuis longtemps je me proposais de le relire…
Il songea soudain que depuis trente ans au moins il n’avait pas lu l’Évangile et qu’une seule fois, sept ans auparavant, il avait eu un vague souvenir de ce livre, en lisant la Vie de Jésus de Renan. Comme il était sans monnaie, il prit dans sa poche ses quatre billets de dix roubles — tout son avoir. Naturellement, la maîtresse de la maison se chargea de les lui changer; alors seulement il s’aperçut, en jetant un coup d’oeil dans l’izba, qu’il s’y trouvait un assez grand nombre de gens, lesquels depuis quelque temps déjà l’observaient et paraissaient s’entretenir de lui. Ils causaient aussi de l’incendie du Zariétchié; le propriétaire du chariot et de la vache, arrivant de la ville, parlait plus qu’aucun autre. On disait que le sinistre était dû à la malveillance, que les incendiaires étaient des ouvriers de l’usine Chpigouline.
«C’est singulier», pensa Stépan Trophimovitch, «il ne m’a pas soufflé un mot de l’incendie pendant la route, et il a parlé de tout.»
— Batuchka, Stépan Trophimovitch, est-ce vous que je vois, monsieur? Voilà une surprise!… Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? s’écria un homme âgé qui rappelait le type du domestique serf d’autrefois; il avait le visage rasé et portait un manteau à long collet. Stépan Trophimovitch eut peur en entendant prononcer son nom.
— Excusez-moi, balbutia-t-il, — je ne vous remets pas du tout…
— Vous ne vous souvenez pas de moi? Mais je suis Anisim Ivanoff. J’étais au service de feu M. Gaganoff, et que de fois, monsieur, je vous ai vu avec Barbara Pétrovna chez la défunte Avdotia Serguievna! Elle m’envoyait vous porter des livres, et deux fois je vous ai remis de sa part des bonbons de Pétersbourg…
— Ah! oui, je te reconnais, Anisim, fit en souriant Stépan
Trophimovitch. — Tu demeures donc ici?
— Dans le voisinage de Spassoff, près du monastère de V…, chez Marfa Serguievna, la soeur d’Avdotia Serguievna, vous ne l’avez peut-être pas oubliée; elle s’est cassé la jambe en sautant à bas de sa voiture un jour qu’elle se rendait au bal. Maintenant elle habite près du monastère, et je reste chez elle. Voyez-vous, si je me trouve ici en ce moment, c’est que je suis venu voir des proches…
— Eh bien, oui, eh bien, oui.
— Je suis bien aise de vous rencontrer, vous étiez gentil pour moi, poursuivit avec un joyeux sourire Anisim. — Mais où donc allez-vous ainsi tout seul, monsieur?… Il me semble que vous ne sortiez jamais seul?
Stépan Trophimovitch regarda son interlocuteur d’un air craintif.
— Ne comptez-vous pas venir nous voir à Spassoff?
— Oui, je vais à Spassoff. Il me semble que tout le monde va à
Spassoff…
— Et n’irez-vous pas chez Fédor Matviévitch? Il sera charmé de votre visite. En quelle estime il vous tenait autrefois! Maintenant encore il parle souvent de vous…
— Oui, oui, j’irai aussi chez Fédor Matviévitch.
— Il faut y aller absolument. Il y a ici des moujiks qui s’étonnent: à les en croire, monsieur, on vous aurait rencontré sur la grande route voyageant à pied. Ce sont de sottes gens.
— Je… c’est que je… Tu sais, Anisim, j’avais parié, comme font les Anglais, que j’irais à pied, et je…
La sueur perlait sur son front et sur ses tempes.
— Sans doute, sans doute, … allait continuer l’impitoyable Anisim; Stépan Trophimovitch ne put supporter plus longtemps ce supplice. Sa confusion était telle qu’il voulut se lever et quitter l’izba. Mais on apporta le samovar, et au même instant la colporteuse, qui était sortie, rentra dans la chambre. Voyant en elle une suprême ressource, Stépan Trophimovitch s’empressa de lui offrir du thé. Anisim se retira.
Le fait est que les paysans étaient fort intrigués. «Qu’est-ce que c’est que cet homme-là?» se demandaient-ils, «on l’a trouvé faisant route à pied, il se dit précepteur, il est vêtu comme un étranger, et son intelligence ne paraît pas plus développée que celle d’un petit enfant; il répond d’une façon si louche qu’on le prendrait pour un fugitif, et il a de l’argent!» On pensait déjà à prévenir la police — «attendu qu’avec tout cela la ville était loin d’être tranquille». Mais Anisim ne tarda pas à calmer les esprits. En arrivant dans le vestibule, il raconta à qui voulut l’entendre que Stépan Trophimovitch n’était pas, à vrai dire, un précepteur, mais «un grand savant, adonné aux hautes sciences et en même temps propriétaire dans le pays; depuis vingt-deux ans il demeurait chez la grosse générale Stavroguine dont il était l’homme de confiance, et tout le monde en ville avait pour lui une considération extraordinaire; au club de la noblesse, il lui arrivait de perdre en une soirée des centaines de roubles; son rang dans le tchin était celui de secrétaire, titre correspondant au grade de lieutenant-colonel dans l’armée. Ce n’était pas étonnant qu’il eût de l’argent, car la grosse générale Stavroguine ne comptait pas avec lui», etc., etc.
«Mais c’est une dame, et très comme il faut», se disait Stépan Trophimovitch à peine remis du trouble que lui avait causé la rencontre d’Anisim, et il considérait d’un oeil charmé sa voisine la colporteuse, qui pourtant avait sucré son thé à la façon des gens du peuple. «_Ce petit morceau de sucre, ce n’est rien… _Il y a en elle quelque chose de noble, d’indépendant et, en même temps, de doux. _Le comme il faut tout pur, _seulement avec une nuance sui generis.»
