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Poème: “J’ai vu, soudain étrange, ingrate et sans mémoire” d’Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir – 1927

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< < < Parfois un cri faiblit, nul ne le jette assez
J’ai dormi, j’ai pendant quelques instants rejoint > > >


J’ai vu, soudain étrange, ingrate et sans mémoire

***

J’ai vu, soudain étrange, ingrate et sans mémoire,
Ta chambre, où reposait ton être ténébreux.
Les objets familiers, qui paraissaient peureux,
Semblaient se détourner de ta finale histoire.

Quoi ! plus jamais la voix, le mouvement, les yeux,
Dans la pièce aux murs nets qui fut ton paysage ?
Jamais dans le climat pensif de ton visage
Le passage de l’aube ou du soir studieux ?

Quels sont les sombres gens, asservis et sans âme,
Qui t’ont impudemment soulevé de ton lit ?
— Départ de la maison, suprême offense, oubli
Qui commence au chevet et pour toujours se trame !

— Je sais que le tombeau n’est plus rien. Je le sais.
Et cependant je meurs, pendant les nuits de neige,
De ce froid souterrain et rampant qui t’assiège,
Et qui détruit sans fin le cœur que j’embrasais…


< < < Parfois un cri faiblit, nul ne le jette assez
J’ai dormi, j’ai pendant quelques instants rejoint > > >

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