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Les Contes d’Alexandre Dumas
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Le dragon des chevaliers de Saint-Jean

Les chevaliers de Saint-Jean de JĂ©rusalem, qui, comme on le sait, avaient Ă©tĂ© fondĂ©s par GĂ©rard Tenque, gentilhomme provençal, dont nous retrouverons plus tard le berceau aux Martigues, habitaient au XIVe siĂšcle lâĂźle de Rhodes, dont ils portaient aussi le nom. Or, Rhodes vient du mot phĂ©nicien Rod, qui veut dire serpent. Ce nom, comme on le pense bien, avait une cause, et cette cause, câĂ©tait la quantitĂ© innombrable de reptiles que de temps immĂ©morial la patrie du colosse renfermait.
Il est juste de dire cependant que les serpents avaient fort diminuĂ© depuis deux cents ans que les moines guerriers sâĂ©taient Ă©tablis dans lâĂźle, attendu que, dans leurs moments perdus, et pour sâentretenir la main, les chevaliers leur faisaient une rude chasse. Il rĂ©sulta de cette activitĂ© que la commanderie se croyait Ă peu prĂšs dĂ©livrĂ©e de ses ennemis, lorsquâun jour un dragon apparut, dâune grandeur si gigantesque et dâune forme si monstrueuse, que prĂšs de lui le fameux serpent de RĂ©gulus nâĂ©tait quâune couleuvre.
Les chevaliers furent fidĂšles Ă leurs traditions, si dangereux quâil fĂ»t de les suivre. Plusieurs se prĂ©sentĂšrent pour combattre le monstre, et sortirent tour Ă tour de Rhodes pour lâaller relancer dans la vallĂ©e oĂč il avait sa caverne. Mais de tous ceux qui sortirent, pas un ne revint ; et en ce cas comme toujours, la perte tomba sur les plus vaillants. Le grand maĂźtre, HĂ©lion de Villeneuve, fut si dĂ©sespĂ©rĂ© du rĂ©sultat des premiĂšres tentatives, quâil dĂ©fendit, sous peine de dĂ©gradation, quâaucun des chevaliers qui Ă©taient sous ses ordres combattĂźt le serpent, disant quâun pareil flĂ©au ne pouvait ĂȘtre suscitĂ© que par Dieu, et que par consĂ©quent câĂ©tait avec les armes spirituelles, et non avec les armes temporelles, quâil le fallait combattre. Les chevaliers cessĂšrent donc leurs entreprises, au grand dĂ©sappointement du monstre, qui commençait Ă sâhabituer Ă la chair humaine, et qui fut forcĂ© dâen revenir tout bonnement Ă celle des bĆufs et des moutons.
Sur ces entrefaites arriva Ă Rhodes un chevalier de la Camargue, nommĂ© DieudonnĂ© de Gozon : câĂ©tait Ă la fois un chevalier dâune grande bravoure et dâune grande prudence, mais qui ne sâĂ©tait jamais battu quâen Occident ; de sorte quâil rĂ©solut, Ă lâendroit du serpent, de donner Ă ses compagnons un Ă©chantillon de ce quâil savait faire ; mais comme, ainsi que nous lâavons dit, câĂ©tait un homme aussi sage que brave, il rĂ©solut de ne pas risquer imprudemment sa vie, comme avaient fait de la leur ceux qui avaient entrepris lâaventure avant lui ; et, avant de combattre, il voulut bien savoir Ă quel ennemi il avait Ă faire.
En consĂ©quence, DieudonnĂ© de Gozon prit sur le monstre les renseignements les plus exacts quâil put se procurer, et il apprit quâil habitait un marais Ă deux lieues de la ville. Vers les onze heures du matin, câest-Ă -dire au moment le plus chaud de la journĂ©e, il sortait de sa caverne et venait dĂ©rouler au soleil ses immenses anneaux, restait jusquâĂ quatre heures Ă lâaffĂ»t de sa proie, puis, cette heure arrivĂ©e, rentrait dans sa caverne pour nâen sortir que le lendemain.
Ce nâĂ©tait point assez, Gozon voulut voir le serpent de ses propres yeux. En consĂ©quence, il sortit un matin de Rhodes, et sâachemina vers le marais, muni, au lieu dâarmes, dâun crayon et dâune feuille de papier. ArrivĂ© Ă un millier de pas de la caverne, il chercha un lieu sĂ»r, dâoĂč il pĂ»t tout voir sans ĂȘtre vu, et lâayant trouvĂ©, il attendit, son crayon et son papier Ă la main, quâil plĂ»t au serpent de venir prendre lâair. Le serpent Ă©tait trĂšs exact dans ses habitudes ; Ă son heure ordinaire, il sortit, se jeta sur un bĆuf qui sâĂ©tait aventurĂ© dans ses domaines, lâengloutit tout entier dans son vaste estomac, et, satisfait de sa journĂ©e, sâen vint digĂ©rer au soleil, Ă cinq cents pas de lâendroit oĂč Gozon Ă©tait cachĂ©.