Elle lui apprit qu’elle s’appelait Sophie Matvievna Oulitine et qu’elle avait son domicile à K…, où habitait sa soeur, une veuve appartenant à la classe bourgeoise; elle-même était veuve aussi: son mari, ancien sergent-major promu sous-lieutenant, avait été tué à Sébastopol.
— Mais vous êtes encore si jeune, vous n’avez pas trente ans.
— J’en ai trente-quatre, répondit en souriant Sophie Matvievna.
— Comment, vous comprenez le français?
— Un peu; après la mort de mon mari, j’ai passé quatre ans dans une maison noble, et là j’ai appris quelques mots de français en causant avec les enfants.
Elle raconta que, restée veuve à l’âge de dix-huit ans, elle avait été quelque temps ambulancière à Sébastopol, qu’ensuite elle avait vécu dans différents endroits, et que maintenant elle allait çà et là vendre l’Évangile.
_— Mais, mon Dieu, _ce n’est pas à vous qu’est arrivée dans notre ville une histoire étrange, fort étrange même?
Elle rougit; c’était elle, en effet, qui avait été la triste héroïne de l’aventure à laquelle Stépan Trophimovitch faisait allusion.
_— Ces vauriens, ces malheureux!…_commença-t-il d’une voix tremblante d’indignation; cet odieux souvenir avait rouvert une plaie dans son âme. Pendant une minute il resta songeur.
«Tiens, mais elle est encore partie», fit-il à part soi en s’apercevant que Sophie Matvievna n’était plus à côté de lui. «Elle sort souvent, et quelque chose la préoccupe: je remarque qu’elle est même inquiète… Bah! je deviens égoïste!»
Il leva les yeux et aperçut de nouveau Anisim, mais cette fois la situation offrait l’aspect le plus critique. Toute l’izba était remplie de paysans qu’Anisim évidemment traînait à sa suite. Il y avait là le maître du logis, le propriétaire du chariot, deux autres moujiks (des cochers), et enfin un petit homme à moitié ivre qui parlait plus que personne; ce dernier, vêtu comme un paysan, mais rasé, semblait être un bourgeois ruiné par l’ivrognerie. Et tous s’entretenaient de Stépan Trophimovitch. Le propriétaire du chariot persistait dans son dire, à savoir qu’en suivant le rivage on allongeait la route de quarante verstes et qu’il fallait absolument prendre le bateau à vapeur. Le bourgeois à moitié ivre et le maître de la maison répliquaient avec vivacité:
— Sans doute, mon ami, Sa Haute Noblesse aurait plus court à traverser le lac à bord du bateau, mais maintenant le service de la navigation est suspendu.
— Non, le bateau fera encore son service pendant huit jours! criait Anisim plus échauffé qu’aucun autre.
— C’est possible, mais à cette saison-ci il n’arrive pas exactement, quelquefois on est obligé de l’attendre pendant trois jours à Oustiévo.
— Il viendra demain, il arrivera demain à deux heures précises.
Vous serez rendu à Spassoff avant le soir, monsieur! vociféra
Anisim hors de lui.
_— Mais qu’est-ce qu’il a cet homme? _gémit Stépan Trophimovitch qui tremblait de frayeur en attendant que son sort de décidât.
Ensuite les cochers prirent aussi la parole: pour conduire le voyageur jusqu’à Oustiévo, ils demandaient trois roubles. Les autres criaient que ce prix n’avait rien d’exagéré, et que pendant tout l’été tel était le tarif en vigueur pour ce parcours.
— Mais… il fait bon ici aussi… Et je ne veux pas… articula faiblement Stépan Trophimovitch.
— Vous avez raison, monsieur, il fait bon maintenant chez nous à
Spassoff, et Fédor Matviévitch sera si content de vous voir!
_— Mon Dieu, mes amis, _tout cela est si inattendu pour moi!
À la fin, Sophie Matvievna reparut, mais, quand elle revint s’asseoir sur le banc, son visage exprimait la désolation la plus profonde.
— Je ne puis pas aller à Spassoff! dit-elle à la maîtresse du logis.
Stépan Trophimovitch tressaillit.
— Comment, est-ce que vous deviez aussi aller à Spassoff? demanda-t-il.
La colporteuse raconta que la veille une propriétaire, Nadejda Egorovna Svietlitzine, lui avait donné rendez-vous à Khatovo, promettant de la conduire de là à Spassoff. Et voilà que cette dame n’était pas venue!
— Que ferai-je maintenant? répéta Sophie Matvievna.
_— Mais, ma chère et nouvelle amie, _voyez-vous, je viens de louer une voiture pour me rendre à ce village — comment l’appelle-t-on donc? je puis vous y conduire tout aussi bien que la propriétaire, et demain, — eh bien, demain nous partirons ensemble pour Spassoff.
— Mais est-ce que vous allez aussi à Spassoff?
— Mais que faire? Et je suis enchanté! Je vous conduirai avec la plus grande joie; voyez-vous, ils veulent… j’ai déjà loué… J’ai fait prix avec l’un de vous, ajouta Stépan Trophimovitch qui maintenant brûlait d’aller à Spassoff.
Un quart d’heure après, tous deux prenaient place dans une britchka couverte, lui très animé et très content, elle à côté de lui avec son sac et un reconnaissant sourire. Anisim les aida à monter en voiture.
— Bon voyage, monsieur, cria l’empressé personnage; — combien j’ai été heureux de vous rencontrer!
— Adieu, adieu, mon ami, adieu.
— Vous irez voir Fédor Matviévitch, monsieur…
— Oui, mon ami, oui… Fédor Matviévitch… seulement, adieu.
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