Conte Français
Conte De Guy De Maupassant
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Souvenir

Depuis la veille, on nâavait rien mangĂ©. Tout le jour nous restĂąmes cachĂ©s dans une grange, serrĂ©s les uns contre les autres pour avoir moins froid, les officiers mĂȘlĂ©s aux soldats, et tous abrutis de fatigue.
Quelques sentinelles, couchĂ©es dans la neige, surveillaient les environs de la ferme abandonnĂ©e qui nous servait de refuge pour nous garder de toute surprise. On les changeait dâheure en heure, afin de ne les point laisser sâengourdir.
Ceux de nous qui pouvaient dormir dormaient ; les autres restaient immobiles, assis par terre, disant Ă leur voisin quelques mots de temps en temps.
Depuis trois mois, comme une mer dĂ©bordĂ©e, lâinvasion entrait partout. CâĂ©taient de grands flots dâhommes qui arrivaient les uns aprĂšs les autres, jetant autour dâeux une Ă©cume de maraudeurs.
Quant Ă nous, rĂ©duits Ă deux cents francs-tireurs, de huit cents que nous Ă©tions un mois auparavant, nous battions en retraite, entourĂ©s dâennemis, cernĂ©s, perdus. Il nous fallait, avant le lendemain, gagner Blainville oĂč nous espĂ©rions encore trouver le gĂ©nĂ©ral C⊠Si nous ne parvenions dans la nuit Ă faire les douze lieues qui nous sĂ©paraient de la ville ; ou bien si la division française Ă©tait Ă©loignĂ©e, plus dâespoir !
On ne pouvait marcher le jour, la campagne étant pleine de Prussiens.
Ă cinq heures il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Les muets flocons blancs tombaient, tombaient, ensevelissaient tout dans ce grand drap gelĂ©, qui sâĂ©paississait toujours sous lâinnombrable foule et lâincessante accumulation des vaporeux morceaux de cette ouate de cristal.
à six heures le détachement se remit en route.
Quatre hommes marchaient en Ă©claireurs, seuls, Ă trois cents mĂštres en avant. Puis, venait un peloton de dix hommes que commandait un lieutenant, puis le reste de la troupe, en bloc, pĂȘle-mĂȘle, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. Ă quatre cents mĂštres sur nos flancs, quelques soldats allaient deux par deux.
La blanche poussiĂšre descendant des nuages nous vĂȘtait entiĂšrement, ne fondait plus sur les kĂ©pis ni sur les capotes, faisait de nous des fantĂŽmes, comme les spectres de soldats morts.
Parfois on se reposait quelques minutes. Alors on nâentendait plus que ce glissement vague de la neige qui tombe, cette rumeur presque insaisissable que fait lâemmĂȘlement des flocons. Quelques hommes se secouaient, dâautres ne bougeaient point. Puis un ordre circulait Ă voix basse. Les fusils remontaient sur les Ă©paules, et, dâune allure extĂ©nuĂ©e, on se remettait en marche.
Soudain, les Ă©claireurs se repliĂšrent. Quelque chose les inquiĂ©tait. Le mot « halte ! » circula. CâĂ©tait un grand bois, devant nous. Six hommes partirent pour le reconnaĂźtre. On attendit dans un silence morne.
Et tout Ă coup un cri aigu, un cri de femme, cette dĂ©chirante et vibrante note quâelles jettent dans leurs Ă©pouvantes, traversa la nuit Ă©paissie par la neige.
Au bout de quelques minutes, on amenait deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille.
Le capitaine les interrogea, toujours Ă voix basse.
« Votre nom ?
â Pierre Bernard.
â Votre profession ?
â Sommelier du comte de RoufĂ©.
â Câest votre fille ?
â Oui.
â Que fait-elle ?
â Elle est lingĂšre au chĂąteau.
â Comment rĂŽdez-vous comme ça, la nuit, nom de Dieu ?
â Nous nous sauvons.
â Pourquoi ?
â Douze uhlans ont passĂ© ce soir. Ils ont fusillĂ© trois gardes et pendu le jardinier. Moi, jâai eu peur pour la petite.
â OĂč allez-vous ?
â Ă Blainville.
â Pourquoi ?
â Parce quâil y a lĂ , dit-on, une armĂ©e française.
â Vous connaissez le chemin ?
â Parfaitement.
â Cela suffit, restez Ă mon cĂŽtĂ©. »
Et la marche Ă travers champs recommença. Le vieillard silencieux suivait le capitaine. Sa fille se traĂźnait prĂšs de lui. Tout Ă coup elle sâarrĂȘta.
â PĂšre, dit-elle, je suis si fatiguĂ©e que je nâirai pas plus loin.
Et elle tomba. Elle tremblait de froid, et paraissait prĂȘte Ă mourir. Son pĂšre voulut la porter. Il ne put mĂȘme pas la soulever.
Le capitaine tapait du pied, jurait, furieux et apitoyé. « Nom de Dieu, je ne peux pourtant pas vous laisser crever là ! »
Mais quelques hommes sâĂ©taient Ă©loignĂ©s ; ils revinrent avec des branches coupĂ©es. Alors, en une minute, une litiĂšre fut faite.
Le capitaine sâattendrit : « Nom de Dieu ! câest gentil, ça. Allons, les enfants, qui est-ce qui prĂȘte sa capote maintenant ? Câest pour une femme, nom de Dieu ! »
Vingt capotes furent dĂ©tachĂ©es dâun coup et jetĂ©es sur la litiĂšre. En une seconde la jeune fille, enveloppĂ©e dans ces chauds vĂȘtements de soldat, se trouva soulevĂ©e par six bras robustes qui lâemportĂšrent.
