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Saint Goar le batelier

Contes Français

Les Contes d’Alexandre Dumas

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Saint Goar le batelier

Saint Goar est non seulement un débarcadÚre, mais encore un pÚlerinage. Autrefois un beau chùteau fortifié veillait sur la ville, mais en 1794 nous en avons fait sauter les murailles. Un aubergiste est entré par la brÚche et y a bùti une auberge.

Quant au vieux saint qui avait donnĂ© son nom Ă  la ville, il a bien perdu matĂ©riellement quelque chose aussi au passage des Français ; mais moralement, il a conservĂ© une influence encore fort raisonnable pour le XIXe siĂšcle.

Voici comment saint Goar a mĂ©ritĂ© cette grande rĂ©putation qui, de nos jours encore, s’étend depuis Strasbourg jusqu’à NimĂšgue.

Saint Goar Ă©tait contemporain de Charlemagne, et par consĂ©quent assistait Ă  la lutte du grand empereur contre les infidĂšles. Pendant longtemps le saint regretta amĂšrement de ne pouvoir aider le fils de PĂ©pin autrement que par ses priĂšres. Saint Goar Ă©tait non seulement ermite, mais encore batelier. Il se livrait Ă  ce regret tout en allant prendre sur la rive droite du Rhin un voyageur qui lui avait fait signe de le venir chercher, lorsque tout Ă  coup il lui vint une idĂ©e qui lui parut ĂȘtre tellement une inspiration du ciel qu’il rĂ©solut de la mettre Ă  l’instant mĂȘme Ă  exĂ©cution.

En effet, Ă  peine saint Goar se trouva-t-il avec le voyageur au milieu du Rhin, c’est-Ă -dire Ă  l’endroit oĂč le fleuve est le plus rapide et le plus profond, que, cessant tout Ă  coup de ramer, il demanda Ă  son passager de quelle religion il Ă©tait, et ayant appris qu’il avait affaire Ă  un hĂ©rĂ©tique, il quitta la rame, se jeta sur lui, le baptisa en un tour de main, au nom du PĂšre, du Fils et du Saint-Esprit, et aussitĂŽt, de peur qu’un baptĂȘme ainsi administrĂ© perdĂźt de sa vertu, il jeta le nouveau converti dans le fleuve, qui l’emmena tout droit dans le paradis. La mĂȘme nuit, l’ñme du noyĂ© apparut Ă  saint Goar, et, au lieu de lui faire des reproches sur la maniĂšre tant soit peu brutale dont il l’avait forcĂ©e de sortir de ce monde, elle le remercia de lui avoir procurĂ© la fĂ©licitĂ© Ă©ternelle. Il n’en fallut pas davantage au saint, avec les dispositions naturelles qu’il avait, pour le lancer dans cette nouvelle voie convertissante ; aussi, Ă  partir de ce moment, y eut-il peu de jours qui ne fussent marquĂ©s par une conversion nouvelle. Quand il avait affaire Ă  un chrĂ©tien, au contraire, saint Goar ne se contentait pas de lui faire traverser le Rhin, il le conduisait Ă  son ermitage, et lĂ  il partageait avec lui les dons que la piĂ©tĂ© des fidĂšles y entassait avec une prodigalitĂ© qui, en s’augmentant d’heure en heure, prouvait que la rĂ©putation du saint grandissait Ă  vue d’Ɠil.

Or il arriva que cette grande rĂ©putation parvint jusqu’à Charlemagne, qui, en sa qualitĂ© de connaisseur, apprĂ©ciait le moyen de conversion adoptĂ© par saint Goar, et rĂ©solut de ne point laisser un si puissant auxiliaire sans rĂ©compense. Il vint donc comme un simple Ă©tranger pour passer le Rhin, et ayant fait le signe accoutumĂ©, il vit venir Ă  lui le bon ermite ; mais son dĂ©sir de passer le fleuve incognito fut sans rĂ©sultat, car Dieu avait empreint sur sa face une telle majestĂ©, que saint Goar le reconnut avant mĂȘme qu’il n’eĂ»t mis le pied dans la barque.