Gozon eut donc tout le temps de faire son portrait : le serpent posait comme un modĂšle ; aussi reproduisit-il avec une fidĂ©litĂ© scrupuleuse les moindres dĂ©tails de sa personne, puis, le dessin terminĂ©, le chevalier se retira avec la mĂȘme prĂ©caution et sâen revint Ă Rhodes.
Ses camarades lui demandĂšrent sâil avait vu le serpent. Gozon leur montra son dessin, et ceux qui nâavaient fait mĂȘme que lâentrevoir reconnurent quâil Ă©tait de la plus grande exactitude.
Le lendemain, Gozon sortit de nouveau de Rhodes, et retourna Ă sa cachette. Le soir, il revint Ă la mĂȘme heure que la veille. Les autres chevaliers lui demandĂšrent ce quâil avait fait, et il rĂ©pondit quâil avait fait quelques corrections Ă son dessin de la veille. Les chevaliers se mirent Ă rire.
Le surlendemain, mĂȘmes sorties, mĂȘmes prĂ©cautions, et au retour mĂȘme rĂ©ponse. Les chevaliers crurent leur camarade fou, et ne sâen occupĂšrent plus.
Ce manĂšge dura trois semaines : au bout de trois semaines, le jeune chevalier savait son serpent par cĆur. Alors il demanda au grand maĂźtre un congĂ© de six mois, et lâayant obtenu, il sâen revint en son chĂąteau de Gozon, qui Ă©tait situĂ© sur le Petit-RhĂŽne, en Camargue.
Ă son retour, chacun lui fit grande fĂȘte, et surtout deux magnifiques dogues quâil avait : câĂ©taient des chiens de la plus grande race, habituĂ©s Ă tenir les taureaux en arrĂȘt, tandis que lâintendant de Gozon les marquait avec un fer rouge. Gozon, de son cĂŽtĂ©, leur fit grande fĂȘte, car il avait ses vues sur eux, et comme il craignait quâils nâeussent dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en son absence, il les lança sur deux ou trois taureaux quâils coiffĂšrent Ă la minute.
Le mĂȘme jour, Gozon, sĂ»r dâavoir en eux deux auxiliaires comme il les lui fallait, se mit Ă lâĆuvre.
GrĂące au dessin quâil avait pris sur les lieux, et enluminĂ© dâaprĂšs nature, Gozon fit un serpent si parfaitement exact, que câĂ©tait la mĂȘme taille, les mĂȘmes couleurs, le mĂȘme aspect ; alors, Ă lâaide dâun mĂ©canisme intĂ©rieur, il lui donna les mĂȘmes mouvements ; puis, son automate achevĂ©, il commença lâĂ©ducation de son cheval et de ses chiens.
La premiĂšre fois quâils virent le monstre, tout artificiel quâil Ă©tait, le cheval se cabra et les chiens sâenfuirent. Le lendemain, chevaux et chiens furent moins effrayĂ©s ; mais cependant ni les uns ni les autres ne voulurent approcher de lâanimal. Le surlendemain, le cheval vint Ă la distance de cinquante pas du monstre, et les chiens lui montrĂšrent les dents. Huit jours aprĂšs, le cheval foulait le serpent sous ses pieds, et les deux dogues donnaient dessus comme sur le taureau.
Cependant Gozon les exerça deux mois encore, habituant ses chiens Ă faire leurs prises sous le ventre, car il avait remarquĂ© que sous le ventre le serpent nâavait pas dâĂ©cailles. Ă cet effet, il mettait de la chair fraĂźche dans lâestomac de son automate, et les chiens, qui savaient que leur dĂ©jeuner les attendait lĂ , allaient le chercher jusquâau fond de ses entrailles. Au bout de deux mois, il nâavait plus rien Ă leur apprendre : dâailleurs, si bien raccommodĂ© quâil fĂ»t tous les jours, le monstre commençait Ă sâen aller en morceaux.
Le chevalier partit pour Rhodes, oĂč, aprĂšs une traversĂ©e dâun mois, il aborda heureusement. Il y avait un peu moins de six mois quâil en Ă©tait parti.
En mettant le pied dans le port, il demanda des nouvelles du monstre. Le monstre se portait Ă merveille ; seulement comme de jour en jour les troupeaux et le gibier devenaient plus rares, il Ă©tendait maintenant ses excursions jusque sous les murs de la ville. Le grand maĂźtre HĂ©lion de Villeneuve avait ordonnĂ© des priĂšres de quarante heures. Mais les priĂšres de quarante heures nây faisaient pas plus que si elles eussent Ă©tĂ© de simples Ave Maria de sorte que lâĂźle de Rhodes Ă©tait dans la dĂ©solation la plus profonde.