On repartit, comme si on eĂ»t bu un coup de vin, plus gaillardement, plus joyeusement. Des plaisanteries couraient mĂȘme, et cette gaietĂ© sâĂ©veillait que la prĂ©sence dâune femme redonne toujours au sang français.
Les soldats maintenant marchaient au pas, fredonnant des sonneries, rĂ©chauffĂ©s soudain. Et un vieux franc-tireur, qui suivait la litiĂšre, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, ouvrit son cĆur Ă son voisin. « Je nâ suis plus jeune, moi, et bien, crĂ© coquin, lâ sexe, y a tout dâ mĂȘme que ça pour vous flanquer du cĆur au ventre. »
JusquâĂ trois heures du matin on avança presque sans repos ; mais, brusquement, pareil Ă un souffle, le commandement : « Halte ! » fut de nouveau chuchotĂ©. Puis, presque par instinct, tout le monde sâaplatit par terre.
LĂ -bas, au milieu de la plaine, quelque chose remuait. Cela semblait courir, et comme la neige ne tombait plus, on distinguait vaguement, trĂšs loin encore, une apparence de monstre qui sâallongeait ainsi quâun serpent, puis, soudain, paraissait se rapetisser, se ramasser en boule, sâĂ©tendre de nouveau en prenant des Ă©lans rapides et sâarrĂȘtait encore, et repartait sans cesse.
Des ordres murmurés couraient parmi les hommes étendus ; et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait.
Brusquement la forme errante se rapprocha, et lâon vit venir au grand trot, lâun derriĂšre lâautre, douze uhlans perdus dans la nuit.
Ils Ă©taient si prĂšs maintenant quâon entendait le souffle des chevaux, et le son de ferraille des armes, et le craquement du cuir des selles.
Alors, la voix forte du capitaine hurla : « Feu, nom de Dieu ! »
Et cinquante coups de fusil crevĂšrent le silence glacĂ© des champs ; quatre ou cinq dĂ©tonations attardĂ©es partirent encore, puis une autre toute seule, la derniĂšre ; et quand lâaveuglement de la poudre enflammĂ©e se fut dissipĂ©, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, Ă©taient tombĂ©s. Trois bĂȘtes sâenfuyaient dâun galop forcenĂ©, et lâune traĂźnait derriĂšre elle, pendu par le pied Ă lâĂ©trier, et bondissant, le cadavre de son cavalier.
Le capitaine joyeux cria : « Douze de moins, nom de Dieu ! » Un soldat, dans le tas, rĂ©pondit : « VâlĂ des veuves ! » Un autre ajouta : « Faut pas grand temps tout dâmĂȘme pour faire le saut. »
Alors, du fond de la litiĂšre, sous lâentassement des capotes, une petite voix endormie sortit : « Quâest-ce quâil y a, pĂšre ? pourquoi tire-t-on des coups de fusil ? » Le vieillard rĂ©pondit : « Ce nâest rien ; dors, petite ! » On repartit.
On marcha encore prĂšs de quatre heures.
Le ciel pĂąlissait ; la neige devenait claire, lumineuse, luisante ; un vent froid balayait les nuages ; et une pĂąle roseur, comme un faible lavage dâaquarelle, sâĂ©tendait Ă lâorient.
Une voix lointaine soudain cria : « Qui vive ? » Une autre voix rĂ©pondit. Tout le dĂ©tachement fit halte. Et le capitaine partit lui-mĂȘme en avant.
On attendit longtemps. Puis on recommença dâavancer. BientĂŽt on aperçut une masure et devant, un poste français, lâarme au bras. Un commandant Ă cheval nous regardait dĂ©filer. Tout Ă coup il demanda : « Quâest-ce que vous portez sur ce brancard ? » Alors les capotes remuĂšrent ; on en vit sortir dâabord deux petites mains qui les Ă©cartaient, puis une tĂȘte Ă©bouriffĂ©e, toute ennuagĂ©e de cheveux, mais qui souriait et rĂ©pondit : « Câest moi, Monsieur, jâai bien dormi, allez. Je nâai pas froid. » Un grand rire sâĂ©leva parmi les hommes, un rire de vive satisfaction ; et un enthousiaste, pour exprimer sa joie, ayant vocifĂ©rĂ© : « Vive la RĂ©publique ! » toute la troupe, comme prise de folie, beugla frĂ©nĂ©tiquement : « Vive la RĂ©publique ! »
* * * * *
Douze ans se sont écoulés.
Lâautre jour, au théùtre, la fine tĂȘte dâune jeune femme blonde Ă©veilla en moi un confus souvenir, un souvenir obsĂ©dant, mais indĂ©terminable. Je fus bientĂŽt tellement troublĂ© par le dĂ©sir de savoir le nom de cette femme que je le demandai Ă tout le monde.
Quelquâun me dit : « Câest la vicomtesse de LâŠ, la fille du comte de RoufĂ©. »
Et tous les dĂ©tails de cette nuit de guerre se sont levĂ©s en ma mĂ©moire, si nets que je les ai immĂ©diatement racontĂ©s, afin quâil les Ă©crivĂźt pour le public, Ă mon voisin de fauteuil et ami, qui signe
Maufrigneuse
16 février 1882

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