Un pareil hĂŽte devait laisser trace de son passage ; aussi, arrivĂ© Ă  l’autre bord, et ayant bu d’un petit vin qui lui parut agrĂ©able, Charlemagne demanda des renseignements sur la terre qui le produisait, et, ayant appris qu’elle Ă©tait Ă  vendre, il l’acheta et en fit don Ă  l’ermite, lui promettant de lui envoyer de plus un tonneau et un collier.

Effectivement, quelques semaines aprĂšs le passage de l’empereur, saint Goar reçut les deux objets promis. Tous deux Ă©taient l’ouvrage de l’enchanteur Merlin, et avaient chacun une propriĂ©tĂ© particuliĂšre. Le tonneau, tout au contraire de celui des DanaĂŻdes, Ă©tait toujours plein, pourvu qu’on n’en tirĂąt le vin que par le robinet ; quant au collier c’était bien autre chose.

Dans l’épanchement du tĂȘte-Ă -tĂȘte, saint Goar s’était plaint Ă  Charlemagne de la mauvaise foi des infidĂšles, qui maintenant qu’ils savaient les habitudes de saint Goar, au lieu d’avouer leur hĂ©rĂ©sie, rĂ©pondaient tout bonnement qu’ils Ă©taient chrĂ©tiens, traversaient le fleuve, protĂ©gĂ©s par ce titre, et, quand ils Ă©taient sur l’autre rive, buvaient son vin et s’en allaient en lui faisant des cornes. Il n’y avait pas de remĂšde Ă  cela, rien ne ressemblant Ă  un chrĂ©tien comme un infidĂšle qui fait le signe de la croix.

C’était Ă  cet inconvĂ©nient que l’empereur Charles avait promis d’obvier, et c’était pour tenir sa promesse qu’il envoyait le collier prĂ©parĂ© par Merlin.

En effet, le collier avait une vertu particuliĂšre. À peine avait-il touchĂ© la peau qu’il sentait Ă  qui il avait affaire : si c’était Ă  un chrĂ©tien, il restait dans son statu quo, et laissait tranquillement passer le vin de la bouche Ă  l’estomac ; si c’était Ă  un infidĂšle, il se resserrait immĂ©diatement de moitiĂ©, de sorte que le buveur lĂąchait le verre, tirait la langue et tournait de l’Ɠil. Alors, saint Goar, qui se tenait prĂšs de lui avec une tasse pleine d’eau, le baptisait lestement, et la chose revenait au mĂȘme. C’étaient donc deux cadeaux inapprĂ©ciables et bien faits pour aller ensemble que celui du tonneau et du collier.

Saint Goar sentit la valeur de ce don ; aussi, non seulement pendant toute sa vie en fit-il usage, mais encore ordonna-t-il aux moines, qui s’étaient rĂ©unis Ă  l’entour de lui, et qui de son vivant avaient fondĂ© une abbaye dont il Ă©tait le supĂ©rieur, d’en faire usage aprĂšs sa mort. Les moines n’y manquĂšrent pas, et le collier et le tonneau miraculeux traversĂšrent les siĂšcles en conservant leur puissance.

Malheureusement, en 1794, les Français s’emparĂšrent de Saint-Goar tellement Ă  l’improviste que les moines n’eurent point le temps de sauver leur tonneau. En entrant au couvent, le premier soin des vainqueurs fut de descendre Ă  la cave, et comme par un seul robinet le vin ne coulait pas Ă  leur soif, ils employĂšrent l’expĂ©dient en usage en pareil cas, et lĂąchĂšrent trois ou quatre coups de pistolet dans la bienheureuse futaille, sans se donner la peine de boucher le trou des balles. Le soir, le rĂ©giment Ă©tait ivre, mais la tonne, dont le charme se trouvait rompu, Ă©tait Ă  tout jamais vide.

Quant au carcan, le tambour-maĂźtre l’avait pris pour en faire un collier Ă  son caniche, et les amateurs d’archĂ©ologie peuvent le voir tel qu’il Ă©tait encore en 1809, dans le joli tableau d’Horace Vernet, intitulĂ© le Chien du rĂ©giment.

Mais depuis 1812 on ne sait pas ce qu’il est devenu, le pauvre caniche ayant Ă©tĂ© gelĂ© avec son maĂźtre dans la retraite de Russie.

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