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Poème: “Les soirs de Catane” d’Anna de Noailles

Les Climats – 1924

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Les soirs de Catane

***

Catane languissait, éclatante et maussade ;
Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini
Portait un poids semblable à de pourpres grenades ;
C’était l’heure où le jour a lentement fini
De harceler l’azur qu’il flagelle et poignarde.
Les voitures tournaient en molle promenade
Sous le moite branchage aux parfums infinis…

On voyait dans la ville étroite et sulfureuse
Les étudiants quitter les Universités ;
Leur figure foncée, active et curieuse,
Rayonnait de hardie et fraîche liberté
Sous le fléau splendide et morne de l’été…

Bousculant les marchands de fruits et de tomates,
Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif,
Les chèvres au poil brun, uni comme l’agate,
Dans le soir oppressant et significatif,
Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate
Un exultant entrain satanique et lascif.

Comme un tiède ouragan presse et distend les roses,
Le soir faisait s’ouvrir les maisons, les rideaux ;
Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses
Des nostalgiques corps, penchés hors du repos,
Comme on voit s’incliner des rameuses sur l’eau…

Des visages, des mains pendaient par les fenêtres,
Tant les femmes, ployant sous le poids du désir,
S’avançaient pour chercher, attirer, reconnaître,
Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir,
Le porteur éternel du rêve et du plaisir…

Tout glissait vers l’amour comme l’eau sur la pente,
Le ciel, languide et long, tel un soupir d’azur,

Étalait sa douceur langoureuse et constante
Où gisaient, comme l’or dans un fleuve ample et pur,
Les jasmins surannés mêlés aux citrons mûrs.

L’espace suffoquait d’une imprécise attente…

Élégants, débouchant de la rue en haillons,
Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre
Que d’électriques feux teintaient de bleus rayons.
Leur hâte ressemblait à des effusions,
Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre.
Des mendiants furtifs, quand nous les regardions,
Nous offraient des gâteaux couleur d’ambre et de plâtre.

Sur la place, où brillaient des palais d’apparat,
La foule vers minuit s’entassait, sinueuse :
Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras,
Un orchestre opulent jouait des opéras,
L’air se chargeait de sons comme une conque creuse ;
Enfin tout se taisait ; la foule restait tard.
On voyait les serments qu’échangeaient les regards,
Et c’était une paix limpide et populeuse…

Au lointain, par delà les façades, les gens,
La mer de l’Ionie, éployée et sereine,
Sous l’éclat morcelé de la lune d’argent,
Comme une aube mouillée élançait son haleine…

Les bateaux des pêcheurs, qu’un feu rouge éclairait,
Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses.
Le parfum du bétail marin, piquant et frais,
Ensemençait l’espace ainsi qu’un rude engrais.
Le ciel, ruche d’ébène aux étoiles fiévreuses,
À force de clarté semblait vivre et frémir…
Et je vis s’enfoncer sur la route rocheuse
Un couple adolescent, qui semblait obéir
À cette loi qui rend muets et solitaires
Ceux que la volupté vient brusquement d’unir,
Et qui vont, — n’ayant plus qu’à songer et se taire,
Comme des étrangers qu’on chasse de la terre…


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