Le chevalier, montĂ© sur son cheval et suivi de ses deux dogues, sâen alla droit Ă lâĂ©glise, oĂč il fit ses dĂ©votions, et oĂč il resta en priĂšres depuis sept heures du matin jusquâĂ midi, laissant ses chiens sans manger, et donnant au contraire force avoine Ă son cheval ; puis Ă midi, câest-Ă -dire Ă lâheure oĂč le monstre avait lâhabitude de faire sa sieste, il sortit de la ville et se dirigea vers le marais suivi de ses chiens, qui hurlaient lamentablement, tant ils enrageaient de faim.
Mais, comme je lâai dit, le monstre sâĂ©tait fort rapprochĂ© de la ville ; de sorte que le chevalier eut Ă peine fait un mille hors des portes quâil le vit bĂąillant au soleil et attendant une proie quelconque. Aussi, Ă peine de son cĂŽtĂ© le monstre eut-il vu le chevalier, quâil releva la tĂȘte en sifflant, battit des ailes et sâavança rapidement contre lui.
Mais la proie sur laquelle il comptait Ă©tait de difficile digestion, car Ă peine les deux dogues lâeurent-ils vu quâils crurent que câĂ©tait leur serpent de carton, et que, se souvenant quâil avait leur dĂ©jeuner dans le ventre, au lieu de fuir, ils se jetĂšrent sur lui et lâattaquĂšrent avec acharnement. De leur cĂŽtĂ©, le cheval et le chevalier faisaient de leur mieux, lâun ruant des quatre pieds, lâautre frappant des deux mains ; de sorte que le malheureux serpent, qui ne sâĂ©tait jamais trouvĂ© Ă pareille fĂȘte, voulut fuir vers sa caverne ; mais il Ă©tait condamnĂ© ; un coup dâestoc du chevalier le jeta sur le flanc, en mĂȘme temps quâun coup de pied du cheval lui brisait lâaile, et que les deux dogues lui fouillaient lâun lâestomac pour lui manger le cĆur, et lâautre les entrailles pour lui manger le foie. En mĂȘme temps, les habitants de la ville, qui Ă©taient montĂ©s sur les remparts, et qui, dâoĂč ils Ă©taient, voyaient le combat, battirent des mains Ă lâagonie du monstre. Les applaudissements encouragĂšrent le chevalier, qui sauta Ă terre, coupa la tĂȘte du serpent, et lâayant attachĂ©e en signe de trophĂ©e Ă lâarçon de son cheval, rentra dans la ville de Rhodes, triomphant comme le jeune David, et fut reconduit au palais des chevaliers, accompagnĂ© de toute la population. Ses deux chiens le suivaient en se lĂ©chant le museau.
Mais arrivĂ© Ă la commanderie, il trouva le grand maĂźtre HĂ©lion de Villeneuve qui lâattendait, et qui, au lieu de le fĂ©liciter sur son courage, lui rappela lâordonnance quâil avait rendue, et qui dĂ©fendait Ă aucun chevalier de Saint-Jean de se mesurer contre le monstre ; puis, en vertu de cette ordonnance Ă laquelle le chevalier avait si heureusement contrevenu, il lâenvoya en prison en disant que mieux valait que tous les troupeaux et la moitiĂ© des habitants de lâĂźle soient mangĂ©s quâun seul chevalier de lâordre manquĂąt Ă la discipline. En consĂ©quence de cet axiome, dont les Rhodiens contestaient la vĂ©ritĂ©, mais dont le chevalier fut obligĂ© de subir lâapplication, le grand maĂźtre envoya Gozon au cachot, assembla le conseil, qui, sĂ©ance tenante, condamna le vainqueur Ă la dĂ©gradation ; mais, comme on le comprend bien, Ă peine le jugement fut-il rendu que la grĂące ne se fit point attendre. Gozon fut rĂ©habilitĂ©, rĂ©intĂ©grĂ© dans son titre et comblĂ© dâhonneurs ; puis quelques mois aprĂšs, HĂ©lion de Villeneuve Ă©tant mort, il fut Ă©lu grand maĂźtre Ă sa place. Ce fut Ă compter de ce moment que Gozon prit pour armes un dragon, armes qui furent conservĂ©es par sa famille jusquâau commencement du XVIIe siĂšcle, Ă©poque Ă laquelle cette famille sâĂ©teignit.
Quant au cheval et aux deux dogues, ils furent nourris tout le temps de leur vie aux frais de la commune de Rhodes et empaillés aprÚs leur mort.

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